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numérique et bientôt en broché

4 premiers chapitres

1

Charlotte

J’entre dans le bâtiment où ma maison d’édition possède ses locaux en centre-ville de New York, et fais un bref coup de tête en direction d’Edison, à l’accueil, qui est occupé avec un visiteur. J’ai rendez-vous avec mon éditrice dans un petit quart d’heure. Ce n’était pas prévu, mais après ce que j’ai découvert il y a deux jours, combiné à la mauvaise nouvelle apprise deux semaines plus tôt, je ressens comme un besoin urgent de changer d’air.

– Bonjour Anya, salué-je la réceptionniste.

– Bonjour Charlotte. Tu vas bien ?

– Cela pourrait aller mieux, réponds-je gentiment avec un sourire.

Anya a la délicatesse de ne pas insister. Elle décroche son téléphone et prévient mon éditrice de mon arrivée.

– Elle t’attend.

– Merci.

En entrant dans les locaux, je lance un bonjour général à tout le personnel et m’arrête devant la porte de Jennifer. Après un petit coup frappé, j’entre et elle m’accueille d’un grand sourire.

– Charlotte. Je suis contente de te voir.

– Oui, moi aussi.

J’accepte volontiers son étreinte avant de prendre place dans l’un des fauteuils face à son bureau. Près de huit ans que nous travaillons ensemble, j’adore cette femme. C’est une jolie brune aux cheveux frisés qui porte souvent des lunettes excentriques. J’ai même l’impression qu’elle arbore une nouvelle paire chaque fois que je la vois.

– Tu as une petite mine, remarque-t-elle en s’asseyant à mes côtés.

Je pensais réussir à mieux cacher ma fatigue et mon petit moral. Je sens mes yeux qui commencent à briller alors je détourne le regard.

Mais cela ne passe pas inaperçu, Jennifer saisit l’une de mes mains et se penche vers moi.

– Charlotte, qu’est-ce qui se passe ?

– La santé de mon père se dégrade et si j’ai toujours refusé de retourner chez moi jusqu’à maintenant, je…

Je me tais, elle n’a pas besoin de tout entendre.

– De quoi as-tu besoin ?

– Tu vas m’en vouloir, mais je dois aller sur Casper.

– Quand ?

– Ce soir ou demain.

Elle prend le temps de digérer.

– Je sais que j’ai pris des engagements, mais je… je ne me sens pas la force, Jen. Je suis désolée de te décevoir…

– Ce n’est pas grave. Et tu ne me déçois pas, voyons. Je peux repousser l’échéance, on va modifier les dates pour la promo. Ne t’en fais pas pour ça.

– Merci beaucoup. Ça compte beaucoup pour moi.

– Combien de temps penses-tu partir ?

– Je ne sais pas. Un certain temps. Je regrette de te mettre dans la panade, mais j’étouffe.

– Eh bien, je vais m’arranger. Si tu y vas à reculons, cela n’a pas de sens. Prends le temps qu’il te faut et reviens-moi reboostée à fond.

– J’y compte bien.

– Andrew va t’accompagner ?

Je retiens un petit rire avant de secouer la tête.

– Ce n’est pas prévu. Le Wyoming, ce n’est pas son truc, trop rude, trop froid l’hiver, pas assez l’été, trop de pluie, trop de montagnes, pas assez de monde.

Le Wyoming est l’état le moins peuplé de tous les États-Unis, quinze fois moins que New York, alors forcément pour un pur produit de la Grosse Pomme comme lui, mon État natal est moyennement attrayant.

– Un voyage solitaire alors. Est-ce que tu as besoin d’aide pour quelque chose ?

– Je te remercie mais je vais m’en sortir. Merci encore pour ta compréhension. Je reste joignable de toute manière et j’emmène tout mon matériel. Quelque chose me dit que l’inspiration sera intense là-bas.

Auteure depuis quelques années maintenant, c’est un luxe de pouvoir travailler depuis chez moi, ou n’importe où d’ailleurs. Cela ne m’empêche pas, malgré tout, de me rendre régulièrement dans les bureaux parce que j’aime interagir directement avec mes collaborateurs.

– J’ai hâte de voir ça alors ! Je te tiens au courant de la progression pour la production du dernier tome. Et j’espère que tu trouveras les réponses à tes questions et qu’avec ton père les choses ne se passeront pas trop mal.

Nous restons encore quelques instants à discuter puis je prends congé. Je dois m’occuper de l’achat de mes billets d’avion, de la réservation d’un endroit où loger et de louer une voiture. Je préfère m’installer à la terrasse d’un café pour m’occuper de tout ça.

***

Billets : check. Départ midi trente pour un vol d’un peu plus de six heures avec une escale à Denver, sachant qu’il y a un décalage de deux heures entre ici et là-bas.

Voiture : check. Mon choix s’est porté sur une berline Lexus.

J’espère que je saurai me débrouiller, moi qui ne conduis jamais ici.

Trouver un endroit où poser mes valises est un peu plus compliqué, mais pas tant que ça, parce qu’après avoir parcouru la liste de tous les hôtels disponibles, je tombe sur un site internet qui me coupe le souffle. Des chalets ont été construits le long de la rivière North Platte, près d’un ranch où sont élevés bisons et chevaux Mustang ; et accueillent des touristes. Je ne trouve pas de lien pour réserver en ligne alors je m’empresse d’appeler au numéro inscrit en bas de page.

– Coopers’ Ranch, Lisie à votre écoute. En quoi puis-je vous aider ?

La jeune femme qui me répond a l’air jeune et dynamique. Assez positif.

– Bonjour, j’aimerais savoir s’il reste encore un chalet disponible.

– Oui, bien sûr. Pour combien de temps ?

Je n’ai pas vraiment réfléchi à ça.

– Un mois pour le moment.

Même si je décide d’écourter mon séjour, cela ne fait rien. Je n’ai pas vraiment de problèmes d’argent.

– Quand est-ce que vous arrivez ?

– Demain en milieu d’après-midi.

– Oh ! D’accord.

– Oui, je m’y prends un peu à la dernière minute, m’excusé-je.

– Non, non, ce n’est pas un problème. Je mets une réservation pour un chalet, pas de souci. Votre nom ?

– Charlotte Meyer. J’aurais réservé via votre site internet, mais je n’ai pas trouvé le lien.

– Oui, je sais, il y a eu un petit problème, on est en train de réparer la fonctionnalité. Par téléphone, ça marche aussi bien.

– Vous avez besoin d’un acompte ?

– Non ! Je vous fais confiance.

Je hausse un sourcil, surprise. J’ai oublié à quel point les gens de la campagne sont différents de ceux des grandes métropoles.

– Vous avez des questions ? demande-t-elle.

– Pas dans l’immédiat. D’ici demain, j’en aurai sûrement.

– Très bien. Merci d’avoir choisi notre maison en tout cas. Vous avez besoin que quelqu’un vienne vous chercher à l’aéroport ?

– Non, j’ai loué une voiture, merci quand même.

– Eh bien, dans ce cas, je vous dis à demain alors.

– Oui, passez une bonne journée.

– Vous de même. Au revoir.

– Au revoir.

Je raccroche, plutôt satisfaite. Je jette un œil à ma montre. Il est encore tôt. Je décide d’aller me promener dans Central Park avant de rentrer.

Chaque fois que j’ai une baisse de moral, je viens me ressourcer ici, dans cet écrin de verdure, les poumons de la ville. En plein cœur du parc, on ne se doute pas que des centaines de buildings nous cernent.

Le bruit de la circulation est lointain, les gens se baladent, s’échappent pour quelque temps du tumulte de la métropole. Ici, j’ai l’impression que le temps se suspend et je peux tout oublier. Cela me rappelle aussi un peu les montagnes du Wyoming, celles qui bordent Casper et dans lesquelles j’avais pour habitude d’aller me promener pour échapper à mon père.

Je ne sais pas trop comment je dois me sentir alors que l’appareil approche doucement de l’aéroport. Je n’aime pas particulièrement les trajets en avion, mais avec le métier que j’exerce, c’est un peu une obligation. Je parcours le pays et je voyage même à l’étranger pendant les périodes de promotion de mes livres, alors je m’en accommode.

J’ai été tout d’abord découverte après soumission de mon autobiographie, et puis en parallèle, j’écris des histoires jeunesse que j’illustre moi-même, bien souvent inspirées de mon vécu. Quand il s’agit de publier les romans jeunesse, je travaille avec les graphistes, je veux avoir mon mot à dire sur les couleurs, car tout se passe à partir de mes esquisses. Oui, je suis encore de la vieille école, je ne jure que par le papier et mes crayons, mais je veux être présente quand tout prend vie en numérique, avant l’impression à grande échelle.

Je serre fermement les accoudoirs de chaque côté de mon siège et me prépare pour l’atterrissage. Heureusement, le pilote semble savoir ce qu’il fait, aucune grosse secousse ne vient me faire paniquer. Rapidement, c’est la cohue pour sortir. Tout le monde veut attraper ses bagages en même temps, c’est limite la course à qui se précipitera le premier vers les portes. Je patiente sagement et récupère mon petit sac avant de m’insérer dans la file.

La suite se déroule comme toutes les autres fois, on doit attendre que les bagages arrivent. On joue des coudes pour récupérer sa valise et on rejoint l’extérieur.

Je prends un grand bol d’air frais. Ici, cela n’a rien à voir avec New York. Je ne considère pas ma ville d’adoption comme une ville polluée, mais je dois constater que l’air du Wyoming et de Casper est bien différent. Il fait plus nature, moins industriel. Je respire un instant, en faisant abstraction des sifflements de l’homme à mes côtés qui tentent d’attirer l’attention d’un taxi.

Je regarde à droite et à gauche pour repérer l’agence de location de voitures, et tire péniblement ma valise derrière moi. Ce n’est qu’une formalité grâce à mes réservations d’hier. Je me retrouve rapidement avec les papiers et la clé d’une berline de luxe en main.

Une fois au volant, je me retrouve un peu con face à toute l’électronique de la voiture. À New York, je ne conduis jamais, il y a suffisamment de taxis, le métro, ou bien mes jambes, pour que je puisse me déplacer aisément. Mais là ? Avec les grands espaces, obligée de faire avec une voiture. J’essaie de ne pas paniquer, je ne suis pas plus bête qu’une autre, je vais y arriver.

Il ne me faut pas moins de dix minutes pour venir à bout de la machine et réussir à programmer correctement l’adresse du ranch.

Je soupire et quitte enfin l’agence de location.

Bien que le domaine soit un peu perdu en dehors de la ville, à l’abri de la circulation et des touristes, le GPS de la voiture m’y emmène sans souci, c’est un profond soulagement. J’emprunte la route de terre et passe le grand portail avec le panneau de bois où s’inscrit fièrement le nom de famille des propriétaires : Coopers’ Ranch. Je ne sais pas combien d’hectares compte la propriété, mais les champs qui s’étendent à perte de vue me laissent ébahie. Et que dire du paysage au loin ! La nature, les montagnes.

Une nostalgie intense s’empare de moi alors que je remonte l’allée bordée par des arbres gigantesques, sûrement centenaires. De chaque côté : des terrains immenses, certains réservés à l’élevage des bêtes, et d’autres à l’agriculture céréalière. Je me demande le nombre d’employés nécessaires pour gérer une exploitation pareille. Vu le double élevage chevaux Mustang et bisons, je suppose qu’une partie de la culture est réservée pour les animaux. Je suis vraiment éblouie.

Déjà, des dessins se forment dans ma tête.

Je ne manque pas les panneaux avertissant du danger en raison de la présence des bêtes. Il faudrait être inconscient pour s’aventurer dans les parcs en bravant les interdits.

En bout de l’allée, le chemin s’ouvre sur une grande place qui dessert plusieurs bâtiments. L’un d’entre eux est identifié « Accueil ».

