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numérique et broché

3 premiers chapitres

« Quand il y a de l’amour entre deux êtres, les différences cessent d’exister. »

Jiddu Krishnamurti, Le vol de l’aigle

1. LEAH

~ Août ~

En sortant de l’avion, un sentiment étrange s’empare de moi. J’ai régulièrement fait ce trajet depuis mon installation dans la grosse pomme, les aéroports de la Guardia à New York et O’Hare à Chicago ne m’effraient plus depuis longtemps. Je suis habituée à la cohue, aux retards dus aux intempéries, voire carrément aux annulations, à l’égarement de mes bagages, aux problèmes de billet… Pourtant, aujourd’hui c’est différent car il s’agit d’un aller simple.

Patiemment, j’attends ma valise tout en serrant dans la main mon petit bagage. Le reste, le plus gros de mes affaires, doit arriver par camion de déménagement. Frank, mon grand frère, a tout pris en charge, il a même été jusqu’à m’offrir un billet en première classe. Il faut croire qu’il est content de me voir revenir au pays. J’aperçois enfin mon bien, je me penche pour m’en saisir et une fois en ma possession, je pivote pour rejoindre la sortie.

La silhouette massive de Frank se détache tout de suite de la petite foule. Il est hockeyeur professionnel pour les Blackhawks de Chicago alors forcément son physique ne passe pas inaperçu. Je suis surprise de ne pas trouver une horde de groupies autour de lui. Pas sûre que cela plairait à sa petite amie, cela dit. Mes parents l’accompagnent. J’imagine l’état de stress de ma mère à l’idée de mon retour. Il y a quelques mois encore, ce n’était qu’un projet, et puis maintenant, cela se concrétise.

Le visage de maman se fend d’un sourire alors que j’avance vers eux. J’abandonne mes sacs et me faufile entre ses bras. Je fais le plein de douceur, de chaleur, de son odeur. Bon sang, qu’est-ce que ça m’a manqué mine de rien ! Malgré les coups de téléphone, plusieurs fois par semaine et les conversations vidéo, rien ne remplace la présence physique d’une personne.

– Tu as fait bon voyage ma chérie ?

– Oui, ça a été maman. Je suis contente d’être rentrée.

– Moi aussi, mon ange.

Elle dépose un baiser sur mon front et mon père prend le relais. Il s’éternise un peu moins, mais l’étreinte est tout aussi chaleureuse. Je me précipite ensuite dans les bras de Frank. Je suis très proche de lui, nous avons aussi le besoin de nous appeler régulièrement.

– Je suis content que tu sois là, dit-il en posant son menton sur ma tête.

– Moi aussi, souris-je en me dégageant. Moi aussi.

Il récupère mes bagages et on rejoint le parking. Je vais loger chez Frank jusqu’à ce que je trouve quelque chose à moi. J’aurais pu aller chez mes parents dans ma chambre d’adolescente, mais j’ai une chambre réservée chez mon frère, et le cadre est plus sympa si je veux être tout à fait honnête. On se sépare devant la voiture de mes parents et ils nous disent à ce soir, on doit tous aller y manger.

– Comment tu te sens ? me demande Frank alors qu’on sort du parking.

– Ça va. Contente d’être arrivée. J’avais un voisin assez pénible dans l’avion. Tu vois, le genre toujours à se plaindre, à remuer dans son siège. Heureusement qu’il n’y avait que deux heures et demie de vol.

– Tu m’étonnes. Être en première classe n’empêche pas les cons.

– Tu n’étais pas obligé, tu sais.

– Bien sûr que si ! affirme-t-il.

– Hum… Tu es sûr que ça ne vous dérange pas que j’habite chez toi ? lui demandé-je en regardant le paysage défiler. Je ne veux pas m’incruster. Vous venez de vous installer avec Lexi…

– Absolument pas ! m’interrompt-il. Ça nous fait plaisir. Et puis la saison va reprendre fin septembre et je serai plus rassuré de savoir Lexi avec quelqu’un à la maison.

– Je compte me mettre à la recherche de quelque chose rapidement, le rassuré-je, mais ça ne m’empêchera pas de passer du temps avec Lexi quand tu seras absent.

– Prends ton temps. Tu viens d’arriver. Considère ça comme des vacances. Et puis une chose à la fois. Tu peux te concentrer sur ton projet professionnel et l’appartement viendra après.

– Merci Frank, souris-je en observant son profil.

Lexi a bien de la chance. Leur relation est particulière. Ils étaient ensemble à la fac et un horrible malentendu a mis fin à leur histoire, avant qu’ils ne se retrouvent dix ans plus tard. Jamais je n’avais vu mon frère si malheureux après cette rupture et maintenant si heureux avec Lexi dans sa vie. J’aimerais vivre ce genre d’histoire un jour, les mélodrames en moins, bien entendu.

Le reste du trajet se fait en silence, uniquement rythmé par la musique qui passe à la radio. Frank vit en dehors de Chicago dans la banlieue nord. Un terrain vraiment magnifique, au bord du lac Michigan, une maison qu’il a imaginée et conçue avec un architecte, une décoration sophistiquée mais sobre, un jardin luxuriant. Que des raisons pour moi d’adorer venir y passer du temps. En plus, il met à ma disposition une voiture, que demander de plus ?

Il tape le code à l’entrée et le portail s’ouvre devant nous. La boule au ventre qui s’est installée à ma sortie de l’avion se fait un peu plus sentir et je déglutis nerveusement en sortant de la voiture. Frank s’occupe de récupérer mes bagages alors que je vais ouvrir la porte avec mon jeu de clés. Je suis immédiatement saisie par l’odeur familière de la maison. Masculine, boisée, tellement différente de chez moi et aussitôt les larmes me montent aux yeux. Frank laisse tomber mes sacs au sol et referme la porte derrière lui. J’avance d’un pas et renifle discrètement.

– Tout va bien ? me demande-t-il.

Visiblement, je n’ai pas fait ça assez subtilement. Je me contente de hocher la tête, je suis incapable de parler.

– Leah ? insiste-t-il en venant se placer devant moi. Qu’y a-t-il ?

