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Bonus surprise - Scène coupée 1 HOT


Séance atelier de dessin


LEXI

10 ans plus tôt


C’est le moment que je préfère dans la semaine, je n’irai pas jusqu’à dire que je le préfère au basket, mais ce n’est pas loin. Je hâte le pas pour rejoindre la salle où a lieu le cours de dessin. La prof dirige le département des arts à la fac, mais elle donne aussi des cours en semaine pour un autre public. Et j’adore ça. Cette façon de pouvoir s’exprimer, c’est si libérateur.

Je prends place à mon chevalet, Theo s’installe à côté de moi et me lance un sourire timide. Je me surprends et le lui rends sans me forcer. Je sors mes crayons et dispose une grande feuille cartonnée format A3.

Aujourd’hui on est censé faire une esquisse au crayon d’un modèle vivant. J’ai d’abord cru qu’elle obligerait l’un de nous à se porter volontaire pour servir de modèle mais non. Elle nous a dit qu’un étudiant serait recruté pour l’occasion, un petit job de quelques heures, rémunéré. Je me demande qui ils vont bien avoir pu trouver, je doute que grand monde soit prêt à sacrifier son jeudi soir pour ça. Le jeudi soir c’est le soir de toutes les fêtes sur le campus, il faut souvent faire du tri pour choisir là où sera la meilleure. Bien sûr, je ne suis pas concernée par ce choix cornélien. Ma timidité presque maladive m’empêche de me mélanger aux autres étudiants, au grand dam de Selma, ma meilleure amie. Mais je n’y arrive pas.

Je vois la prof se lever et se diriger vers l’entrée, sans doute pour accueillir l’étudiant. Je fais le point sur mes différents crayons alors que mademoiselle Burton s’avance au centre de la pièce, notre modèle sur les talons. Ma mâchoire manque de se décrocher quand je vois de qui il s’agit. Comment est-ce que ça peut arriver ? Il en fait exprès ou quoi ? Bon sang ! Je serre les dents et plisse les yeux en le fixant d’un œil sévère. Frank Irving se tient bien droit et fier face à nous. Les trois autres jeunes femmes de l’assemblée se mettent à glousser, sans doute ravies. Moi je suis trop stupéfaite pour réagir. J’ai encore du mal à comprendre pourquoi il a jugé bon d’intervenir pour me sortir du pétrin alors que Nick tentait de me draguer. Bien entendu j’étais très mal à l’aise, mais je ne pensais pas que quelqu’un comme Frank Irving pouvait savoir qui j’étais, que j’existais. Et je n’ai pas non plus compris pourquoi il ne m’a pas laissé aussitôt et qu’il s’est invité dans mon footing. Il me perturbe.

Je patiente pendant que mademoiselle Burton lui explique ce qu’elle attend de lui. Elle installe un tabouret haut au milieu de la pièce et Frank retire sa veste. Il porte un simple tee-shirt manches courtes à l’effigie des Blackhawks sur un jean qui descend un peu bas sur ses hanches. Il s’assoit sur le siège et mademoiselle Burton se met devant lui pour le placer comme elle le souhaite. Elle prend ses mains et lui demande de les croiser devant lui. Elles reposent maintenant de manière détendue sur ses cuisses. Il sourit visiblement heureux d’être ici. C’est une blague hein ? Bon sang. Je ne comprends pas ce qu’il fiche ici. Frank est de ceux qui participent aux fêtes étudiantes, il est de ces types irrésistibles qui font craquer toutes les nanas du campus. Pourquoi perd-il son temps ici ? J’ai envie de m’en aller, mais il ne va sûrement pas me gâcher mon plaisir. Il n’est qu’un modèle comme les autres.

Je ne perds pas un instant et me lance dans le dessin. Je pose mes yeux partout sauf sur les siens. Je sais qu’il me regarde, je le sens. Il me regarde, moi et personne d’autre. Et ça me met mal à l’aise. Pourquoi est-ce qu’il est là ? Merde.

Je soupire, épuisée par cette incompréhension que je ressens. J’ai fini le corps. Il est somptueux. La lumière met en valeur ses muscles saillants. Une de ses jambes est pliée, le pied posé sur la barre du tabouret, le muscle quadriceps bombé. Ses biceps ressortent aussi dans cette position. Je m’imagine un instant ce qu’on doit ressentir entourée de bras comme les siens. Probablement ce que ressent Selma quand elle est dans ceux de Greg. Je ne suis pas jalouse ni envieuse, je suis juste triste. J’ai dix-neuf ans et je n’ai jamais eu de petits copains. Je ne suis pas vraiment asociale, mais j’ai du mal à aller vers les autres et les garçons encore plus. Certains ont essayé et si j’ai accepté une ou deux fois, j’étais tellement terrifiée au moment de les embrasser qu’ils ont rapidement laissé tomber. J’ai fini par me dire que je ne valais peut-être pas la peine que le garçon patiente, comprenne mes peurs, mes appréhensions. Je cligne plusieurs fois des yeux pour chasser les larmes naissantes. Je ne vais quand même pas me mettre à pleurer ici, devant lui, devant les autres.