Un autre panneau est décoré d’un dessin de chalet, sans doute la direction à suivre pour rejoindre les habitations. D’après ce que le site internet laissait entrevoir, quatre sont actuellement proposés à la location, et un cinquième devrait bientôt voir le jour. Les photos étaient absolument incroyables, j’ai tout simplement craqué pour cet endroit qui a l’air de respirer le calme et le bien-être.

Je gare la berline tout près du bâtiment, devant la clôture, sans vraiment vérifier s’il s’agit d’une vraie place, et attrape mon sac à main. Je frissonne en sortant, non pas parce qu’il fait froid, mais parce qu’un sentiment bizarre s’empare de moi. Je sais que dans peu de temps, je vais devoir affronter mon passé et cela ne me réjouit pas vraiment. Mais c’est en partie pour ça que je suis revenue alors…

Je resserre mon sac sur mon épaule et rejoins l’accueil. Je tombe sur une jeune femme souriante assise derrière le comptoir, elle pianote sur son téléphone portable. Elle le lâche immédiatement des yeux en m’entendant entrer.

– Bonjour ! dit-elle avec un sourire, en se redressant.

– Bonjour.

Elle est magnifique. De longs cheveux bruns, des yeux verts en amande, une bouche pulpeuse, de petites taches de rousseur sur le nez. Je me sens bien fade subitement à ses côtés.

– Je suis Lisie. Je m’occupe de l’accueil.

– Enchantée, souris-je.

Sa bonne humeur est agréable, encore plus qu’au téléphone.

– Vous avez une réservation ? se renseigne-t-elle.

– Oui, tout à fait. Nous nous sommes parlé au téléphone hier.

– Ah oui ! Charlotte Meyer, c’est bien ça ? Vous avez réservé pour un mois.

– Effectivement, mais il est possible que je reste plus longtemps.

– Personne n’est programmé pour la suite, donc ça ne devrait pas poser de souci. Vous avez fait bon voyage ?

– Oui, je vous remercie.

– Vous êtes dans le chalet numéro trois. Voici la clé. Tout est fourni et déjà en place à l’intérieur. Il y a l’électricité, mais pas encore internet.

Je me retiens de faire la grimace, cela risque de poser un problème à long terme ; comme une imbécile, j’ai oublié ma clé 4G à New York, mais je trouverai bien une manière d’y remédier.

– Chaque chalet dispose d’un petit salon avec un coin cuisine, et d’une chambre avec une salle de bains attenante. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, faites-le-moi savoir.

– Vous proposez une table d’hôtes ?

– Oui, bien sûr. C’est mon grand-père qui cuisine, sourit-elle chaleureusement. Mon frère tient le ranch avec son aide. Moi, je suis là de temps en temps et pour les vacances.

– C’est bien, travailler en famille, réponds-je, même si je n’en ai aucune idée.

On se tourne toutes les deux en même temps vers la porte qui vient de s’ouvrir bruyamment, avant de cogner dans le mur derrière elle.

– Quel est le crétin qui s’est garé devant mon portail putain ?! hurle un homme.

J’entends la jeune femme s’écrier d’effroi face à son impolitesse, et je prends un instant pour le détailler. Il porte un jean plus très propre, un tee-shirt blanc, (enfin, il devait être blanc à la base) près du corps, et une chemise à carreaux par-dessus, dont les manches sont retroussées jusqu’aux coudes. Des bottes de cowboy complètent sa tenue, bien entendu. Je cherche en bout de bras le chapeau qui aurait parfait l’ensemble, mais ne vois rien.

Ce que je ne manque pas par contre, ce sont les deux molosses qui l’accompagnent. Je recule d’un pas, soudain effrayée, même si les dogues argentins sont parfaitement calmes, et sagement assis aux pieds de leur maître. Ils sont impressionnants mais magnifiques, robe blanche immaculée, exceptée une tache noire sur un œil pour l’un, et sur une oreille pour l’autre.

Quand mes yeux rencontrent ceux de l’homme, je suis subitement renvoyée des années en arrière. Je le reconnais immédiatement, malgré la courte barbe qui couvre le bas de son visage, malgré les dix ans qui ont passé, malgré les changements physiques qui se sont opérés. Il s’agit de Jay Cooper. J’en déduis qu’il est le frère de la jeune femme qui m’a accueillie, et donc le propriétaire du ranch. Je me sens stupide de ne pas avoir fait le rapprochement plus tôt. Coopers’ Ranch, évidemment, quelle idiote !

Les yeux qu’il me retourne me fusillent sur place. Il ne me reconnaît pas, pas forcément étonnant au bout de tant d’années, et on ne se côtoyait pas de toute façon. Visiblement, je ne suis pas la bienvenue ici. Il me regarde de la tête aux pieds, une grimace sur le visage. Bon, certes, je ne suis pas vraiment habillée pour l’endroit, mais je ne pense pas non plus mériter ce regard de dégoût. Je porte un pantalon de tailleur gris clair, une chemise en soie crème et des escarpins à talons raisonnables. Je trépigne et me tourne légèrement vers Lisie dont le visage est rouge de colère.

– Jay ! s’exclame-t-elle enfin. Bon sang ! Ça va pas non ?

– J’en ai rien à foutre ! J’suis à la bourre et énervé. C’est votre voiture oui ou non ? me demande-t-il.

– Oui, enfin je suppose, bafouillé-je.

Il me lance un regard qui veut dire mais t’es con ou quoi, mais je n’ai pas fait attention s’il y en avait d’autres que la mienne.

– Vous me gênez ! Ça vous ennuierait ? s’impatiente-t-il, amorçant un geste brusque vers l’extérieur.

Il donne l’impression d’une certaine politesse, alors que je vois bien que ce n’est pas son genre.

Je secoue la tête et rejoins l’extérieur afin de déplacer mon véhicule.

Je ne peux rien faire contre la nervosité qui s’empare de moi. La façon dont il m’a parlé, dont il m’a dévisagée, mon Dieu. Jamais on ne m’avait regardée de la sorte.

Je me trompe et enclenche la marche avant, déclenchant une alarme sonore stridente à cause des détecteurs, si bien que je dois freiner de justesse pour éviter de rentrer dans la barrière face à moi. Je grogne toute seule dans ma voiture, finis par faire marche arrière et libère enfin le passage devant ce qui est en réalité un portail. S’il y avait eu un panneau « interdiction de se garer », j’aurais peut-être fait attention, mais là…

Je me décale, et Jay ne perd pas de temps, il ouvre le portail en grand, et grimpe dans son pick-up, tout en grognant dans sa barbe.

Il démarre en trombe, et un nuage de poussière s’élève dans les airs alors qu’il quitte la place et rejoint l’allée principale.

Je me tourne, totalement effarée, vers Lisie qui se tient sur le pas de la porte, encadrée par les deux chiens. Je leur jette un regard, un peu anxieuse, avant de reporter mon attention sur la jeune femme.

Semblant comprendre mon appréhension, elle s’accroupit à leur hauteur et caresse leur tête affectueusement. Les deux bêtes se penchent et laissent échapper un gémissement approbateur. Je reprends ma respiration, à peine consciente de l’avoir retenue jusque-là.

– Je vous présente Benji et Joel, sourit-elle. Vous n’avez rien à craindre d’eux, ils ne mordent pas, contrairement à mon frère. Je suis vraiment navrée, il peut parfois se montrer très grossier.

– Ce n’est rien.

– Non, ce n’est pas rien ! Je me demande comment on arrive à attirer les clients avec une attitude pareille. Comment fait-il quand je ne suis pas là ? se demande-t-elle plus à elle-même qu’à moi.

– On a tous nos mauvais jours, tenté-je pour désamorcer la situation.

– Non avec Jay, c’est tous les jours. Vraiment désolée pour lui.

– Ce n’est rien, vraiment, la rassuré-je à nouveau.

– Vous êtes trop gentille. Bon, on retourne à l’intérieur que je finisse de vous présenter tout ça ?

Je hoche la tête et la suis docilement. Je récupère la clé du chalet, elle m’indique le chemin à prendre, les horaires du repas et du petit-déjeuner.

J’espère que mon séjour se passera bien et que cette rencontre peu agréable ne donne pas le ton pour la suite.

Je rejoins ma voiture, et emprunte la route indiquée. Il me faut bien cinq minutes pour rejoindre l’allée où sont alignés les chalets. À distance raisonnable les uns des autres, ils offrent une vue plus qu’agréable sur la rivière et les montagnes. Cette simple vision efface la discussion mouvementée qui vient d’avoir lieu.

Je récupère ma valise dans le coffre, et accède à l’entrée du chalet par la rampe sur la gauche. Je suis éblouie par le panorama ; mon Dieu, c’est magnifique. L’arrière de l’habitation offre une terrasse où un ponton s’étire au loin pour se poser au-dessus de la rivière.

Je prends un instant pour observer les lieux. Les maisonnettes en bois sont suffisamment éloignées les unes des autres pour qu’il n’y ait aucun vis-à-vis. Quand j’entre enfin à l’intérieur, je suis saisie par la qualité des matériaux. Bien entendu, du bois, beaucoup de bois, mais aussi de la pierre. Le petit salon est cosy, bien meublé, la cuisine étroite, mais avec tout l’électroménager nécessaire. Une cheminée est positionnée sur le mur gauche près de la cuisine. Je suis sûre que c’est plus qu’agréable en hiver. Je pars en direction du couloir en face, et tombe sur une chambre assez spacieuse avec sa salle de bains attenante. Une douche, ainsi qu’une baignoire d’angle. Bon sang, c’est absolument superbe. Tout est réalisé avec goût et semble de très bonne facture.

J’ai parfaitement choisi le lieu. Malgré le propriétaire peu agréable, j’espère que je vais y passer un bon séjour, mis à part l’affrontement qui m’attend demain.

 

2

Jay

Oh bordel ! Je n’aurais sûrement pas dû parler à cette femme comme ça, mais j’étais passablement énervé, et en retard, alors c’est tombé sur elle, pas de bol. Encore une bourge venue de je ne sais quelle métropole se dépayser à la campagne. Une fois que tu en as vu une, tu les as toutes vues. Toute propre sur elle avec son petit tailleur, ses escarpins sûrement hors de prix. Parfois, je me demande pourquoi j’ai construit les chalets pour les mettre en location, quand on voit à qui on loue.

Lisie n’est pas comme moi, elle a le sens du contact, elle est chaleureuse. Quand ce n’est pas elle qui se charge de l’accueil, c’est mon grand-père, Jackson. Lui aussi réussit bien mieux que moi à tout ça. Je ne sais pas ce que je ferais sans eux. Je dois profiter de la présence de Lisie parce que ce sont les vacances d’été, sinon le reste du temps, elle étudie à Laramie dans le sud de l’État à l’université du Wyoming. Tout ce que je fais, je le fais pour elle, pour qu’elle puisse faire des études et réussir dans la vie. Je ne dis pas que je n’ai pas réussi, que je ne réussis pas, mais je n’ai pas choisi la vie que je mène, elle s’est imposée à moi de manière quelque peu brutale, alors je me débrouille pour porter avec fierté mon héritage. Je leur dois bien ça.

J’entre dans la scierie, et trouve une place devant les ateliers.

L’exploitation est tenue par Will, mon meilleur ami depuis toujours.

Nous sommes allés dans les mêmes écoles, tous les deux footballeurs au lycée, assez populaires, je dois l’admettre. On a fait les quatre cents coups ensemble. On était inséparables, on l’est toujours, les liens s’étant même renforcés avec le temps.

Je donne sûrement l’impression de faire comme chez moi, et c’est un peu le cas, alors je ne passe pas par l’accueil et rejoins directement son bureau. J’annonce tout de même mon arrivée en cognant à la porte entrouverte.

– Salut Jay ! m’accueille mon ami. Entre.

– Will.

– Qu’est-ce qu’il y a ?

Je fronce les sourcils : pourquoi me pose-t-il la question ?