Il plie les genoux pour me regarder droit dans les yeux. Je ferme les miens et secoue la tête, je ne saurais pas mettre de mots sur mon ressenti de toute façon. Il pose sa main sur ma nuque et m’attire à lui. Les larmes redoublent et je m’effondre dans ses bras. Je me sens stupide, mais qu’est-ce que j’y peux ?

– Ma puce, parle-moi. Que se passe-t-il ?

– Rien, marmonné-je en le respirant.

– Rien ? ricane-t-il. Tu es bouleversée, ne me dis pas rien.

Je sais que je pourrais lui dire, lui apprendre le drame que j’ai vécu il y a plusieurs mois, ce que j’ai appris dans la foulée, la raison qui a poussé Adrian à rompre avec moi, peu de temps après, mais je ne le fais pas. Parce que j’ai encore du mal à l’admettre, à l’accepter, à me dire que quelque chose cloche chez moi. Je ne suis pas prête tout simplement. Je n’en ai parlé avec personne de ma famille, de mes amis, j’ai voulu leur épargner la peine qui a suivi tout ça et maintenant, je n’en vois plus trop l’utilité, cela ne leur apporterait rien et je n’ai pas envie qu’ils aient pitié de moi. Alors je mens légèrement à mon frère, pour qu’il ne s’inquiète pas plus qu’il ne le fait déjà, c’est plus simple comme ça.

– Vraiment. C’est juste la situation. C’est définitif, expliqué-je en me détachant de lui. Je suis heureuse d’être ici, je t’assure. Avec toi. Vous me manquiez tellement. C’est tout un tas de choses. L’émotion, le soulagement, la peur aussi d’une nouvelle vie. Mais tout va bien.

– Ouais.

Je soupire en essuyant mes larmes. Il n’a l’air qu’à moitié convaincu, mais n’insiste pas.

– Je serai toujours là pour toi, peu importe les kilomètres entre nous, assure-t-il les mains sur mes épaules. Tu peux compter sur moi.

– Je sais, je sais.

Je lui fais encore un câlin. Ses bras sont rassurants, son odeur et sa chaleur apaisantes. Je hoche la tête et lui rends sa liberté. Il essuie mes larmes avec ses pouces avant de déposer un baiser sur mon front.

– Je pose tes valises dans ta chambre. Quand arrive le camion avec le reste de tes affaires ?

– D’ici un peu moins d’une semaine normalement. Ils doivent m’appeler avant pour convenir d’un rendez-vous.

– Très bien. Va te mettre à l’aise, m’ordonne-t-il. Lexi n’a pas pu se libérer, mais elle va essayer de ne pas sortir trop tard et ensuite on part chez les parents.

– Ça marche. Merci encore.

– De rien Leah, c’est normal.

***

Comme me l’a gentiment ordonné Frank, j’ai lézardé sur son canapé avant d’aller ranger mes affaires dans la chambre. Je suis allongée sur une chaise longue avec un thé glacé à portée de main. La douce chaleur du soleil frôle mon visage et je respire l’air marin en provenance du lac.

Quand je repense à mon craquage de tout à l’heure, je me sens idiote. Je sais pourquoi j’ai réagi comme ça, mais je préfère ne pas y penser ou encore mieux carrément l’ignorer. Cela ne sert à rien de ressasser tout ça. Je suis revenue à Chicago justement pour oublier, construire quelque chose de nouveau, réaliser mon rêve d’ouvrir mon propre atelier et ma boutique, afin de vendre mes créations. Me focaliser sur des points positifs sera toujours plus motivant que l’inverse.

– Leah ! s’exclame Lexi en ouvrant la baie vitrée.

Je souris franchement et me lève pour l’accueillir. Depuis leur rapprochement, je n’ai pas vraiment eu l’occasion de passer du temps avec elle, à part quelques minutes au gala de charité pour la fondation créée par Frank, l’ABIF, en décembre dernier.

J’étais un peu réticente, mais je me suis rapidement rendu compte que Frank était très heureux. Alors je ne pouvais sciemment pas la condamner. J’espère que de vivre un temps ici me permettra de créer un peu plus de liens avec elle. Je suis sûre qu’on a de nombreux points communs, à commencer par le fait d’avoir chacune deux frères. Et puis, je me fais une joie de pouvoir parler et faire des trucs de filles avec elle. Ce n’est pas que la compagnie de Frank me déplaise, mais ce n’est pas pareil.

– Je suis contente de te voir, sourit-elle.

– Moi aussi. Merci encore de m’accueillir. Avant, je n’avais pas vraiment de scrupules, mais maintenant que vous êtes installés ensemble, ça me gêne…

– Pas du tout, me rassure-t-elle. Reste le temps que tu as besoin. Ça n’est pas un problème.

Son sourire finit de m’apaiser complètement. Je suis persuadée que bien entourée, au sein de ma famille, je possède toutes les cartes pour commencer un nouveau chapitre dans les meilleures conditions possibles.

***

En arrivant chez les parents, je suis une nouvelle fois submergée par l’émotion. C’est plus fort que moi, je ne contrôle rien. Je ferme les yeux très fort et prends une profonde inspiration. Il faut que je me calme, je ne vais pas craquer. C’est parce que je rentre chez moi, c’est tout. Je m’y suis toujours sentie bien, auprès de mes parents, de mes frères. J’ai eu une enfance et une adolescence géniales. Je n’ai jamais manqué de rien. J’étais heureuse et je sais que je le serai à nouveau.

Anthony descend les escaliers à une vitesse folle pour venir se jeter dans mes bras.

– Leah !

– Bonjour, Anthony. Mon Dieu, tu m’as manqué, soupiré-je.

Il ne répond rien mais enfouit son visage dans mon cou. Je caresse ses cheveux et attends patiemment qu’il me lâche. Mon petit frère, deux ans plus jeune que moi, souffre d’autisme. Cela n’a pas toujours été facile, mais notre famille est extrêmement soudée et je suis sûre que c’est grâce à lui. Quand enfin il recule, je peux poser mes mains sur ses joues et l’embrasser correctement. Il lève une des siennes et attrape une mèche de mes cheveux. Il me fait une grimace en secouant la tête.

– Quoi ? m’exclamé-je. Je pensais que tu préférais le bleu, c’est ce que tu m’as dit.

– Oui, mais ça te va pas.