Je repasse sur les contours du dessin du tee-shirt de Frank. L’indien coloré. J’insiste sur les ombres, je cherche à peaufiner tout ce que je peux, mais je vais bien être obligée de passer à son visage et là je vais être contrainte de le regarder. Je peux dans un premier temps éviter ses yeux. Je jette rapidement un œil pour prendre connaissance des proportions. Elles sont parfaites évidemment. Je prie pour qu’il regarde ailleurs mais toujours pas.

Je coince mes lèvres entre mes dents et me concentre. Le dessin. Je pose les contours de son visage, le tracé de ses pommettes, sa mâchoire saillante et masculine. Le trait de son nez droit, ni trop fin, ni trop gros. Son front harmonieux, ses sourcils fournis mais naturellement bien dessinés, sa bouche, ses lèvres parfaites qui dessinent un sourire qui attire mon regard plus qu’il ne faudrait. Ses dents parfaitement alignées. Ce petit grain de beauté au milieu de sa joue. Ensuite ses cheveux bruns, courts sur les côtés, un peu plus longs sur le dessus, coiffés avec du gel, mais sans effet carton. Ce mec a décidément toute la panoplie pour plaire et faire tomber les filles comme des mouches.

J’avise le dessin de la fille à mes côtés. Elle n’a pas vraiment avancé, toujours en pleine adoration de ce corps d’Apollo et il porte encore son tee-shirt, j’imagine sa tête s’il tombait le haut.

Bon maintenant je dois passer aux yeux. Un visage sans yeux est un visage sans âme. Je prends une grande inspiration et le regarde enfin. Je le regarde vraiment, il me fixe encore et toujours. Ses yeux sont… ils sont absolument magnifiques, d’un bleu profond, pas turquoise comme les mers des tropiques, non plutôt marine, comme un océan orageux. Il se dégage d’ailleurs cette sensation de son regard, comme s’il était dangereux ou plein de promesses. Je les fixe encore quelques instants, juste histoire de m’imprégner pour prendre le maximum de détails avant de revenir à ma feuille. Mademoiselle Burton passe derrière chaque dessinateur en herbe et s’attarde un peu plus sur mon dessin.

– C’est impressionnant Lexi. Le jeu des lumières et des ombres, c’est magnifique, me complimente-t-elle.

– Merci, réponds-je en souriant légèrement.

Je sais que je ne me débrouille pas trop mal mais j’ai du mal avec les compliments.

– Ce n’est pas dur quand on a un modèle pareil, pouffe ma voisine.

Je secoue la tête, dépitée par son commentaire. Quand on voit sa feuille, on sait ce qu’elle a fait ce soir, rien.

Il est vingt-et-une heures trente quand mademoiselle Burton nous remercie tous d’être venus et nous félicite pour notre travail. Je place la feuille A3 dans mon porte-documents et range mes crayons. J’aperçois du coin de l’œil Frank qui discute avec la prof. J’espère qu’elle n’est pas en train de lui donner rendez-vous la semaine prochaine. Les trois pimbêches du cours se précipitent vers lui pour discuter alors que j’enfile ma veste et glisse la bandoulière de mon sac sur mon épaule.

L’air frais me saisit et m’arrache un frisson une fois dehors. Je prends la route pour rentrer. Je pourrais appeler Greg pour qu’il vienne me chercher, en tant que petit ami de ma meilleure amie, il se ferait un devoir de me ramener mais je n’ai pas envie de déranger. Je sais qu’ils passent la soirée ensemble, alors je décide de les laisser tranquille.

– Hey Lexi ! m’interpelle une voix derrière moi. Lexi !

Je finis par m’arrêter et laisse Frank me rejoindre.

– T’es partie vite, dit-il en souriant. Je t’invite à boire un café, quelque chose ? propose-t-il.

J’écarquille les yeux. Est-ce que le fait de ne pas l’avoir envoyé paître pendant notre footing l’autre jour lui a laissé penser que je voulais plus ? Bien entendu, je le trouve beau, comme la plupart des filles sûrement. Mais moi, je ne ressemble absolument pas aux filles qui gravitent autour de lui, alors je me demande ce qu’il veut. Est-ce un jeu auquel il s’adonne avec ses copains ? Il ne gagnera rien avec moi. Je ne suis pas dupe. Un mec comme lui n’a rien à faire avec une fille comme moi.

– Non merci, décliné-je en restant polie.