– Ton air bougon, et le ton hyper chaleureux de ta voix, commente-t-il en éclairant ma lanterne.

Je grogne pour toute réponse.

– Sur une échelle de un à dix pour noter ton humeur, je dirais trois. Donc vraiment pas terrible.

– T’as pas bientôt fini ?!

– Qu’est-ce que tu as à la fin ? Je sais que les nouvelles ne sont pas celles que tu attendais, mais cela pourrait être pire. Tu me fais la gueule ?

– Mais non ! Cela n’a rien à voir avec toi.

– Lisie t’a fait des misères ?

– Non plus. Rien d’important. Ça va passer.

– Mais encore ?

– Je me suis pris le chou avec une cliente. Elle a garé sa bagnole de luxe devant mon portail.

Ce n’est que la partie immergée de l’iceberg, mais comme je n’ai pas encore tout à fait assimilé ce qu’il s’est passé juste avant ma rencontre avec cette femme, je ne dis rien de plus. Will aurait forcément quelque chose à dire, et je ne suis pas prêt à ça.

Mon meilleur ami se marre doucement avant de poser son cul sur le rebord du bureau ; sans doute juge-t-il la raison de mon énervement un peu limite. Je pourrais tout lui dire mais vraiment, c’est trop compliqué.

– Lisie va te faire la misère, assure-t-il en croisant les bras sur son torse.

– Ouais, comme si ça changeait de d’habitude. Bon alors, on en est où ?

Je suis en attente de réception de certains matériels pour le dernier chalet. Quelques livraisons ont pris du retard, et du coup, la mise en route de la construction aussi. Je crois que celui-ci sera le dernier. Ils ont pas mal de succès, nous assurent un revenu complémentaire aux bêtes et céréales. J’ai envie, et besoin surtout, de ralentir un peu.

– J’ai réglé le dernier problème avec le fournisseur concernant la charpente. Je ne connais pas encore les délais, mais ça ne saurait tarder. J’ai juste besoin de ta signature sur quelques documents.

Il désigne une liasse sur le bureau et me tend un stylo. Je m’empresse de régler ça.

– La prochaine fois, je glisse un chèque dans le tas, cela passera ni vu ni connu. Tu n’as même pas pris le temps de lire les papiers.

– Je te fais confiance.

– Et je te remercie, cela me touche, mais quand même.

Je sais que je ne cours aucun risque avec Will, il est la dernière personne qui me trahirait. Il est la dernière personne de mon passé, en dehors de ma famille, qui me reste. Notre amitié m’est très chère.

– Tu as un peu de temps ? Je t’emmène voir ce qu’on a déjà reçu, que tu me dises ce que tu penses de la qualité, reprend-il alors que je sors de mes pensées.

– Vite fait alors.

Il m’emboîte le pas et on rejoint la partie du hangar où est stocké tout le matériel nécessaire à la construction de la dernière habitation.

– Comme tu vois, tout le bois pour les murs extérieurs est là. La teinte te convient ?

– Ouais. Ça m’est égal de toute manière.

– Charmant, se marre Will. Les cloisons pour l’intérieur manquent, mais on a reçu cette semaine les fenêtres, les portes intérieures et la baie vitrée.

Il désigne plusieurs cartons dans le fond.

– Le bois pour le ponton est là, et j’attends toujours que Lisie me donne la référence pour le parquet.

– Je lui redemanderai. Elle t’a dit pour la cheminée ?

– Ouais, c’est bon. J’en ai parlé avec Sergio, il nous la livrera dans les temps. Il ne nous reste plus qu’à essayer de ne pas être trop en retard. Par contre, je crois que pour la cuisine, c’est toujours en attente.

– Lisie ne devait pas s’en occuper ?

– Elle m’a dit qu’elle devait voir un dernier détail avec toi.

– Avec moi ? Mais putain, depuis quand je donne mon avis sur la déco et l’aménagement intérieur ? Je ne vis pas dans ces chalets, ça m’est égal.

– Elle veut simplement ton avis, t’es capable de lui donner, non ?

Je grogne à nouveau avant de tourner les talons.

– Jay, arrête de faire la gueule. Ces chalets, tu les as construits de tes mains, pour assurer un bel avenir au ranch, tu ne peux pas dire que ça t’est égal.

Il n’a pas tout à fait tort, mais je ne suis pas d’humeur.

– Ouais, t’as raison, mais tu vois bien ce que je veux dire.

– Pas vraiment en fait. Parce que quand je vois la baraque dans laquelle tu vis, je dois avouer que tu as un certain goût pour la décoration d’intérieur.

– Ouais, sauf que je n’en ai pas choisi la moitié, donc pas vraiment.

– Allez mon vieux ! s’exclame-t-il en passant un bras autour de mes épaules. Arrête de faire la gueule.

– Peut-être un jour ! En attendant je vais te laisser, j’ai encore du boulot au ranch.

– Bien sûr. On s’appelle bientôt pour aller boire un verre ?

– Ça marche. Merci encore pour tout.

– Pas de souci.

Je le salue de la main avant de retourner à mon véhicule. Avant de lancer le moteur, je récupère mon portable, mon antiquité comme dit Lisie, mais tant qu’il est en parfait état de marche, pourquoi le changer ? Je retourne dans la liste des appels, et vérifie à nouveau, voir si je ne me suis pas trompé, si je n’ai pas halluciné. Mais non, le numéro est toujours là, appel manqué. Je déglutis nerveusement, que me veut-elle après toutes ces années ? Je n’ai pas de message sur le répondeur. Simplement ce petit appel en absence, qui me tort les tripes et vient de foutre ma journée en l’air.

Je préfère ne plus y songer, et me concentrer sur ce que je dois faire.

J’éteins tout, et me presse de rejoindre la propriété familiale.

Même si entretenir et maintenir un ranch, et un élevage, demande du temps, et un travail de titan, je suis fier de mon héritage. Le domaine est immense. Depuis trois générations, nous sommes spécialisés dans l’élevage des chevaux Mustang et des bisons. Mon grand-père a initié l’exploitation, mon père le secondait avant de décéder tragiquement. J’ai donc repris les rênes.

Jackson est toujours là pour superviser, et c’est pour le mieux, je ne pourrais pas faire tout ça sans lui. À soixante-quatorze ans, il est en pleine forme, en parfaite santé, et ne supporte pas l’inactivité. Il vit dans la maison principale du terrain. Lisie y a sa chambre. Moi, j’ai rénové, toujours avec l’aide de Will, une maison donnant, tout comme les chalets, sur la rivière, mais un peu plus à l’écart tout de même. J’avais besoin de prendre du recul, de construire quelque chose à moi, qui soit loin des souvenirs, que je chéris, de mon passé heureux avec mes parents.

Chaque soir, je rentre les bêtes avec l’aide de mon employé Hósa, un amérindien qui vient de la réserve indienne Wind River. Un gars avec le cœur sur la main, toujours prêt à donner un coup de main, très disponible. On s’est lié d’amitié et depuis, il traîne souvent avec Will et moi. Je viens de lui donner congé, et je fais un dernier tour le long des clôtures nord pour voir s’il y a des dégâts. Je note sur mon calepin les deux ou trois petites choses à revoir, et rejoins ma maison.

Je dois dîner avec Jackson et Lisie, et je ne veux pas être en retard, sinon je vais me faire engueuler, comme souvent. Je prends tout de même le temps de me doucher, me changer, et prends la direction de la maison principale.

Jackson est un cuisinier hors pair. Il prend plaisir à nous concocter de bons petits plats, tous à base de viande bien entendu, obligation dans une région comme la nôtre. Je suis accueilli par des éclats de rire dans le salon.

– C’est moi ! m’écrié-je depuis l’entrée.

Je pose ma veste sur les patères, et essuie vigoureusement mes bottes. Aussitôt, Benji et Joel déboulent dans l’entrée et foncent entre mes jambes.

– On est dans le salon ! répond Jackson de sa grosse voix.

– Salut vous deux, murmuré-je en me baissant pour les flatter. On dirait que je vous ai manqué.

Je sais bien que c’est faux, ils ont cette réaction à chaque fois, mais j’aime bien me dire qu’il y a bien au moins deux êtres vivants qui apprécient ma compagnie. Benji et Joel sont deux frères qui m’ont rejoint il y a six ans maintenant. J’avais besoin d’un peu de réconfort.

C’est un cadeau commun de Lisie, Will et grand-père.

Je regarde Jackson en entrant dans le salon, les chiens sur mes talons. Mon père et lui se ressemblaient énormément. J’ai peut-être perdu mon père, mais je ne manque pas d’une figure paternelle. J’ai de la chance dans mon malheur, je pense que Lisie a plus souffert de l’absence d’une présence féminine. Enfin, au départ, Carrie était là.

Mon regard se pose sur la bière fraîche qui patiente en attendant mon arrivée sur la table basse, une énorme souche d’arbre recouverte d’un carreau en verre trempé.

– Salut, commencé-je.

Je suis de meilleure humeur que plus tôt, prêt à savourer cette soirée tranquille. Mais cela ne dure qu’un court instant, jusqu’à ce que mes yeux rencontrent la cliente de tout à l’heure.

– Qu’est-ce qu’elle fout là ? demandé-je à Lisie, toujours aussi peu aimable.

– Jay ! gronde Jackson en se relevant du fauteuil. Qu’est-ce que c’est que ces manières ? On ne t’a pas élevé comme ça !

J’ai l’impression d’avoir cinq ans à nouveau, le ton, et son regard, sont exactement les mêmes.

Les yeux exorbités de Lisie ne font pas mieux. Je n’ajoute rien mais fixe, un peu mauvais, la cliente qui s’est mise debout elle aussi, visiblement mal à l’aise.

– Je ne veux pas m’imposer. Je vais vous laisser, s’excuse-t-elle en voulant contourner le canapé.

– Hors de question ! Jay va s’excuser tout de suite, ordonne mon grand-père.

– Bordel ! Mais je ne suis pas un gamin ! m’emporté-je. Je m’excuserai si j’en ai envie.

– Je ne sais pas ce qu’il t’arrive, mais ce n’est pas comme ça qu’on traite les invités, Jay, me réprimande Jackson.

– Ce n’est pas une invitée, c’est une cliente.

– Oui, et jusqu’à preuve du contraire, on fait table d’hôtes, il me semble, me corrige-t-il.

Putain, merde ! J’avais zappé cette partie de l’affaire. Je me frotte la tête et capitule, même si la femme ne semble pas très heureuse de rester. Lisie soupire face à mon attitude, et se presse de la prendre par le bras pour l’emmener avec elle vers la cuisine. Et je suis sidéré en voyant mes chiens les suivre plutôt que de rester à mes côtés. Je suis sûr que c’est parce qu’il est question de bouffe.

– Qu’est-ce qui se passe Jay ? demande mon grand-père avant de se rasseoir.

– Rien, grogné-je avant de m’approcher pour récupérer ma bière.

– Je ne sais pas si tu la mérites, remarque Jackson.

– Absolument. Je travaille comme un forcené, j’ai besoin d’un remontant, affirmé-je en avalant une longue gorgée de ma Samuel Adams.

– Peut-être, mais tu n’as pas à être odieux pour autant.

Je grogne pour toute réponse, avant de me caler plus confortablement dans le sofa. Jackson allume la télé, et je perçois des bribes de conversation entre Lisie et la femme dont j’ignore toujours le prénom. J’hésite à demander à Jackson, parce que je sais qu’il va me répondre que je n’ai qu’à lui demander, mais je ne le ferai pas, parce que je m’en fous. C’est une cliente, point barre.