Frank éclate de rire derrière moi. Je me retourne vers lui et le foudroie du regard.

– Merci !

– Anthony dit toujours ce qu’il pense et c’est la vérité. Pourquoi tu t’entêtes à changer de couleur tous les quatre matins ?

– Justement, pour changer de tête.

– Je ne vois pas l’intérêt, ta couleur naturelle est très jolie.

– Vous êtes là, mes chéris ! s’exclame maman en sortant de la cuisine.

Elle vient me prendre dans ses bras, même si cela ne fait que quelques heures qu’on s’est quittées.

– Je suis tellement heureuse que tu sois de retour à la maison ma puce.

– Moi aussi, maman.

Elle me libère pour saluer Lexi et on rejoint le salon. Mon père est installé dans le canapé, un verre à la main. Je vais lui faire un bisou et prends place à ses côtés. Me voilà à la maison, dans mon petit écrin de bonheur.

Comme à chaque fois, le repas est délicieux, je me régale. Les conversations sont légères. Frank et Lexi nous parlent de leurs vacances à la Barbade et du mariage du plus jeune frère de Lexi, auquel ils ont assisté fin juillet. Les photos sont magnifiques et me laissent songeuse. Je suis une fille très romantique et j’adore les mariages, surtout les robes. Je n’ai pas l’intention de me spécialiser dans la confection de robes de mariées, mais cela ne m’empêche pas de rêver devant les vitrines. Je suis d’autant plus admirative que je suis consciente du nombre d’heures de travail qui se cachent derrière.

Les hommes nous aident à débarrasser la table. Nous restons à la cuisine entre femmes, le temps de préparer le café, tandis qu’ils retournent au salon.

– Alors ma puce, que comptes-tu faire ? demande ma mère.

– J’arrive juste, maman !

– C’est une simple question !

Lexi rit doucement tout en posant tasses, sucre et crème sur un plateau.

– Tu as peur que je me laisse aller ? Tu me connais quand même !

– Vraiment, c’est juste une question.

Je lève les yeux au ciel, c’est une maman, une réaction différente serait sûrement étrange.

– Hum… Tu sais très bien quel est mon objectif : ouvrir mon atelier et ma boutique. Donc… Je me laisse le mois d’août pour me reposer, profiter, sortir et dès septembre, je me lance. Frank a dit qu’il m’aiderait pour le local.

– Tu pourras compter sur lui, m’affirme Lexi. Il faudra en profiter avant la reprise de la saison.

– La présaison ne commence que fin septembre, ça me laisse largement le temps.

Lexi me sourit avant de quitter la cuisine. Maman me regarde d’un drôle d’air.

– Tu vas bien ma chérie ?

– Bien sûr !

– Tu me le dirais s’il se passait quelque chose ? S’il t’était arrivé quelque chose à New York ? N’est-ce pas ?

– Bien sûr.

Je détourne le regard. Je me montre sûrement injuste en cachant la vérité à ma mère. C’est une femme, elle comprendrait, elle pourrait m’épauler, me soutenir, me réconforter, mais c’est encore trop frais.

J’ai besoin de digérer la nouvelle, de l’assimiler, d’en faire mon deuil, avant d’en faire part à mon entourage. Et puis, j’avoue que c’est tellement personnel, que j’ai du mal à franchir le pas. Je suis en colère aussi, contre moi, contre la nature, alors vraiment, ce n’est pas encore le bon moment.

Et je sais pertinemment comment cela se déroulerait si j’avouais que c’est la raison qui a poussé Adrian à rompre : cela la révolterait, elle en parlerait à papa qui réagirait de la même façon et il se liguerait sans doute à Frank dans le but d’aller réparer mon honneur et ma fierté. Merci, mais non merci. Adrian a, lui aussi, souffert de la situation, je le sais, ce serait donc injuste, même si je suis toujours en colère contre lui. Et puis dans la mesure où cela me conduit ici, chez moi, dans ma ville natale, je n’ai pas envie de penser à tout ça.

Je ne suis pas naïve au point de croire que maman ne se doute de rien. C’était mon rêve de partir étudier à New York, j’y ai vécu des années folles et heureuses. Je me suis amusée, j’ai travaillé dans un super atelier pour une super maison de couture, j’ai appris énormément et je ne comptais pas rentrer, mais la vie en a décidé autrement.

– Je te jure que tout va bien maman. C’est juste beaucoup d’émotions parce que je suis là pour de bon, alors ça me chamboule un peu, mais je vais bien et j’irai encore mieux dans l’avenir. Je vais me lancer et ça m’excite, souris-je doucement.

– Je suis heureuse que tu sois de retour ma chérie. Tellement.

J’accepte le câlin qu’elle m’offre et me dis que j’ai pris la bonne décision.

 

~ Neuf mois plus tôt ~

Cela fait déjà deux semaines que la sentence est tombée. Après le drame que l’on a vécu il y a trois mois, c’est lourd à digérer. Adrian est distant et je peux le comprendre. J’ai moi-même beaucoup de mal à faire face. Je me suis éloignée de lui, j’avais besoin de temps, pour me ressaisir, admettre tout ça, chercher à vivre avec.

Je ne sais pas ce qu’il pense, parce qu’il ne me parle pas. Je crois qu’il n’a aucune idée de la manière dont il doit s’y prendre. Qu’y aurait-il à dire ou faire de toute façon ?

Mais plus qu’une explication, une logique à tout ça, j’aimerais son soutien, savoir que cela ne change rien pour lui, pour nous, à ses sentiments pour moi.

Je reviens d’une balade dans Central Park. J’ai l’intention de lui parler à cœur ouvert, parce que cela commence à me peser, je ne peux plus rester comme ça. Je sens que je dois faire le premier pas, peut-être qu’il sera plus à l’aise si je prends les devants. Je pense qu’on a largement eu le temps, chacun, d’analyser, accepter la situation.

Je referme la porte de l’appartement derrière moi et pose ma veste sur le dossier d’une chaise.

– Adrian ? Je suis rentrée.

Seul le silence me répond. Je pars à sa recherche, surprise de ne pas le trouver à la maison. Sur le seuil de la porte de notre chambre, mon cœur s’arrête de battre, pour se briser dans la seconde. Adrian se tient debout, devant le lit, il est en train de glisser ses vêtements dans un sac.