Je me détourne et vais pour reprendre mon chemin quand une main chaude se pose doucement sur mon bras.

– Lexi, attends enfin, pourquoi tu t’enfuis comme ça ?

– Je ne m’enfuis pas, me défends-je doucement. Je rentre chez moi.

– D’accord, d’accord, fait-il en levant les mains comme pour s’excuser. Tu veux que je te raccompagne ?

Il a l’air gentil et il est sûrement plein de très bonnes attentions, enfin, j’imagine ce qu’elles sont et c’est non. Mon corps répond avant moi et je secoue la tête sans parler.

– Tu vas bien ? demande-t-il en pliant les genoux pour se mettre parfaitement à ma hauteur.

– Très bien. Bonne soirée, dis-je en tournant les talons.

– Je ne vais pas te laisser rentrer toute seule le soir comme ça, dit-il en se mettant à mes côtés.

– Je fais ça tous les jeudis et tu débarques seulement maintenant. Alors merci, mais je n’ai pas besoin d’aide.

– On ne sait jamais ce qui peut arriver.

– C’est gentil mais je n’ai pas besoin de tes services, OK ?

– Je ne peux pas te laisser rentrer toute seule Lexi. Ma mère ne m’a pas élevé comme ça.

Je soupire exagérément. Je ne le connais pas mais je peux déjà affirmer qu’il est tenace comme garçon. Je lève les yeux au ciel et il s’avoue gagnant d’un sourire étincelant. Il m’indique d’un coup de menton un véhicule garé un peu plus loin. On monte en voiture et il prend la route pour rejoindre le campus d’East Lansing.

– Tu vis dans quel bâtiment ? demande-t-il.

– Phillips.

– Ok.

En silence, je regarde la ville défiler, sans relâcher mon étreinte sur le petit flacon d’acier.

– Qu’est-ce que tu tiens comme ça ? demande-t-il de sa voix rauque alors qu’on arrive près de mon bâtiment.

J’écarte rapidement les doigts pour qu’il voit et je referme ma prise dessus.

– Effectivement, tu n’avais peut-être pas besoin de moi.

– Je te l’ai dit.

Il hausse un sourcil tout en esquissant une ébauche de sourire mais ne relève pas. Quand il se gare, j’ai tout d’abord envie de sauter de cette voiture et de courir jusqu’à ma chambre. Mais au dernier moment, je me tourne vers lui et lui demande ce qui me taraude depuis tout à l’heure.

– Pourquoi tu es venu à ce cours ?

– Ils cherchaient un modèle, explique-t-il en se tournant vers moi.

– Je ne te crois pas.

Il frotte d’abord sa nuque avant de passer la main dans ses cheveux et de venir sur son menton. Il est nerveux, je me demande bien la raison.

– C’est Selma qui m’a dit que tu prenais des cours de dessin, m’avoue-t-il.

– Quoi ?! Pourquoi ?

– Elle ne l’a pas fait intentionnellement. Je… Je lui demandais si tu serais à la fête de jeudi dernier et elle m’a dit que non et expliqué pourquoi. Ne lui en veux pas.

– Ça n’explique pas pourquoi tu es venu.

– Ah ouais ? fait-il en me fixant de ses beaux yeux. Vraiment ? Et bien… Je… Je cherchais un moyen de… de me rapprocher de toi.

– Te rapprocher de moi ? Pourquoi ça ? C’est ridicule, ricané-je mal à l’aise.

– Ridicule ? Explique-moi pourquoi ? fait-il un poil sec.

– On n’évolue pas du tout dans la même sphère tous les deux. Le sport et les Spartans sont les deux seules choses communes entre nous.

– Tu ne peux pas savoir Lexi, on a peut-être bien plus en commun que tu ne penses. Si tu me donnais une chance…

– Une chance de quoi ?

– D’apprendre à se connaître.

Je ne peux m’empêcher de pouffer. Comme si un mec comme lui était capable de se contenter seulement d’amitié avec une fille. Et puis une nouvelle fois ! Pourquoi moi ?

– Ce n’est pas parce qu’on a couru une fois ensemble qu’on est devenu inséparables.

– Pourquoi tu réagis comme ça Lexi ? demande-t-il tout doucement.

– Je n’ai pas l’habitude que des mecs comme toi s’intéressent à moi. Et je ne suis pas vraiment sûre de ce que tu veux de moi.

– Simplement qu’on apprenne à se connaître. Comme tu l’as dit, on fait partie de la même famille des Spartans.

– Je ne sais pas Frank.

– Prends le temps de réfléchir, je ne bouge pas.

Je lui lance un regard dubitatif. Je ne suis pas vraiment sûre que la patience soit un terme approprié en ce qui le concerne.

– Bonne soirée Frank.

– Bonne soirée Lexi.

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