Je viens de finir ma bière quand Lisie nous informe qu’on peut passer à table. J’ai à moitié envie de partir. Savoir que je vais passer tout le repas face à cette inconnue ne m’enchante guère. Le pas traînant, je rejoins la salle à manger en suivant Jackson. Cela sent rudement bon, Granpa’ s’est encore surpassé, probablement parce qu’il y a une cliente d’ailleurs. Avant de m’asseoir, je vais me chercher une nouvelle bière. Quand je prends place autour de la table, je me retrouve face à elle. Elle a le visage souriant malgré mon arrivée peu chaleureuse, elle discute avec Lisie. On dirait presque qu’elles sont devenues meilleures amies ces deux-là. Je ne sais pas comment fait ma sœur pour être si à l’aise avec les autres, une étrangère en plus.

J’écoute d’une oreille les femmes parler, cela ne m’intéresse pas du tout.

Je m’apprête à me servir mais le regard noir que me lance Jackson m’arrête dans ma lancée. Visiblement, il faut que j’attende qu’elles se servent avant. Putain ! Mais pourquoi tant de manières ? Je ne suis vraiment pas d’humeur pour ces conneries. Quand enfin j’ai le feu vert, je me sers en rôti, pommes de terre et salade. Je suis affamé par ma journée.

J’ai fini par apprendre que l’inconnue s’appelle Charlotte. J’en suis à ma troisième bière et je l’observe alors qu’elle discute de New York avec Lisie. Elle est assez jolie, dans le genre coincée snobinarde. Je l’entends vendre la grosse métropole comme si c’était le paradis sur Terre. Je me demande bien ce qu’elle fait comme métier pour pouvoir rouler dans une bagnole aussi luxueuse qu’une Lexus et se fringuer comme elle le fait. Probablement une commerciale coincée du cul, qui passe ses journées derrière un bureau, ou bien une avocate ennuyeuse à mourir.

– Pourquoi vous êtes venue dans le Wyoming ? interviens-je pour la première fois de la soirée.

Mon grand-père et ma sœur se tournent vers moi, les yeux noirs.

Quoi ?

J’ai envie de leur hurler dessus, ma patience arrive à sa limite, je ne me suis pas adressé à elle de façon déplacée, putain !

– Problème personnel, j’avais besoin de changer d’air.

Je pouffe, toutes les mêmes, je m’attendais à quelque chose de plus original. Mais bon, vu le personnage, ça ne m’étonne guère en fait.

– Jay, grogne Lisie à ma droite de manière étouffée.

– Oh, fous-moi la paix, tu veux ! m’emporté-je.

– Mais bon sang, qu’est-ce qu’il te prend ce soir ?! s’énerve Jackson à ma gauche.

Un blanc retombe sur la table, et Granpa’ se lève pour débarrasser.

Lisie l’imite et attrape mon assiette avant de récupérer celle de Charlotte. Cette dernière s’apprête à se lever pour donner un coup de main.

– Non, l’arrête Lisie, restez assise. Je vous en prie. On revient avec le dessert.

Elle suit Jackson vers la cuisine, et je me mets à jauger Charlotte d’un œil mauvais. Je sens que je la mets mal à l’aise et c’est tant mieux. Je n’ai jamais vraiment eu de problème avec les clients, excepté un qui me vient en tête, mais là, je ne sais pas pourquoi, elle m’énerve, ce repas table d’hôte m’énerve, elle m’apparaît comme une intruse dans ma vie personnelle.

– Je suis désolée, dit-elle au bout de quelques secondes.

– Désolée de quoi ? tiqué-je en levant un sourcil.

– Pour la voiture tout à l’heure. Je ne voulais pas vous mettre en retard ou vous énerver, je n’ai pas fait attention.

– Ouais, c’est souvent le cas des gens comme vous.

– Des gens comme moi ? s’offusque-t-elle, alors que son visage s’empourpre légèrement.

– Oui, ceux des grandes métropoles venus s’aérer à la campagne, mimé-je avec les doigts. Vous venez agiter votre fric sous notre nez, et vous vous croyez tout permis.

Je ne peux pas m’empêcher de la comparer au dernier client dans son genre qui était ici. Un avocat new-yorkais qui paradait sur la propriété comme si tout lui était dû, et qui roulait des mécaniques me faisant clairement comprendre que nous n’étions pas du même monde. Ce type m’a clairement manqué de respect, et a abusé de mon hospitalité. Alors depuis, je me méfie, c’est plus fort que moi, et j’ai tendance à les mettre tous dans le même panier.

– Je ne… Ce n’est pas… bafouille-t-elle en secouant la tête et en regardant ses mains.

– Oh allez ! Vous êtes comme les autres, c’est tout. Dans votre bulle, bien à l’abri.

– Vous ne me connaissez pas ! dit-elle en élevant la voix.

– Je n’ai pas besoin de vous connaître, pourquoi seriez-vous différente ?

Elle prend une grande inspiration, prend une gorgée de vin avant de se relever doucement, et de darder un regard empli de colère vers moi.

– Vous n’avez pas à reporter vos déceptions et vos regrets sur moi ! m’accuse-t-elle.

– C’est n’importe quoi ! ricané-je, mauvais.

– Vous croyez quoi ? Qu’un simple regard vous en dit long sur moi ? Vous n’avez aucune idée de qui je suis.

– Je n’en ai pas besoin, commencé-je à répliquer.

– Je suis née ici, figurez-vous ! me coupe-t-elle. Je suis désolée si vous êtes frustré parce que vous vivez encore ici, que vous êtes coincé dans une vie qui n’était pas celle que vous aviez prévue.

– Je vous interdis…

Comment peut-elle me dire des trucs comme ça ? Comment peut-elle viser si juste ?!! Putain ! Pour qui se prend-elle ?

– Je me rappelle vos plans, la bourse à la fac sur la côte Ouest, le football, poursuit-elle sans tenir compte de ma stupéfaction. Comment en êtes-vous arrivé là ? Vous n’avez aucun droit de me traiter de la sorte simplement parce que vous n’aimez pas votre vie. Je me suis battue pour en arriver là où j’en suis. Vous n’avez aucun droit ! s’écrie-t-elle avant de quitter la pièce.

Je la suis du regard, estomaqué par ce qu’elle vient de sortir.

Comment peut-elle savoir pour ma bourse et la fac ? D’où sort cette femme ? Mes réflexions sont stoppées nettes par Jackson et Lisie qui reviennent de la cuisine. Ils me fusillent du regard. Je fais celui qui ne voit rien et finis ma bière tranquillement.

– On peut savoir ce qu’il t’a pris ? s’enflamme Lisie. Cette femme ne t’a rien fait.

– Jay ! gronde Jackson. Réveille-toi un peu ! Tu t’en es pris à elle sans raison. Je ne sais pas qui elle est, mais elle a raison sur un point.

Tu ne vis sûrement pas la vie que tu avais choisie, mais personne ne t’a forcé à rester ici ; tu aurais pu aller à Seattle, tu aurais pu continuer le football. C’était ton choix de rester ici avec nous.

– J’ai fait ça pour vous ! hurlé-je en colère. Et tu sais très bien que le football est mort en même temps qu’eux.

J’écrase ma bouteille sur la table et me lève d’un bond.

– Je n’ai pas eu le choix, j’avais des responsabilités ! Qu’est-ce que j’aurais dû faire d’autre ? Vous abandonner ? Laisser Lisie seule ?

– C’était moi l’adulte, Jay. J’aurais pu prendre soin d’elle. Et de toi, même si tu étais déjà majeur.

– Je ne voulais pas que tu te retrouves seul, avec le ranch en plus ! Réfléchis, tenté-je de le raisonner.

– J’aurais vendu. J’aurais fait face Jay. Tu as perdu tes parents, mais j’ai perdu mon fils et ma belle-fille, me rappelle-t-il amèrement.

– Je sais bien !

– Détestes-tu la vie que tu as ici ? demande-t-il en baissant d’un ton.

– Non ! m’exclamé-je. Bien sûr que non.

– Mais ? laisse-t-il en suspens.

Je ne réponds rien et m’effondre sur ma chaise, les coudes posés sur mes genoux. Je me prends la tête entre les mains et respire fort pour me calmer. Lisie renifle, signe qu’elle s’est mise à pleurer.

Super ! Tu fais chialer ta soeur. Bravo Jay !

– Jay, écoute, me dit Jackson sur un ton doux. Personne n’a souhaité ce qui est arrivé, tout le monde a dû faire face. Peut-être que pour toi c’était de rester ici, mais si j’avais su que tu en serais malheureux, je t’en aurais dissuadé.

– Je ne suis pas malheureux, le contredis-je.

– D’accord, d’accord. Mais es-tu heureux pour autant ?

– Bien sûr ! réponds-je, peu convainquant toutefois. Je vous aime tous les deux, c’est tout ce qui compte, vous et le ranch. C’est tout ce qu’il me reste d’eux.

Ma voix est à peine audible. Je n’ai pas l’habitude de laisser libre cours à mes sentiments, à mes émotions. Cela ne me ressemble pas du tout.

– Oh Jay ! gémit Lisie avant de se jeter à mon cou.

J’accueille son étreinte parce que… Je ne sais même pas pourquoi, peut-être que j’en ai juste besoin.

– Je suis désolé, m’excusé-je.

– Ce n’est pas à moi qu’il faut dire ça, dit-elle fermement en se redressant.

– Je ne m’excuserai pas auprès de cette femme ! m’énervé-je en me relevant. C’est comme si elle m’avait insulté.

– Parce que tu crois avoir fait mieux ? ricane Lisie. Elle ne faisait que se défendre contre tes attaques.

Je grogne et lui lance un regard qui la dissuade de continuer sur cette voie.

– Je n’ai plus faim, dis-je en jetant un œil à la tarte aux mirabelles de grand-père. Je rentre. On se voit demain. Benji, Joel, on y va.

Les deux inséparables m’obéissent immédiatement et je quitte la pièce sans un regard supplémentaire. Quelle soirée de merde putain !

Le lendemain, je saute le petit-déjeuner en famille, des fois que j’y croise encore Charlotte. Je n’ai absolument aucune intention de m’excuser, et je ne veux pas déclencher une nouvelle dispute, donc j’avale rapidement un café, tout en prenant deux aspirines pour calmer mon mal de crâne et je rejoins le hangar principal.

Comme à leur habitude, Benji et Joel se chamaillent sur le chemin avant de rejoindre un coin à l’ombre pour se poser. Autant, ils ont parfois des moments de pure folie, où physiquement j’ai l’impression qu’ils sont infatigables, autant ils passent énormément de temps à ne rien faire, si ce n’est dormir. Vraiment, vraiment dure la vie de chien.

Contrairement à la mienne… L’élevage de bétail demande un investissement de chaque instant, et rares sont les moments de repos. Il y a toujours à faire. Hósa est déjà là.

– Salut Hósa, l’interpellé-je.

– Jay ! Ça va ? T’as une sale gueule.

– Merci beaucoup, grogné-je.

– Mauvaise soirée ? se renseigne-t-il.

– On peut dire ça. Aujourd’hui, tu t’occupes des bisons, je prends les mustangs.

– OK, ça marche. Jeff est parti pour les champs.

– OK, très bien. Ensuite j’irai au garage, voir si je peux m’occuper du Ford.

– Encore en carafe ?

– Ouais, enfin, il roule mais il fait de plus en plus de bruit. J’aimerais bien réussir à le réparer, on n’a pas les moyens d’en racheter un. Comment va-t-il ? lui demandé-je.

Je fais référence au cheval qu’on a récupéré il y a quelques mois.

Un magnifique pur-sang de seize ans, indomptable, qui me donne du fil à retordre : Arès, un cheval puissant qui me captive. Sa robe est absolument superbe, blue roan. La principale caractéristique est la présence de poils blancs à quelques endroits de sa robe noire, lui donnant des reflets gris. La particularité de ce gène roan est qu’il affecte très rarement les crins, la tête et les membres de l’animal, Arès ne fait pas exception. Sa queue et sa crinière sont d’un noir de jais éclatant. Il est vraiment magnifique.

– Toujours égal à lui-même. Je m’apprêtais à le sortir.