– Adrian ? répété-je la voix tremblante.

Il tourne brusquement la tête vers moi et je sais. Je comprends tout au regard qu’il me lance. Il est bouleversé, anéanti mais aussi en colère, abattu, résigné. Il est en train de me quitter.

– Je suis désolé, tellement, lâche-t-il dans un murmure.

– Je t’en prie. Ne fais pas ça, le supplié-je en le rejoignant.

– Je n’ai pas la force de rester, Leah. Je suis un lâche, je m’en rends compte. Je devrais pouvoir. Pouvoir rester, te soutenir et continuer de t’aimer, mais je n’y arrive pas.

Je ne retiens pas les larmes qui coulent à flot sur mes joues. Je ne lui suffis pas. L’homme que j’aime m’abandonne parce que mon amour ne lui est pas suffisant.

– Adrian, non… le supplié-je en le secouant par les bras. Ne fais pas ça, je t’en prie. On peut parler, suivre une thérapie, participer à des groupes de soutien.

– Tout ce que je croyais, tout ce que je voyais pour mon avenir, notre avenir, cela s’est envolé. Quelque chose s’est brisé, Leah.

– Adrian, je suis tellement désolée.

– Ne t’excuse pas, Leah, dit-il doucement en prenant mon visage entre ses mains. Ce n’est pas ta faute.

– Si, ça l’est.

– C’est la mienne, me contredit-il. Je ne suis pas assez courageux pour rester. Quand je te regarde, je vois ce qu’on a perdu et je… je ne peux pas vivre comme ça. C’est trop dur.

Je fonds un peu plus en larmes. J’ignorais qu’un être humain était capable de pleurer autant. Il n’y a pas un jour sans que je perde pied, sans que j’aie l’impression de tomber un peu plus dans le gouffre. Et maintenant, Adrian part. Comment vais-je surmonter cette nouvelle épreuve ?

J’ai envie de décharger toute ma colère sur lui, c’est tellement injuste. Je devrais surmonter ce drame auprès de lui, mais il en est incapable. Je pourrais m’emporter, lui hurler toute ma peine et mon incompréhension. Pourtant, je n’en fais rien. Je recule d’un pas, totalement hébétée et le regarde refermer son bagage.

Il attrape ma nuque et dépose un baiser sur mon front avant de me laisser.

Je ne savais pas qu’un cœur brisé pouvait se rompre une nouvelle fois.

2. ZAKE

Je ne suis pas du genre douillet, mais je ne retiens pas un soupir de soulagement alors que l’aiguille s’arrête enfin de vibrer. Cela va faire cinq heures que Ronnie est sur mon tatouage. Je n’en suis pas à mon premier, mais celui-ci, que j’ai choisi de faire dans le dos, est grand, très grand, bourré de détails et le remplissage fait plus mal que le reste, alors forcément, il faut le temps qu’il faut.

– Ça va mon pote ? demande Ronnie en me donnant une petite claque sur le flanc.

– Ouais.

– Je finis de nettoyer et je prends une photo.

– Ça marche.

Je me redresse un peu et fais craquer mes cervicales. Je suis impatient de voir le résultat. On avait déjà fait une première séance plus courte où il avait posé les contours.

– Tiens, dit-il en me tendant son portable.

Je m’en empare avec empressement et observe les clichés. Putain ! C’est magnifique. Je zoome partout et suis admiratif du travail. Bien entendu, c’est encore tout gonflé, ma peau est rouge et l’encre va ressortir, mais je suis impressionné. Il s’agit d’une scène d’Égypte antique, représentant Anubis face à Horus. Au centre, leurs sceptres se croisent et en dessous, l’œil d’Horus et la croix égyptienne. J’ai voulu que le tatouage apparaisse comme sur une fresque ancienne, craquelée, ayant un certain vécu.

– C’est superbe. Merci Ronnie.

– Tu plaisantes ?! C’est ton dessin, mec !

– Eh bien, merci à nous deux alors, ris-je.

Je le laisse m’appliquer de la vaseline et un film transparent.

– Tu connais le topo, se marre-t-il, sans pour autant ne pas me faire le speech obligatoire. Crème cicatrisante et apaisante pendant trois jours et pas de baignade avant trois semaines. On verra éventuellement dans deux mois, s’il faut faire des retouches.

– À vos ordres, mon adjudant !

Je grimace en remettant mon tee-shirt. Je sais que j’ai l’air de tenir le coup, mais ce n’est jamais une partie de plaisir, du moins pas quand ça dure si longtemps.

Avec Ronnie et Lenka, on tient notre propre salon de tatouage. Ronnie et moi ne pratiquons que le tatouage, tandis que Lenka fait également du perçage. Il y a aussi Tori qui s’occupe de l’accueil mais seulement à mi-temps. Le salon était exceptionnellement fermé pour moi cet après-midi. Ce n’est pas dramatique, vu la clientèle qui ne désemplit jamais, on peut largement se permettre ce genre de choses.

Depuis sept ans, nous connaissons un succès fulgurant. Il a suffi d’attirer certains clients pour susciter l’intérêt. Je parle notamment de Graham Nichols, basketteur chez les Bulls de Chicago et de Frank Bash Irving, hockeyeur chez les Blackhawks. Quelques photos de leurs tatouages, un petit tweet, un post sur Instagram ou Facebook et la machine était lancée.

– On se rejoint au Fire ?

– Ouais, ça marche. Je rentre chez moi prendre une douche, me changer, manger un bout et je vous retrouve là-bas.

– Impec, sourit-il en me donnant une tape sur l’épaule.

Le Fire est un des clubs les plus branchés de la ville. Situé dans le Loop, c’est mon frère aîné Soen qui en est le propriétaire et qui le dirige, alors forcément j’y suis très souvent fourré, et Ronnie avec moi.

Mon frère a toujours été attiré par le monde de la nuit. Il a suivi des études en management et business avant de se lancer. Plus jeune, il a souvent bossé dans les bars et cafés histoire d’acquérir de l’expérience et je ne l’ai jamais vu plus heureux que depuis qu’il est son propre chef. Et je ne peux que le comprendre dans la mesure où j’ai suivi ses traces, dans un autre domaine, mais c’est toujours plus valorisant de vivre de sa passion et de n’avoir personne au-dessus de soi.

Notre sœur Peyton possède également sa propre entreprise, elle dirige un salon de coiffure dans le centre-ville de Chicago. Je suppose qu’on peut considérer que nous nous en sommes très bien sortis et que le gène entrepreneur coule dans nos veines.

Je souris en entrant chez moi. Ce n’était qu’un bâtiment totalement laissé à l’abandon, qui a été divisé en plusieurs habitations, et c’est maintenant une petite merveille dont je suis particulièrement fier.

Nous sommes plusieurs propriétaires à avoir investi dans la rénovation et aucun d’entre nous n’est prêt à lâcher son bébé.

Parquet en chêne massif au sol, murs blancs pour apporter de la luminosité. Seule originalité murale, sur chaque portion entre les hautes baies vitrées, des petites briques couleur crème pour accentuer encore plus l’effet loft. Une cuisine moderne et toute équipée avec un îlot central rectangulaire. Une immense table tout en longueur afin de recevoir les amis et la famille. Un escalier en acier permet d’accéder à l’étage juste à côté du patio intérieur. Il débouche sur un palier aux parois vitrées, où j’ai installé mon bureau. Il n’y a que du verre et encore du verre. À droite une première chambre, qui sert de débarras pour le moment. En face, ma chambre où le lit est installé au centre de la pièce. Sur la façade qui donne dans la rue, court une immense bibliothèque remplie de livres et de déco, j’adore chiner dans les brocantes et chez les antiquaires. Face à la tête de lit, une plus petite encadrée par deux dressings. Dans la salle de bains ouverte sur la chambre, j’ai fait installer une baignoire mais il y a aussi une douche à l’italienne.

Quand on voit mon logement, on peut se dire qu’il est bien trop grand pour une personne seule, mais j’ai travaillé dur pour l’obtenir, le rénover et l’aménager selon mes goûts et puis vouloir de l’espace même en étant seul, je ne vois pas en quoi c’est un problème.

Je décide d’attendre avant de prendre ma douche. J’attrape une bière et choisis un plat tout préparé dans le placard. Ce n’est pas que je ne sais pas cuisiner. Au contraire, j’adore ça et je le fais systématiquement quand je reçois du monde, mais avec le boulot, je finis parfois très tard et je n’ai pas forcément l’envie ni le temps de me préparer à manger, alors c’est bien pratique.

Une fois les lasagnes réchauffées, je rejoins le salon, me pose dans le canapé et allume la télé. Je prends bien soin de ne pas m’adosser, c’est encore bien trop sensible. Je sais déjà que je dormirai sur le ventre cette nuit.

Mon plat terminé, je vais prendre ma douche, mais je ne m’attarde pas. Je galère comme pas possible pour appliquer la crème. Je pensais m’en sortir facilement, mais je suis obligé d’admettre qu’une paire supplémentaire de mains ne serait pas de trop. Seulement ma dernière histoire sérieuse m’a laissé un goût amer et je n’ai pas encore réussi à renouveler l’expérience. Le travail, la famille et les amis sont mes seules occupations depuis deux ans maintenant, je profite juste du plaisir de la chair et cela me va bien, peu importe ce que les autres peuvent en dire.

J’enfile un jean noir, une chemise blanche dont je retrousse les manches sur mes avant-bras et une paire de boots noires. Je me coiffe et me parfume avant de jeter un œil au miroir sur pied.

J’entretiens mon look hipster avec application. Je sais bien que l’habit ne fait pas le moine, mais j’accorde beaucoup d’importance à mon apparence, je ne pense pas que cela fasse de moi quelqu’un de superficiel, c’est juste qui je suis. La coupe de cheveux toujours impeccable, la barbe parfaitement entretenue et taillée, pas trop longue cependant. Et en ce qui concerne les vêtements, je ne dirais pas que je suis un accro au shopping, mais cela ne me déplaît pas et j’y prends plaisir.

Il ne me faut pas longtemps pour rejoindre le club. Ce n’était pas forcément fait exprès, mais mon appartement, le salon et le club se situent dans un périmètre d’une centaine de mètres, plutôt pratique en réalité.

Une petite foule s’est déjà formée à l’entrée quand j’arrive. D’extérieur, le lieu ne paie pas de mine. Une façade classique d’entrepôt en parpaing de ciment, des poutres en acier noires.

L’enseigne, des flammes vives, est peinte à même le mur dans un dégradé allant du jaune au rouge. Pas exceptionnel comme design, mais mon frère a privilégié l’aménagement intérieur. J’avoue que parfois, je le tanne, un peu vexé qu’il ne m’ait pas sollicité.

Je salue Joey le videur et son collègue dont j’ai oublié le nom et ils me laissent entrer. Évidemment je bénéficie d’un passe-droit. C’est toujours un plaisir quand j’observe les lieux. J’aime ce que mon frère a fait de cet endroit. Enfin, ce n’est pas tout à fait juste, il s’agit de Soen et Lily, sa copine. Ils ne font jamais rien l’un sans l’autre. Je n’ai jamais vu un couple plus uni que le leur. Ils sont inséparables et solides comme un roc. Mon modèle et la raison pour laquelle je ne perds pas espoir de vivre un jour une passion identique, quand je serai décidé à refaire le grand plongeon, ce qui n’est pas pour tout de suite.

– Zake ! Je suis content de te voir ! s’exclame Soen.

Ça me fait marrer, on s’est vus il n’y a même pas trois jours, mais c’est comme ça quand on est proches comme on l’est.

– Moi aussi, souris-je en acceptant une franche accolade.

Je le laisse derrière le bar et salue de la tête le barman, Andrew, un de mes clients réguliers.

– Ça va ? Comment s’est passée la séance ?

– Génial, tu verrais le résultat mec ! Une œuvre d’art !

– Normal, l’association de vos deux talents, il ne pouvait en être autrement.

– J’ai hâte de te montrer ça.

– Et moi donc !

– Lily n’est pas là ?

– Elle est partie voir ses parents à Seattle. Son père est malade alors elle voulait être auprès de lui. Ça me fait chier de rester ici, mais je ne peux pas me permettre de m’absenter si longtemps.