– Laisse, je m’en occupe.

Le reste des chevaux vit en liberté sur l’un de nos nombreux terrains. Ils sont clôturés, donc les chevaux sont parqués, mais ils disposent de bien plus d’espace que dans les élevages traditionnels.

Seul Arès bénéficie d’un traitement spécial, parce qu’il était avant chez un particulier, et qu’il ne supporte pas d’être avec les autres de son espèce, j’ai déjà essayé. On le rentre donc, difficilement, chaque soir, et on le remet dans son enclos le lendemain.

Je n’ai pas cherché à savoir ce qu’il avait vécu avec son ancien propriétaire, mais quelque chose me dit qu’il n’a pas eu une vie facile.

Les quelques cicatrices qu’il porte sur son corps me le prouvent. Cela a suffi à ce que je le prenne sans discussion. Jackson et Lisie ne le savent pas, mais j’ai même mis la main à la poche.

Une connaissance m’avait parlé de ce cheval qui dépérissait chez un de ses voisins. Je n’ai pas mis longtemps à aller me renseigner, et le soir même je retournais le chercher. Je l’ai sauvé de ce maître peu concerné. Physiquement, il a repris du poids. Après plusieurs soins, il est maintenant en bonne santé, mais il reste très sauvage, méfiant.

Prudemment je m’approche de lui, il mange tranquillement son foin. Peut-être qu’il est de bonne humeur aujourd’hui.

– Hey Arès, dis-je doucement en me plantant devant les portes. Ça va mon pote ?

Seul un puissant souffle suivi d’un hennissement peu aimable me parvient. Non, il n’est pas de bonne humeur, enfin pas depuis qu’il m’a entendu du moins. Ça va être une vraie partie de plaisir.

Je déverrouille avec précaution son box, m’approche lentement, une main tendue, et quand je le sens en confiance, je vais me placer à côté de lui. Je n’essaie même pas de le caresser, il ne supporte pas ça. Je m’empare du licol et vais pour le longer avec précaution. Je passe mon bras par-dessus son encolure, récupère le filet avec mon autre main. Instinctivement, Arès tourne la tête vers moi, signe qu’il accepte le matériel et je termine de l’attacher. Il a fini par assimiler ce que cela signifie pour lui, être sorti de son box, le grand air, les grands espaces.

J’ouvre le terrain, la grille grince et Arès commence à accélérer, impatient, alors que j’avance à ses côtés. Il pourrait facilement m’entraîner avec lui s’il le voulait. Je lâche le tout, retire le licol facilement et en quelques secondes, il s’éloigne de moi en galopant.

– Je me demande si tu arriveras à le dompter un jour, m’interpelle

Lisie en restant devant la clôture.

– J’en doute, soupiré-je en la rejoignant.

La barrière émet encore un son strident, signe que je dois m’en occuper. Les chiens y réagissent immédiatement et s’empressent de venir saluer Lisie. Elle se penche pour les caresser avant de me fixer d’un drôle d’air.

– J’en connais un autre dans son genre, ricane-t-elle en observant le cheval au loin.

– Hein, hein, grogné-je. Très drôle.

Je laisse passer quelques secondes, moyennement satisfait d’être comparé à Arès, avant de parler de choses sérieuses.

– Je n’ai pas eu le temps d’en parler hier, mais Will m’a dit qu’il attendait toujours la référence du parquet pour le chalet.

– Ah oui, merde ! Je vais lui envoyer un message. J’ai zappé.

– Et pour la cuisine ?

– Non, ça je n’ai pas oublié. Je voulais t’en parler.

– Me parler de quoi ? Qu’elle soit blanche, noire ou grise, je m’en fous.

– Jay… soupire-t-elle exagérément. Je me doute bien que tu t’en moques, comme pas mal de choses ces derniers temps. Mais ce n’est pas à propos de couleur de placards que je veux ton avis avant de valider le devis.

– À propos de quoi alors ?

– Tu étais d’accord pour que ce dernier chalet soit un peu plus luxueux afin d’attirer une clientèle plus aisée.

– Oui.

– Il est plus grand, plus cosy.

– Oui, dis-je en fronçant les sourcils.

J’ai un peu peur de là où elle veut en venir.

– J’ai réussi à négocier quelque chose avec le fournisseur. Il est d’accord pour faire un prix sur la salle de bains balnéo si on rajoute la cave à vin dans la cuisine. Et j’aimerais un plan de travail un peu plus…

– Tout ça pour ça ?! Non mais Lisie, on n’est pas un hôtel quatre étoiles ! Ça va coûter combien tout ça ?

– C’est un investissement.

– Tu fais des études d’ingénierie ou de commerce ?

– Je sais bien, mais je suis sûre de mon coup, d’accord ?

– Eh bien, pourquoi tu t’entêtes à chercher mon aval alors ?

– Parce que c’est toi qui signes les chèques.

Je me marre en repensant à ce que m’a dit Will hier. Je détourne le regard pour le poser sur Arès.

– Je ne me permettrai pas de faire des dépenses non raisonnées. Je suis persuadée que cela peut apporter une plus-value à ce chalet. Ces personnes qu’on vise, elles cherchent certaines choses, s’attendent à un certain confort.

– D’accord, c’est d’accord. Je te fais confiance.

Elle se colle contre moi et m’entoure de ses bras. Je la laisse faire et on reste un instant blottis l’un contre l’autre. Je finis par pencher la tête sur le côté pour trouver le sommet de son crâne. Elle sent bon.

– On ne t’a pas vu au petit-déjeuner, dit-elle après un petit moment en se détachant de moi.

– Ouais, je… Je voulais éviter un nouvel affrontement.

– Elle n’est pas venue non plus, tu l’as probablement effrayée. Tu as gagné, elle va rester terrée dans le chalet pendant tout son séjour.

– T’as qu’à aller la voir, suggéré-je.

– Ce n’est pas moi qui l’ai agressée ! s’exclame-t-elle. C’est à toi de faire un effort.

– Sûrement pas. Je n’ai pas besoin de son approbation, elle pense ce qu’elle veut de moi.

– Et toi, tu penses ce que tu veux d’elle, c’est ça ?

– Exactement.

Je l’entends pouffer dans mon dos, elle me trouve désespérant, je le sais bien.

Quand je me retourne, vers l’entrée du bâtiment, je la vois qui rejoint l’accueil en secouant la tête. Je m’apprête à entrer à l’intérieur quand mon regard est attiré par une silhouette qui court au-delà de l’enclos. Décidément quand on parle du loup, voici princesse Charlotte, soi-disant originaire du Wyoming mais expatriée newyorkaise.

Je suis, l’espace d’un instant, dérouté par sa silhouette longiligne qui avance, sa queue de cheval qui se balance au fil du rythme.

Depuis le départ de Carrie, je n’ai jamais vraiment prêté attention à aucune femme. J’ai eu quelques aventures par-ci par-là, j’ai des besoins comme tout homme, mais rien qui ne m’ait donné envie d’aller plus loin. Peut-être qu’inconsciemment, j’attends qu’elle revienne, je n’en sais rien. C’est stupide de toute façon, car je sais que je n’éprouve plus rien pour elle, si ce n’est une colère et une incompréhension immenses.

Je grogne d’agacement et retourne à mon travail, la seule constante de ma vie.

3

Charlotte

Je reviens de mon jogging matinal. J’avais besoin de m’aérer l’esprit après la soirée catastrophique de la veille, et la nuit un peu agitée que j’ai passée.

Je ne suis pas allée prendre le petit-déjeuner avec Jackson et Lisie, simplement de peur d’y trouver Jay. Je ne regrette pas la façon dont j’ai réagi, j’avais le droit de me défendre, mais je n’aime pas pour autant parler et accuser les gens de cette manière. J’en viens presque à me demander si je vais rester aussi longtemps que prévu.

Enfin pour le moment, je dois prendre ma douche avant de me rendre chez mon père. J’angoisse. Trois ans que je ne l’ai pas vu.

Je me lave rapidement. Je choisis un jean noir et un tee-shirt tout simple vert d’eau avec un col en V. Je vérifie que je n’ai pas reçu de messages. Je grimace en voyant trois appels manqués d’Andrew et plusieurs textos de lui. Hors de question de lui accorder une quelconque considération. J’attrape mon sac, mes clés de voiture et sors.

Avec précaution je remonte le chemin qui longe les chalets, et tourne à gauche pour rejoindre la sortie. Je passe entre deux enclos, et arrive sur la place où donne l’accueil. Lisie est en train de discuter sur le pas de la porte avec Jackson. Je voulais me contenter d’un petit signe de la main, mais elle s’avance vers moi, alors je m’arrête à sa hauteur et baisse ma vitre.

– Bonjour Charlotte.

– Bonjour Lisie.

– On ne t’a pas vue au petit-déjeuner.

– Oui je sais, je voulais éviter une troisième guerre mondiale.

Elle rit doucement avant de replacer une mèche derrière son oreille.

– Jay n’était pas là. Et franchement, te priver des pancakes et muffins de mon grand-père pour ce crétin, c’est bien bête.

– Je suis désolée.

– Ce n’est rien, je te comprends. Je suis vraiment désolée pour son comportement.

– Ça va. C’est passé.

– Peut-être qu’on te verra ce soir, alors ?

– Oh, je ne sais pas trop. En fonction de comment va se dérouler ma journée, je te dirai.

– Oh… OK. Eh bien, je ne t’embête pas plus longtemps. Bonne journée.

– Merci, toi aussi, et bonjour à ton grand-père.

– Je n’y manquerai pas.

Je la salue d’un hochement de tête et prends le chemin de la sortie.

Je décide de repousser au maximum la rencontre avec mon père, et choisis d’abord d’aller faire des courses sur Casper. Si je ne profite pas de la table d’hôte, il faut bien que je remplisse le frigo et les placards.

D’humeur nostalgique, je fais dans un premier temps un détour par le lycée où Jay et moi sommes allés. Natrona County High School.

Nous n’avons pas du tout évolué dans la même sphère.

J’étais discrète et timide, je n’avais que quelques amis et n’étais absolument pas populaire. Jay, lui, était le quarterback star de l’équipe de football du lycée, le mec le plus mignon de toute l’école, celui devant lequel toutes les filles bavaient. Je ne vais pas dire que j’étais en pâmoison moi aussi, ce serait faux, mais oui, il était mignon.

En couple avec la pom-pom-girl star elle aussi, ils étaient encore ensemble quand j’ai quitté Casper. Je suis d’ailleurs étonnée de voir qu’ils ne le sont plus, enfin je ne l’ai pas vue, mais ça ne veut pas dire qu’elle n’est plus avec lui. Enfin bref, tout ça pour dire que nous ne nous sommes jamais côtoyés. Il ne savait pas que j’existais.

Je remonte ensuite l’avenue pour rejoindre le centre-ville. Je me gare et vais flâner un peu, avant de rejoindre un magasin de produits bio pour faire mes courses. Il est presque onze heures quand je me dis qu’il est temps d’affronter mon père.

Il habite toujours la même maison, à deux pas de la Casper Mountain. Il est vrai que la localisation n’est pas idéale, surtout quand on est gamin et qu’on aime passer plus de temps avec ses copains qu’avec ses parents, mais je dois dire que la montagne m’a apporté un refuge bienvenu parce que l’ambiance avec mon père n’était pas terrible. Quand le moral n’était pas au beau fixe, je m’échappais en allant m’y promener.

La maison est à l’abri des regards dans la forêt, il faut être du coin pour trouver l’endroit, parce que les GPS ne sont d’aucune aide. La voiture rebondit quand elle passe dans des nids de poule. J’aurais peut-être dû opter pour un 4x4 au lieu d’une berline.

J’angoisse à l’idée de retrouver mon père, de l’état dans lequel il va m’accueillir. La dernière fois que je suis venue, nous ne nous sommes pas quittés en très bons termes, je suppose que cela ne se passera pas mieux aujourd’hui, même si trois ans se sont écoulés.