– Tu aurais dû me le dire, j’aurais pu dépanner.

– Et comment tu ferais avec le salon ?

– Je me serais arrangé avec Ronnie.

– Tu t’y connais en gestion de club maintenant ?

– Je suis sûr que je saurais gérer pour quelques jours.

– Je t’embête, je me doute bien que tu en serais capable et c’est gentil de te proposer. Si jamais j’ai vraiment besoin je n’hésiterai pas.

– T’as pas intérêt !

– Soen ! l’interpelle Andrew.

– Ouais ?

– Problème de whisky ! s’alarme-t-il.

Mon frère me lance un regard de circonstance et m’abandonne. En gros, comment peut-il y avoir un problème de whisky alors que la soirée ne fait que débuter ? Je ne m’en fais pas pour lui, mon frère a toujours une solution à tout. Je rejoins la bande à notre table habituelle.

Le bar est central et tout autour sont disposées banquettes et tables. Il y a deux coins pour danser et quelques plateformes pour des danseuses en tenue légère. Rien de vulgaire, elles sont tout en sensualité et le spectacle est toujours plaisant. En hauteur, Soen a installé des salons privés qui ont vue sur le rez-de-chaussée. C’est là que je retrouve mes amis.

Ronnie bien entendu, avec son copain, Sasha. Lenka est de la partie, accompagnée de son petit-ami Steve. Kristen et Leslie, les deux sœurs de Lenka nous ont rejoints.

Physiquement Ronnie, Sasha et moi nous nous ressemblons, tatoués sur une bonne partie de notre corps, sensiblement le même physique poids et taille, la seule chose qui nous différencie est la couleur de nos cheveux. Je suis brun, Sasha blond et Ronnie a les cheveux noirs. Steve qui a horreur des aiguilles a toujours refusé de se faire tatouer. J’avoue que le couple qu’il forme avec Lenka me laisse un peu perplexe parce qu’ils ne sont pas vraiment assortis.

Lenka est comme nous, tatouée et percée, plus que moi en tout cas. En ce moment ses cheveux sont fuchsia, alors forcément à côté, Steve qui est tout propre sur lui, les cheveux gominés, les lunettes et la cravate impeccable, détonne un peu, mais des années que ça dure, alors… Kristen et Leslie sont un peu plus jeunes que nous, mais font partie intégrante de la bande depuis longtemps. Deux petites brunes qui se ressemblent énormément. Au début je les ai prises pour des jumelles et puis en y prêtant bien attention, je me suis vite rendu compte que ce n’était pas le cas, mais c’est troublant. Pour le coup, elles ne ressemblent pas beaucoup à Lenka, elles partagent uniquement ses yeux chocolat.

Je fais le tour de la tablée et m’installe à côté de Steve.

– Ronnie nous racontait la séance. Cinq heures et une seule pause de dix minutes ! s’extasie ce dernier. Tu es une machine ou quoi ?

– Mais non ! ris-je en secouant la tête. Je sais simplement que ça vaut le coup alors je serre les dents et ça passe.

– Jamais je ne pourrais faire ça. Il faudrait que je serre plus que les dents.

– Je sais mon chéri, le rassure Lenka. Et jamais je ne te forcerai, je t’aime comme tu es.

Je les regarde échanger un baiser et retourne à mon verre. Je ne suis pas envieux, admiratif oui, mais pas envieux. Je ne recherche pas l’amour, je ne sais pas si je suis vacciné, mais ça ne m’attire pas. Peut-être parce que j’ai déjà donné, trop donné et que je n’ai pas envie de replonger là-dedans. Pourtant autour de moi, je vois bien qu’il est possible de vivre quelque chose de sympa, alors quand je croiserai la bonne, que je sentirai la petite étincelle, je me laisserai peut-être tenter, mais en attendant je profite, sans rien exiger ou attendre de plus.

Les filles nous abandonnent pour aller danser et je m’éclipse deux minutes pour aller aux toilettes. Les mecs me donnent la mission de repasser commande en revenant. Quand j’arrive au bar, je tombe sur Jason, un de mes clients. Le mec possède un certain charme et il doit savoir y faire concernant la drague, parce qu’il fait souvent mouche.

Je le vois régulièrement à l’œuvre ici même et je suis assez admiratif. Mais moi, je connais le lascar, et je me demande comment les femmes sur lesquelles il jette son dévolu ne le voient pas venir à dix miles à la ronde. Je me demande ce qu’il en est pour la femme qu’il tente sûrement de convaincre.

Je l’observe discrètement. Grande, élancée, cheveux bruns coupés courts avec des mèches bleues. Plutôt original. De profil, elle a un petit quelque chose de Katy Perry, vraiment jolie. Je remarque immédiatement ses escarpins probablement de grande marque, voire même de luxe. Quelque chose se dégage d’elle, je n’arrive pas à dire quoi et cela m’étonne, mais je ne peux pas la lâcher du regard. Elle porte une robe qui met sa taille fine en valeur. De la même façon, on dirait qu’il s’agit d’un truc de couturier, cela ne ressemble pas à du prêt-à-porter classique. On a même l’impression que le vêtement a été cousu sur elle tellement il épouse la moindre courbe de son corps.

J’ai l’impression que Jason est en train de s’attaquer à du lourd, pas sûr qu’il conclue ce soir. Quand il l’abandonne, j’en profite pour me glisser à ses côtés. Je ne sais pas trop ce qu’il me prend, je suis sûr qu’elle est parfaitement capable de se défendre toute seule, de le repousser, mais je ressens le besoin de la mettre en garde, parce que je vois en elle un petit côté fragile. Et puis aussi parce que je veux l’approcher.

Surtout parce qu’elle t’a tapé dans l’œil mec, c’est tout. Pas la peine de mentir !

Elle tourne la tête vers moi et je lui souris. Ses yeux bleus me transpercent et une drôle de sensation s’empare de moi. J’ai l’impression de la connaître. C’est comme si elle me disait quelque chose, ce regard, je jurerais l’avoir déjà croisé quelque part. Cela me déstabilise un instant. Est-ce une cliente ? Cela m’étonnerait, j’oublie rarement un visage. Et même si je ne vis que des histoires éphémères, je n’oublie jamais une femme avec qui j’ai couché, je sais donc que nous n’avons jamais été intimes.