Je me gare à côté de son pick-up et prends une profonde inspiration avant de sortir. Je laisse mon sac à l’intérieur et me contente de fermer la voiture à clé.

Un pincement au cœur me prend quand je jette un œil aux alentours. Rien n’a changé, rien n’a changé depuis ma dernière venue, mais pas plus depuis mon enfance. Le terrain paraît toujours aussi peu entretenu. Comment fait-il pour vivre comme ça ? Je comprends pourquoi Anita m’a appelée. C’est de pire en pire.

Anita était la meilleure amie de ma mère. Quand elle est décédée, c’est grâce à elle que j’ai eu une enfance à peu près correcte. Elle a gardé un œil sur mon père après mon départ. Sa santé s’est soi-disant détériorée et elle m’a dit que ça serait peut-être bien que je vienne.

Ce qui s’est passé ensuite avec Andrew m’a poussée à revenir aux sources.

Je suis sous le porche, et j’hésite à cogner, entrer sans frapper, l’appeler. Je ne suis plus chez moi et ce, depuis longtemps. Mais je n’ai finalement pas de choix à faire car une grosse voix peu aimable m’interpelle.

– Qu’est-ce que tu fous ici ?

– Bonjour à toi aussi, Papa, réponds-je en pivotant sur mes talons.

– Qu’est-ce tu fous ici ? réitère-t-il.

Mon cœur se serre en remarquant que, même après tout ce temps, me revoir ne lui fait strictement rien. Je me blinde, je ne dois pas lui montrer que cela me touche.

– Anita m’a appelée et je…

– Toujours à se mêler de ce qui ne la regarde pas celle-là, grogne-t-il en me tournant le dos.

Je le suis vers la grange.

– Elle se fait du souci pour toi, plaidé-je.

– Oh, te fous pas de ma gueule, tu veux ?! Elle a pitié, c’est tout, mais je l’emmerde. Et toi aussi. Tu peux rentrer à New York, j’ai pas besoin de toi.

– Papa ! Enfin ! Elle m’a parlé de tes soucis de santé.

– J’ai aucun souci de santé, OK ? Elle s’imagine des trucs, je vais très bien. Tu peux t’en aller.

– Non Papa, je suis venue pour toi et je ne partirai pas ! m’écrié-je.

Il stoppe net sa marche, je lui rentre dedans au moment où il pivote vers moi. Il agrippe fermement mon bras et m’entraîne avec lui vers ma voiture.

– Je t’ai dit, tu dégages ! Je ne veux pas de toi ici, dit-il plein de hargne.

Comment un père peut-il s’adresser de cette façon à son enfant ? Il m’arrache la clé de la main, ouvre la portière et me jette sur mon siège sans douceur. Il balance la clé sur mes cuisses et referme la porte non sans me dire à nouveau de dégager.

Je m’y attendais. Je savais qu’il réagirait comme ça, mais pourtant cela me blesse énormément. Qu’ai-je fait pour mériter ça ? J’observe sa silhouette s’éloigner et rejoindre la grange sans un regard en arrière. Je prends une profonde inspiration pour essayer de me calmer et abandonne pour aujourd’hui.

Au moment où je rejoins la route principale, la barrière cède et je fonds en larmes.

Après une balade au pied des montagnes, je me suis installée sur la terrasse, c’est vraiment un endroit paradisiaque.

À New York, malgré les nombreux écrins de verdure et Central Park, il n’y a pas cette plénitude, cette tranquillité, cet espace libre de toute construction. Je ne regrette absolument pas d’avoir quitté Casper, mais maintenant que j’y suis, certains aspects de la vie à la campagne me sautent aux yeux et me manquent. Je ne pourrais pas revenir vivre ici, bien trop de souvenirs douloureux, le conflit avec mon père n’aide pas non plus à vrai dire. Mais je suis contente d’être là, je pense que j’avais besoin de ce break.

Comme à mon habitude, il y en a partout devant moi, mes crayons de couleur, mes pastels, mes blocs-notes, mes carnets de croquis. Un peu plus loin, afin d’éviter toute catastrophe, ma tasse de café. Je me sens bien dans ce petit coin de paradis et c’est bon pour l’imagination.

Le silence alentour est interrompu par la sonnerie de mon téléphone. C’est Jennifer. Je décroche aussitôt.

– Salut Jen. Tu vas bien ?

– C’est plutôt à moi de te poser la question. Ce n’est pas moi qui ai quitté précipitamment New York.

– Je ne suis pas partie précipitamment, la contredis-je.

– Pourquoi tu ne me l’as pas dit ? demande-t-elle doucement.

– De quoi tu parles ?

– Andrew est passé dans les locaux tout à l’heure.

Je soupire et passe une main sur mon front tout en m’enfonçant un peu plus sur ma chaise.

– Je n’avais pas vraiment envie de m’étendre sur le sujet.

– Mais enfin Charlotte ! Tu sais que tu peux tout me dire. Bien sûr je suis ton éditrice, mais j’aime à croire qu’on est un peu plus que ça.

– Évidemment, mais je… je n’avais pas envie d’en parler c’est tout. C’est juste la goutte d’eau qui a fait déborder le vase.

– Que s’est-il passé ?

– Qu’est-ce qu’Andrew t’a dit ?

– Pas grand-chose à vrai dire. Il s’est déplacé jusqu’ici parce qu’il n’arrive pas à t’avoir au téléphone et parce qu’il ne te trouve pas à l’appartement, mais il n’a rien ajouté de plus.

Cela ne m’étonne pas. Admettre ses torts ne lui ressemble pas. J’ai refusé tous ses appels. Je sais bien qu’à un moment donné il va falloir que je l’affronte lui aussi, mais une bataille à la fois me semble suffisante.

– Il n’avait pas forcément besoin, ajoute-t-elle. J’ai deviné toute seule.

– J’espère que tu ne lui as pas dit où j’étais !

– Non, bien sûr que non. Je comprends d’autant plus que tu aies eu besoin de prendre l’air. Je voulais juste prendre de tes nouvelles.

– C’est gentil. Je suis bien arrivée, cela fait drôle. Trois ans que je n’avais pas mis les pieds ici, mais cela fait du bien. L’air est si agréable, j’ai la sensation que le temps passe plus lentement ici. Peut-être parce que je ne me presse pas.

– Je suis heureuse d’apprendre ça. Tu as déjà vu ton père ?

– Oui, je suis allée le voir tout à l’heure, mais cela ne s’est pas bien passé. Il n’est pas heureux de me voir et ne se gêne pas pour me le dire.

– Merde, cela me fait de la peine pour toi. Je ne sais pas ce que je ferais si j’étais à ta place.

Jennifer est très proche de ses parents et je doute que les choses changent un jour.

– Je n’ai pas dit mon dernier mot cependant. S’il y a bien une chose sur laquelle on se ressemble, c’est notre entêtement. C’est sûrement une des raisons pour laquelle c’est si dur. Je ne dis pas qu’on parviendra à s’entendre à un moment donné, mais maintenant que je suis ici, je ne vais pas baisser les bras, pas encore.

– J’espère qu’il réussira à voir ce qu’il a en face de lui.

– C’est-à-dire ?

– Une femme magnifique dont il peut être fier.

– Merci beaucoup. Tu es adorable. Mais tu sais que tu n’as pas besoin de me brosser dans le sens du poil ? Je n’ai pas l’intention de changer de maison d’édition !

– Même si le contrat arrive bientôt à terme ? lance-t-elle l’air de rien.

– Tu sais bien que non, Jen. Je suis sûre que le prochain est déjà rédigé. Je te le signe tout de suite si tu veux, proposé-je.

– Non. Cela attendra ton retour. Je sais bien que tu ne vas pas aller voir ailleurs. Je te taquine.

– Oui, moi aussi. Merci d’avoir appelé. Cela m’a fait du bien de parler avec toi.

– N’hésite pas Charlotte. Si tu as besoin.

– Merci. Bonne soirée à toi.

– Toi aussi. À bientôt.

Je raccroche et mon regard se perd vers l’horizon. Le soleil est en train de se coucher par-delà la rivière et les montagnes. Le ciel se pare de ces couleurs que j’aime tant, les corail et parme sous le bleu immaculé. Je prends une photo avec mon téléphone et l’envoie à Jen.

Les mots c’est bien, mais parfois une image est tellement mieux.

Un raclement de gorge dans mon dos me surprend. Je pivote sur ma chaise et découvre Lisie qui me lance un franc sourire.

– Je suis désolée, je ne voulais pas te déranger.

– Tu ne me déranges pas. Je t’en prie, prends une chaise, l’invité-je en regroupant tout mon matériel.

– Qu’est-ce que c’est ? s’étonne-t-elle en jetant un oeil à la table.

– C’est mon métier, j’écris des histoires pour enfants. Je trouve le lieu très inspirant.

– C’est génial ! C’est vraiment magnifique, souffle-t-elle en prenant un de mes dessins pour l’observer. Tu es très douée.

– Je te remercie.

Elle s’adosse au fauteuil et commence à triturer ses doigts, les mains posées sur ses genoux.

– Tu vas bien ?

– Oui, oui. Écoute, je… J’ai un peu parlé avec Jay dans l’après-midi.

On a reparlé de ce qui s’est passé hier soir, des mots que vous avez échangés.

– Je t’ai dit que c’était oublié.

– Oui, je sais, mais je… Je tenais à t’expliquer certaines choses. Tu t’es défendue et c’est ton droit, mais Jay n’est pas celui que tu crois.

– Vas-y, je t’en prie, lui dis-je doucement.

– OK.

Elle déglutit nerveusement et je vois passer une douleur non feinte dans son regard, avant qu’elle le détourne pour fixer un point derrière moi.

– À la fin du lycée, Jay avait de grands projets, il devait partir pour Seattle, entrer à l’université, il avait obtenu une bourse pour le football.

– Oui je sais, je lui ai dit, je suis née ici, nous étions dans le même bahut, mais il ne se rappelle très probablement pas de moi, nous n’avons jamais évolué dans la même sphère.

Elle fronce les sourcils comme si elle était surprise d’apprendre ça, Jay ne lui a visiblement pas tout raconté.

– OK, c’est intéressant. Enfin bref, il devait partir à la fin des vacances pour commencer sa nouvelle vie, il était excité, plein de projets en tête. Mais au milieu de l’été… commence-t-elle la gorge nouée, mes parents… Ils ont eu un grave accident de voiture. Ils… Ils sont morts sur le coup.

– Oh mon Dieu ! Je ne savais pas !

– Je sais bien, comment aurais-tu pu savoir ? sourit-elle tendrement. Je ne dis pas ça pour que tu prennes pitié, mais seulement pour que tu comprennes. Cela fait dix ans et même si cela fait encore souffrir, le temps a fait son œuvre. Cette épreuve nous a rapprochés, soudés, et puis il y a grand-père Jackson, sans lui on se serait déchirés, il est le ciment entre nous.

– Vous semblez effectivement très proches tous les trois.

– Oui, et c’est en partie grâce à Jay. Il s’est senti investi d’une grande responsabilité. Il a abandonné sa bourse à la fac et ses rêves de football pour rester ici et aider Jackson au ranch. Il a misé tout ce qu’il avait pour pérenniser l’héritage familial. Ce ranch est tout ce qu’il a. Il y consacre tout son temps, toute son énergie. Il a suivi des cours du soir en comptabilité et gestion afin d’acquérir le savoir nécessaire pour être un bon patron et propriétaire. Il a tout fait pour qu’on obtienne d’autres revenus pour compléter ceux de l’élevage et de l’agriculture. Ces chalets, dit-elle en ouvrant les bras et regardant le toit de la maisonnette derrière moi, ce sont ses bébés. Il fait tout ça pour que je puisse aller à la fac. Il a mis ses rêves et sa vie entre parenthèses pour moi, pour mon futur.

– Je ne sais pas quoi dire, murmuré-je.

– Il n’y a rien à dire Charlotte. Tu as fait le choix de quitter Casper pour vivre ton rêve à New York et il a fait le sien en décidant de rester ici. Jay est un homme bien. En plus de la perte de nos parents, il a vécu d’autres choses qui font l’homme qu’il est aujourd’hui, et même si son comportement était inadmissible, je peux comprendre pourquoi.

– Je n’ai pas voulu paraître hautaine, ni le rabaisser, essayé-je de me défendre.

– Probablement mais c’est sans doute comme ça qu’il l’a pris, je pense que tu as appuyé là où ça fait mal. Il ne l’admettra jamais, mais je le connais.

– Je suis vraiment désolée. Je ne suis pas ce genre de personne.

– Il me semble l’avoir deviné, et je ne te reproche rien. Comme je te l’ai dit, tu avais le droit de te défendre, Jay t’a attaquée le premier, il méritait sans doute qu’on le remette à sa place, dit-elle un petit sourire en coin. Mais je pensais que ce serait plus juste que tu saches ce qui se cache derrière son attitude.

J’ai le sentiment qu’elle ne me dit pas tout, mais elle m’en a dit assez.

Elle replace une mèche de cheveux derrière son oreille et se lève tout en gardant le regard rivé sur mes dessins.

– Ce n’était pas une accusation quand j’ai dit que tu avais choisi de quitter Casper. Si j’en juge par ce que je vois, je dirais que tu as eu raison. Tu es vraiment douée et je suis sûre qu’un talent comme le tien n’aurait pas pu s’exprimer ici. Mais tout le monde n’a pas cette chance.

– Je suis vraiment désolée Lisie, dis-je à nouveau en me levant à mon tour.

– Je sais Charlotte. Je sais. C’est la vie, c’est tout.

Elle me prend rapidement dans ses bras. Je sursaute légèrement mais lui rends son étreinte, puis je la regarde s’éloigner.

Si je m’étais imaginé ça. Bon sang, elle vient de me couper les jambes. Je ne sais plus quoi penser, quoi ressentir. Mais je sais une chose, il va falloir que j’aille m’excuser.

4

Jay

J’aime débuter mes journées par un footing sur la propriété. En période estivale, je me lève aux aurores et j’emmène les chiens avec moi. La plupart du temps, ils courent sagement à mes côtés, mais quelques fois, ils font n’importe quoi, comme courser un lièvre ou autre petit animal, mais ils sont vraiment mauvais chasseurs.

Aujourd’hui semble être une de ces journées. Cela doit faire dix minutes que je les ai perdus de vue. Cela ne m’inquiète pas outre mesure, ils connaissent parfaitement le terrain.

Je commence à avoir bien chaud. Le soleil n’est pas encore très haut dans le ciel, mais les températures sont déjà élevées. Je m’arrête le temps de retirer mon tee-shirt et en profite pour m’essuyer le visage avec avant de reprendre ma course.

Je n’ai pas fait deux cents mètres que je m’arrête net. Charlotte est en face de moi, les deux inséparables assis devant elle. Elle semble pétrifiée par Benji et Joel. Ils la regardent avec intérêt. Leur queue remue énergiquement, levant un nuage de poussière derrière eux. Je sais pertinemment qu’ils ne lui feront aucun mal, mais je peux comprendre qu’elle soit tétanisée.

J’avance vers elle, un léger sourire sur le visage. Je ne sais pas pourquoi, mais cela m’amuse. Bordel, je ne me savais pas sadique.

Elle finit par s’apercevoir de ma présence et lâche enfin les chiens des yeux pour les plonger dans les miens.

– Bon… jour, bafouille-t-elle.

– Bonjour, répliqué-je un peu plus sèchement.

La voilà en train de jouer au ping-pong du regard entre les terribles et moi. Je finis par prendre pitié d’elle et siffle pour les rappeler à moi. Ils obéissent à la seconde et me rejoignent.

– Allez à la maison ! leur ordonné-je.

Ils me signifient leur mécontentement d’un unique aboiement.

– J’ai dit à la maison ! réitéré-je en haussant le ton.

Un nouveau jappement et ils filent telle une fusée.

– C’est impressionnant, souffle-t-elle soulagée de les voir déguerpir.

– Ils sont bien éduqués, rien de plus.

Elle déglutit face à mon ton tranchant. C’est plus fort que moi, mais je ne parviens pas à être aimable. Je ne sais pas si je cesserai d’être importuné par sa présence. Je suis simplement très méfiant et sur mes gardes.

Elle est maintenant figée. Son regard erre sur la musculature de mon torse transpirant de sueur, sur mes épaules, les mains sur mes hanches.

Je déteste immédiatement remarquer son malaise, le fait qu’elle avale nerveusement sa salive, qu’elle darde la pointe de sa langue entre ses lèvres parce que je semble lui faire de l’effet. Je ne veux pas faire attention à ce genre de choses, surtout pas avec elle ! Pourquoi est-ce que ça remue quelque chose en moi ? Je refuse d’admettre que ça me plaît d’être regardé de la sorte.

Pourquoi je ne pars pas alors ? Pourquoi je reste moi aussi immobile à la détailler dans son ensemble de running très moulant ?

Simplement parce qu’elle est une nouveauté dans mon paysage. Une curiosité urbaine qui ne va pas s’attarder.

Je finis par reprendre mes esprits et la salue d’un bref mouvement de tête avant de poursuivre mon chemin.

Comme je m’y connais pas mal en mécanique, et toujours dans un souci d’économies, je suis en train de m’acharner sur l’alternateur du Ford quand mon portable se met à sonner. J’essuie rapidement mes mains sur un chiffon qui traîne et décroche. C’est Will.

– Salut, marmonné-je histoire de lui faire comprendre que je suis occupé et qu’il tombe mal.

– Oh là ! Quel accueil. Ça fait plaisir. La prochaine fois j’appellerai Lisie, au moins elle, elle semble contente quand elle m’entend ou me voit, me taquine-t-il.

– Laisse ma sœur tranquille. Qu’est-ce qu’il y a ?

– C’était pour te prévenir que la cargaison te sera livrée dans deux jours. Ça t’ira ?

– Oui, c’est parfait. Je ferai en sorte d’aller accueillir le chauffeur à l’entrée du ranch et je le conduirai sur site.

– Impec ! On va boire un verre ce soir ? Tu m’as l’air un peu sur les nerfs.

– Ouais, ça ne me ferait pas de mal. Je suis encore après le Raptor. Il est bon pour la casse.

– Merde, c’est pas de bol.

– Ouais, comme tu dis. Bon, je veux encore bosser un peu dessus, on se retrouve plus tard ?

– Ça marche. Bye.

Je jette négligemment le téléphone sur l’établi et retourne à ma mécanique. Après une heure, je tente le tout pour le tout. Je m’installe au volant et tourne la clé, priant pour que le moteur se lance. Il émet un son plaintif, mais finit par tourner, pas aussi nettement que je l’aurais espéré, mais c’est toujours mieux que rien.

Je frappe dans mes mains, fier de moi. J’ai au moins sauvé ça.

Je rabaisse le capot et jette un œil à ma montre, presque dix-huit heures. Encore une journée passée à une vitesse folle. Je rejoins au pas de course la grange principale, et fais le point du travail accompli avec Jeff et Hósa. Je les renvoie chez eux avant de partir pour l’enclos afin de rentrer Arès. Je m’arrête un moment, parce que Benji et Joel ne sont pas avec moi. C’est vraiment bizarre. Ils sont tout le temps collés à mes basques, sauf quand ils perçoivent un danger ou une intrusion, auquel cas, ils partent au quart de tour, mais là, je ne les ai même pas vus ou entendus s’éloigner.

Je ne suis pas encore sorti de la grange que je stoppe net. Voilà où ils sont partis.

Putain mais qu’est-ce qu’elle fabrique ? Elle va se faire tuer !

Charlotte est entrée dans le parc et elle avance vers le mustang. Je m’apprête à lui courir après pour l’avertir quand ce que je vois me cloue le bec. Arès ne charge pas sur elle, il semble même à l’écoute.

Ses oreilles sont parfaitement dressées et sa tête bien droite. Il regarde droit vers elle et la laisse venir à lui. Il ne bat pas en retraite.

Je n’y pige rien, absolument rien. Comment une fille de la ville, une princesse comme elle, arrive-t-elle à faire ça ?

J’avance prudemment et observe la scène, scotché. J’ai l’impression que mes chiens sont à peu près dans le même état que moi.

Hypnotisés, ils ne bougent pas d’un pouce, assis devant les barrières, ils fixent Charlotte et Arès, les oreilles dressées et la truffe en l’air.

Putain mais j’hallucine, elle est en train de le caresser, et ce con de cheval baisse la tête pour se laisser faire ! Des mois que j’essaie d’instaurer une relation avec ce maudit animal ! Elle est là depuis deux jours même pas et elle se permet ça ?!! Je bous. Elle me fait quoi là ? Elle se la joue la femme qui murmurait à l’oreille des chevaux ?!! Je n’ai pas demandé à avoir un Robert Redford au féminin.

J’approche un peu plus et d’un coup Arès relève la tête, déstabilisant Charlotte qui est obligée de faire un pas en arrière.

L’animal hennit bruyamment, il vient de sentir ma présence. Il n’est décidément pas fan de ma personne. Charlotte pivote à son tour et me lance un regard.

Je croise les bras sur la poitrine, et attends qu’elle se décide à venir me rejoindre. Elle jette un dernier coup d’œil à Arès et fait enfin un pas vers moi. J’ai l’impression qu’elle prend tout son temps pour sortir de ce putain d’enclos.

Bordel ! Elle se fout de ma gueule ! Lentement, elle ouvre la grille et sort. Elle me donne l’impression d’une gamine qu’on vient de surprendre la main dans le sac, et qui ne sait pas par où commencer pour s’en sortir. Les chiens s’agitent un peu mais restent silencieux.

Ils savent qu’il ne faut pas aboyer avec des animaux à proximité, mais ils ont aussi conscience qu’il vient de se passer quelque chose qui me met sur les nerfs. Et si d’habitude ils arrivent à m’apaiser, là, je suis hors de moi.

– Je… commence-t-elle.

Mais je l’interromps aussitôt et attaque, furibond :

– Qu’est-ce que vous foutez là, bordel ?!

– Je… Je venais vous voir… et…

– Me voir ? Mais bordel ! Je peux savoir comment vous avez atterri dans l’enclos ? Arès est dangereux. Il est imprévisible et fougueux.

– Absolument pas ! tente-t-elle de le défendre.

– Je ne veux rien savoir ! exécré-je. Les enclos sont interdits aux clients ! De même que les hangars. Vous n’avez pas vu les panneaux « interdit sauf personnel » ? Vous ne savez pas lire ?!! hurlé-je presque.

Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle a le don de me faire sortir de mes gonds.

– Je suis navrée, je voulais juste…

– J’en ai rien à foutre de ce que vous vouliez ! Les clients n’ont rien à faire ici, dis-je durement. C’est tout ce qui compte. Vous ne voyez pas la merde dans laquelle vous nous mettriez s’il vous arrivait quelque chose dans ce parc ? Vous semblez pleine aux as, mais c’est loin d’être mon cas, et j’ai sûrement pas envie de me prendre un procès au cul pour négligence.

– Jamais je ne… Je ne ferais pas ça.

– Les gens font ça tout le temps.

Une nouvelle fois, le bon souvenir de cet avocat se rappelle à moi, lui et ses grandes paroles, lui et ses connaissances juridiques bien au-delà des miennes, inexistantes, lui et ses grands airs. Un vrai connard !

– Vous ne me connaissez pas, plaide-t-elle.

– Et j’ai pas envie que ça change. On va rester chacun dans notre coin. Pour vous le chalet, l’accueil et la maison de mon grand-père pour les repas, et pour moi, la grange et les parcs, mon travail.