– Qu’est-ce qu’il te faut Zake ? demande Andrew en donnant un coup sur le bar devant moi.

– J’étais là avant ! s’empresse de dire l’inconnue.

– Excusez-moi, sourit Andrew. Vous désirez ?

– Trois Margaritas et deux bourbons pour la table 35, commande-t-elle.

Je me tourne vers ladite table et suis stupéfait de reconnaître deux autres de mes clients réguliers, Anton et Theo. Décidément, le monde est petit. Intéressant.

– C’est pour moi, interviens-je en faisant un geste de la tête à l’attention d’Andrew.

– Ce n’est pas la peine, réplique la jeune femme.

– Ça me fait plaisir.

Le sosie de Katy Perry coule un regard suspicieux vers moi et se met à me détailler avec insistance. Je jurerais sentir la caresse de ses yeux sur mon corps. Est-ce que ça me plaît ? Peut-être bien.

Elle commence par mes chaussures, remonte sur mes jambes, mon torse. Elle s’attarde un peu plus longuement sur mes avant-bras découverts et mes tatouages : le portrait de Néfertiti à droite et une partie de ma manchette à gauche avec le dessin d’une boussole et d’une baleine tout en arabesque. Je me demande un instant ce qu’elle en pense. Est-elle du genre à aimer les tatouages ? En possède-t-elle ?

J’ai le sentiment d’avoir déjà ma réponse en observant les endroits dénudés de son corps, à savoir non, mais peut-être pourrait-elle me surprendre. Elle passe rapidement sur mes bracelets en cuir à gauche et ma montre à droite.

Quand elle arrive sur mon visage, je lui souris à nouveau. Ses yeux passent succinctement sur les miens, ma coupe de cheveux, ma barbe, l’écarteur à mon oreille droite et mon piercing à l’arcade. Je n’arrive pas à déterminer si elle apprécie ce qu’elle voit.

– Je préfère payer si ça ne vous dérange pas, dit-elle un peu sèchement.

Je hausse les épaules, comprenant parfaitement le message. C’est un vent tout en délicatesse. Cela ne m’arrive jamais à vrai dire, mais au lieu de prendre la mouche, cela m’intrigue. Andrew lui sourit, amusé, et attrape sa carte bancaire pour l’encaisser. Ses mains sont fines, ses ongles coupés courts et sans vernis. Elle porte peu de bijoux, un bracelet en or blanc et peut-être diamants au poignet droit et une bague avec une pierre bleu pâle à son annulaire. Une jolie montre à gauche et juste deux brillants à ses oreilles. Classe mais sophistiquée. Discrète mais qui attire mon attention malgré tout.

– On vous apporte ça.

– Merci.

– Excusez-moi, la retiens-je alors qu’elle commence à tourner les talons. Jason…

– Jason ?

– Oui, l’homme qui était à vos côtés tout à l’heure.

– Oh oui, Jason.

À l’instant, je me dis que si elle n’a pas retenu son prénom, c’est qu’il ne lui a pas tapé dans l’œil, mais je continue malgré tout.

– Je le connais un peu et il n’est pas très… Enfin, je sais quel genre d’homme il est…

– Vous êtes différent sans doute ? me coupe-t-elle. Je suis une grande fille. Merci quand même, Zake.

Je hausse un sourcil alors qu’elle me laisse comme un con.

Décidément ! Quel caractère ! Tout ce qu’il faut pour susciter mon intérêt. En tout cas, je n’ai pas manqué de remarquer qu’elle a retenu mon prénom. Andrew se marre de l’autre côté du bar.

– Qu’est-ce que tu voulais ?

– Le plein pour notre table.

– Ça marche. Tiens, Abby, c’est pour la 35.

J’en profite.

– Attends Abby. Tu nous déposes ça là-haut ? demandé-je à

Andrew.

– Oui, bien sûr.

– Merci. Je te suis, dis-je à Abby.

Habilement, elle slalome entre les clients et les tables pour rejoindre l’inconnue et ses amis. À peine arrivés, la jeune femme pose son regard sur moi et j’y vois une lueur s’allumer. Je lui souris à nouveau.

Abby s’occupe de les servir avant de repartir aussitôt.

– Zake ! s’exclame Anton en se levant pour venir me serrer la main.

– Salut mec. Tu vas bien ?

– Ça va super !

– Salut Theo.

– Zake. Agréable surprise.

– Oh tu sais, c’est un peu mon QG ici. Je suis avec Ronnie et Lenka.

– Je me doute, sourit-il.

– Zake, je te présente Serena, Isabel et Leah.

Leah, mon inconnue s’appelle Leah. Ce prénom lui va bien.

– Enchanté.

– Nous de même, sourient Isabel et Serena en tandem.

Je n’ai pas l’impression que Leah partage leur sentiment. Ça m’amuse.

– Vous vous connaissez comment ? se renseigne Serena.

– Zake est tatoueur. Nous sommes des clients fidèles.

– Tu es tatoué ? s’étonne Leah en se tournant vers Anton.

– Ouais, depuis peu. Theo m’a entraîné avec lui un jour et j’ai craqué. Ça me faisait envie depuis un moment.

– Je ne savais pas.

– Tu es partie trop longtemps c’est pour ça. Mais maintenant on va rattraper le temps perdu, sourit-il en passant un bras autour de ses épaules avant de déposer un baiser sur sa joue.

Le sourire qu’elle lui retourne est éclatant et je la trouve encore plus belle. Je me demande un instant si Anton et elle sont en couple, auquel cas je n’avais pas vraiment à m’en faire pour Jason. Mais du coup je suis un peu déçu, parce qu’elle me plaît vraiment. Mais je ne touche pas aux copines des potes. En y regardant de plus près, ils semblent proches, mais pas intimes. Il l’a embrassée sur la joue et ils ne sont pas assis collés serrés.

– Je ne vous dérange pas plus longtemps, je vous souhaite une bonne soirée. À bientôt, dis-je sans pouvoir m’empêcher de faire un clin d’œil à Leah.

Je n’aime pas parler de coup de foudre, de toute manière je n’y crois pas, mais je peux affirmer qu’elle est très loin de me laisser indifférent.