Chacun de son côté, lui asséné-je le regard noir.

Elle semble sur le point d’ajouter quelque chose mais elle s’arrête avant d’avoir le courage d’aller au bout. Elle regarde ses pieds et me tourne le dos, les épaules voûtées.

Non, je n’ai pas été trop dur, cette femme ne sait pas à quel danger elle s’expose en se promenant comme ça, surtout avec un animal comme Arès. Elle me remerciera plus tard. Putain !

Bon, avec ces conneries et Charlotte, Arès était encore moins décidé à rentrer dans son box, j’ai dû batailler avec lui pour avoir le dessus. Du coup, j’ai pris du retard pour rentrer chez moi, prendre une douche et me changer, avant de déposer les chiens chez Jackson.

J’arrive en retard au Beacon Club, je suis en rogne, j’ai faim et j’ai soif.

Je repère tout de suite Will à notre table habituelle. Deux bières sont déjà servies.

– Eh bien ! On se fait désirer princesse ! se marre Will alors que je m’affale sur le siège face à lui.

– Ouais, désolé. Je me suis de nouveau pris la tête avec cette cliente et du coup j’ai pris du retard.

– Hum, hum, dit-il en se redressant, intrigué. Raconte-moi.

– Rien d’intéressant. Elle me gonfle, c’est tout, expliqué-je vaguement en levant le bras pour qu’une serveuse vienne vers nous.

Je l’ai trouvée dans le pré avec Arès.

– Le cheval fou ? s’étonne-t-il.

– Ouais, totalement inconsciente des risques. Elle a même pas su s’expliquer. Comme si on pouvait se retrouver dans un enclos totalement par hasard ! Il va complètement falloir que je revoie les avertissements, le rouge ne doit pas être assez alarmant, grogné-je.

– Bonjour Jay, me salue Natasha, une des serveuses. Qu’est-ce que je te sers ?

– J’ai faim. Comme d’habitude, avec des frites.

– Très bien, je t’apporte ça.

– Eh bien, toujours aussi aimable, relève Will. Un s’il te plaît c’est trop demander sans doute ?

– Arrête de me faire chier, tu vas pas t’y mettre aussi.

– Comment ça, aussi ?

– Lisie, grimacé-je avant de prendre une grande gorgée.

– Ouais, je vois, dit-il en riant doucement. J’imagine. Enfin… Ce que je n’arrive pas à comprendre c’est que malgré ton air bougon et tes phrases monosyllabes, elles continuent toutes à te faire du gringue.

– Mais de quoi tu parles putain ?

– Natasha là, à l’instant, elle a roucoulé en te disant bonjour.

– C’est du grand n’importe quoi ! ricané-je mal à l’aise.

– Soit tu es aveugle, soit tu es très con. Enfin je n’écarte pas le fait que ce soit peut-être les deux.

Je le fusille du regard, pourquoi est-ce que je supporte ses remarques à la con déjà ? Ah oui parce que c’est mon meilleur ami.

Ce ne doit plus être ce que c’était…

Et puis entre nous, il est gonflé, lui le tombeur de ces dames. Je n’ai jamais vu un type les charmer avec autant de succès. À une époque, il était même allergique au chiffre 1 pour repartir avec une nana. Une sous chaque bras c’est tellement mieux. Il croit sûrement pouvoir me donner des conseils ou alors il est désespéré à l’idée d’avoir un meilleur ami comme moi.

Je vide ma bière, et en commande une nouvelle quand Natasha dépose mon assiette devant moi.

– Famous Phillys Pepper Steak, annonce-t-elle, avec des frites.

– Ouais merci, dis-je en haussant les sourcils avant qu’elle nous laisse. Quoi ?

Will me fixe avec insistance.

– Ça t’arrive d’être aimable avec quelqu’un ?

– Ouais, avec toi, et Lisie, et mon grand-père.

– C’est tout ? Bah putain ! Ça doit être la joie d’être toi, bordel !

J’ignore sa remarque et attaque mon plat. Peut-être qu’avec quelque chose dans le ventre, je serai de meilleure composition.

Le Beacon Club est un peu notre point de rendez-vous avec Will, il l’est probablement pour plein d’autres personnes du coin, d’ailleurs.

C’est un endroit typiquement américain. Bar, grill, grande scène pour accueillir des musiciens, espace ouvert devant pour les danseurs et tables disposées tout autour. Du bois, beaucoup de bois, une déco très rustique, des guitares accrochées au-dessus de la scène, des écrans un peu partout pour les soirs de matchs, des pubs pour différentes bières, des tables de billard. Un endroit classique. Mais je l’adore.

– Ça va mieux ? se renseigne Will alors que je repose ma fourchette.

– Ouais, dis-je en esquissant un petit sourire. Un peu.

– Bon, alors parle-moi de cette nana.

– J’ai dit que j’allais un peu mieux et tu me demandes de parler de cette femme ? Tu veux tuer la soirée ou quoi ?

– Absolument pas, mais j’ai l’impression qu’elle perturbe ton petit monde et ça me plaît. Quand est-ce que je passe au ranch pour faire sa connaissance ?

– Tu peux passer au ranch quand tu veux, mais tu ne feras pas sa connaissance. Je ne veux rien avoir à faire avec elle. Dans quelques jours, elle sera partie.

Will hausse un sourcil et s’apprête à dire un truc quand son regard est attiré derrière moi.

– Eh bien, j’ai l’impression que je ne vais pas avoir à attendre de passer au ranch, dit-il un sourire sur les lèvres.

Je me retourne et découvre stupéfait ma sœur et Charlotte qui entrent dans le bar. Putain, mais ce n’est pas croyable ! Pourquoi est-ce qu’elle l’a emmenée ici ? Quand je vous disais que c’était sans doute le refuge de pas mal de monde, il l’est aussi pour ma sœur.

Bien évidemment, Will s’empresse de se lever et va les rejoindre, probablement pour les inviter à se joindre à nous, pourquoi est-ce qu’il ne le ferait pas ? C’est ce que les gens aimables font et Will est quelqu’un de particulièrement aimable. Bon sang, je me fracasserais bien le front sur la table. Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ?

Je n’attends pas qu’il revienne avec elles, je me lève et vais commander de nouvelles bières. Je n’ai aucune idée de ce que princesse Charlotte peut boire, mais je sais que cela satisfera ma sœur alors c’est le principal. C’est de nouveau Natasha qui s’occupe de ma commande, et cette fois-ci, je ne manque pas son large sourire et son regard qui me détaille de bas en haut, même si ça me laisse indifférent. Je fais un tour aux toilettes avant de rejoindre la table.

– Je pensais que tu avais fui, se marre Will alors que je m’assieds.

– Fous-moi la paix, marmonné-je sans jeter un œil à Charlotte.

– Ça ne te dérange pas, hein Jay ? demande ma sœur avec espoir.

– Nan.

Elle me sourit avant d’en faire de même à Charlotte. Je tente un regard vers cette dernière qui me dévisage timidement, elle ne s’est sans doute pas encore remise de notre altercation de tout à l’heure.

Natasha arrive avec nos bières et je me précipite presque sur ma boisson.

Je passe le plus clair de mon temps à écouter les trois autres parler. Je n’ai aucune envie de participer à la conversation, encore moins de nouer un quelconque lien avec Charlotte. Cette femme est une inconnue, une intruse. Elle va s’en aller dans peu de temps, à quoi bon ?

À mon grand étonnement, Lisie invite Will à danser. Je hausse les sourcils en les regardant s’éloigner. Depuis quand Will danse-t-il ? La soirée de notre bal de fin d’année était une véritable catastrophe, à quoi s’attend-il ? Puis cela fait tilt, c’est encore une manigance de Lisie pour me laisser seul avec Charlotte. Qu’attend-elle ? Qu’espère-t-elle ? Si elle croit que je vais m’excuser pour mon comportement

de… de je ne sais pas quoi, elle se goure. Aucune chance que ça arrive.

Charlotte m’ignore pour le moment, elle est tournée vers la piste et regarde en souriant les autres danser. J’observe son profil, assez fin et harmonieux, j’avoue. Sa nuque est dégagée, elle a relevé ses longs cheveux, qui ondulent. Elle porte une jupe en jean, une chemise à carreaux rouge, bleu et blanc, nouée sur sa taille. J’hallucine quand je vois qu’elle porte des bottes de cowboy. Non mais d’où est-ce qu’elle sort putain ? Elle est dans le Wyoming depuis deux jours et elle s’habille déjà comme si c’était une autochtone.

Au moment où elle se retourne vers moi, son sourire s’évanouit.

Elle attrape sa bouteille et boit une gorgée. J’observe sa bouche s’ouvrir, accueillir le goulot de la bouteille puis sa gorge déglutir avant qu’elle ne lèche ses lèvres pour enlever une goutte de bière.

Je gesticule sur ma chaise, putain, qu’est-ce qui m’arrive ? Jamais je n’ai eu d’attirance purement sexuelle envers une femme alors que je ne supporte pas sa présence. Mais bordel, là, l’observer comme ça, ouais, bon, elle me fait de l’effet, je suis bien obligé de l’admettre, la presque érection qui commence à se faire sentir dans mon jean en est la preuve, ou bien je suis juste en manque. Quel merdier ! Tout ça c’est la faute de Lisie, les petites sœurs bordel. Ou encore celle de Will avec ses remarques à la con. À quand remonte la dernière fois où… ?

– Jay, m’interpelle Charlotte pour la première fois de la soirée. Pour tout à l’heure…

– Il n’y a rien à ajouter, j’ai dit tout ce que j’avais à dire.

J’écarquille les yeux quand je la vois sourire, je viens de la rembarrer une nouvelle fois et elle, elle me sourit doucement. Je suis à deux doigts de grogner pour manifester mon mécontentement mais elle continue sur sa lancée.

– Je tenais à m’excuser, je sais que je n’avais rien à faire ici, j’ai bien vu les panneaux, précise-t-elle, mais je… Quand j’ai vu le cheval, je… Cela a été plus fort que moi, il fallait que je m’approche, que je le vois de plus près.

– Même si cela mettait votre vie en danger ? m’exclamé-je.

– Je n’étais pas en danger, me contredit-elle, très sûre d’elle.

– Vous ne connaissez pas l’animal comme je le connais. Il est indomptable, fougueux, impétueux. Il n’en fait qu’à sa tête, il peut se montrer violent par moments.

Elle me sourit de nouveau et ce que je lis dans son regard me met mal à l’aise. Est-elle en train de me comparer à Arès ?!

– Je ne recommencerai pas, promis.

– Sinon je vous vire de la propriété, lâché-je brusquement.

Elle me lance un regard ahuri avant de hocher la tête en guise d’approbation.

– Bon, à la base, j’étais venue pour vous parler, continue-t-elle faiblement.

– Me parler de quoi ? demandé-je à brûle-pourpoint.

– Je voulais m’excuser pour la façon dont je vous ai parlé lors du repas. Ce n’était pas correct et je n’ai pas du tout aimé ma réaction.

Je me suis sentie attaquée alors j’ai répliqué, mais je ne suis pas comme ça, je ne suis pas comme vous l’avez décrit, plaide-t-elle.

Elle attend quoi ? Que je m’excuse en retour ? Je ne le ferai pas.

Je la jauge un instant et me demande ce qui a pu la pousser à s’excuser de cette façon alors qu’elle n’y est pas obligée. C’est quand je vois Lisie et Will revenir vers nous que je devine que ma sœur lui a parlé. Si Charlotte s’excuse, c’est uniquement parce que Lisie lui a raconté comment j’en suis arrivé là. Elle a essayé d’expliquer mon comportement et de lui donner une justification. Ça m’horripile à un point ! Je ne réponds pas à Charlotte et reste muet pendant le restant de la soirée. Putain, je donnerais tout pour être ailleurs qu’ici avec cette femme.

À suivre…