Quand je recherche un peu de compagnie, je ne m’attarde pas trop sur tout ça, parce que je ne veux pas prendre le risque de m’attacher.

Si je perçois le moindre défaut, je fonce, comme ça je sais que cela n’ira pas plus loin et les choses sont claires dès le départ. Mais là, Leah ? C’est la merde, parce que je me rends compte qu’un seul coup d’œil a suffi pour me marquer. Quelque chose me dit que je serai amené à la recroiser et puis avec deux connaissances en commun, cela me facilitera les choses.

J’ai eu l’impression à sa façon de me regarder, de ne pas être spécialement son genre ou bien qu’elle était bourrée de préjugés à mon sujet. Rien de mieux pour me motiver à lui prouver qu’elle a tort.

3. LEAH

Mon regard suit le petit cul de Zake parfaitement moulé dans son jean slim. Je le vois rejoindre l’étage et détourne aussitôt les yeux alors qu’il regarde dans notre direction en s’asseyant.

Je n’arrive pas à croire que Theo et Anton le connaissent. Quelle coïncidence ! Dans tous les cas, Zake semble avoir ses habitudes ici, et certains privilèges. Cela m’a énervée que le barman s’occupe de lui avant moi alors que j’attendais depuis quelques temps déjà. Assez longtemps pour que le fameux Jason me drague en tout cas. Il était plutôt pas mal et ça me faisait plaisir que quelqu’un s’intéresse à moi, même si je ne suis pas venue ici pour repartir avec un mec. Alors quand Zake a commencé à me mettre en garde, je me suis énervée un peu plus. Je suis assez grande pour me défendre et payer mes boissons toute seule.

Je l’ai longuement détaillé. Bien entendu je valide tout ce que j’ai vu : bien habillé, soigné. J’adore le look hipster et pour être honnête, il a une belle gueule. Par contre, les tatouages, les piercings, non pas que ce soit moche, les siens ont l’air plutôt élaborés et très minutieux, mais ce n’est pas mon genre. Enfin c’est un mensonge. Quand j’étais à New York, je me suis laissée tenter par l’exotisme une fois et cela ne s’est franchement pas bien terminé. Alors je préfère me dire que ce mec n’est pas du tout pour moi. Les différences entre nous m’ont frappée, mon corps est intact, seules mes oreilles sont classiquement percées, une fois chacune. Du coup je l’ai un peu mal pris, ce besoin qu’il a eu de vouloir payer pour moi, et ses conseils sur Jason.

Et puis, je suis persuadée qu’il est à mettre dans le même panier, alors niveau arrogance, il se pose là. Le Fire est son QG, j’imagine tout de suite pourquoi. Un mec comme lui doit faire tomber toutes les filles comme des mouches.

– Tu es dans tes songes ? fait Isabel.

– Oui, pardon. Tu disais ?

– Juste qu’on était contentes de te savoir de retour.

– Moi aussi les filles.

– Eh bien ! Trinquons à ça ! rit Anton.

On se rejoint au milieu de la table et à ce moment-là, je sais que je ne regretterai pas ma décision. Malgré mon départ pour New York après la remise des diplômes au lycée, malgré la distance entre nous, je n’ai jamais perdu contact avec ces quatre-là. Encore moins avec Isabel et Serena, les jumelles inséparables. Elles et moi étions extrêmement proches, on partageait tout et pour moi il était inenvisageable que mon emménagement dans la grosse pomme nous prive de quoi que ce soit.

Cela n’a pas été facile, maintenir les liens, mais nous y sommes parvenus. Dès que je venais rendre visite à ma famille, on s’organisait une sortie, on a usé et abusé des appels en live. Ils sont régulièrement venus me voir sur New York aussi. Preuve en est, à peine rentrée, c’est comme si je n’étais jamais partie. Et cela me fait un bien fou, savoir que je peux compter sur eux, leur présence, une amitié infaillible.

– Alors, dis-nous tout. Quels sont tes projets ? se renseigne Serena.

– Vacances pour commencer, profiter avec vous.

– On approuve à cent pour cent !

– Carrément, renchérit Anton en me donnant un coup d’épaule.

On va te préparer un planning aux petits oignons, tu ne vas pas t’ennuyer.

– Je compte sur vous !

– Et après la détente ? demande Isabel.

– Eh bien, je chercherai un endroit pour installer mon atelier. Il devra y avoir suffisamment de place pour une boutique aussi. Frank va m’y aider.

Finalement, de toute la bande, je suis celle qui est le moins posée, si je peux dire. Serena est infirmière dans un des hôpitaux de la ville, Isabel est manager dans une grosse société de publicité. Anton travaille dans le bâtiment et Theo est musicien et producteur. Ils ont tous brillamment réussi leurs études et poursuivent leur chemin, tandis que je suis un peu à la traîne, mais je compte bien remédier à cette situation précaire.

– Je suis sûre qu’il fera tout ce qu’il faut pour épauler sa petite sœur.

Je souris tendrement en pensant à mon grand frère. Je sais qu’avec lui à mes côtés, tout se passera bien.

– En tout cas, c’est cool de savoir que cela ne va pas durer qu’une soirée, dit Serena.

– Vous allez devoir me supporter plus souvent.

– Oh ! Ça ne devrait pas nous poser trop de problèmes !

Au moment où une musique douce envahit l’espace, annonçant le début de la séquence slows, mon regard se perd en direction de Zake, je ne comprends pas pourquoi. Je suis tout aussi surprise en découvrant qu’il me regarde également. Je ne détourne le regard qu’à l’instant où Jason se matérialise devant nous.

– Leah ? Tu danses avec moi ?

Poussée par un besoin de montrer que je peux décider par moi-même plus que par une véritable envie, j’accepte d’un mouvement de tête et attrape sa main. Les filles me lancent un petit sourire amusé, l’air de dire Eh bien, il n’aura pas fallu longtemps, je lève les yeux au ciel en secouant la tête. Ce n’est qu’une danse, rien de plus.

Contrairement à ce que Zake a laissé entendre, je trouve Jason d’agréable compagnie. Il est respectueux, plutôt charmant. J’apprécie son sourire, ses yeux pétillants et il sent bon. Je ne vois pas pourquoi je ne lui accorderais pas une chance. Je ne vais sûrement pas faire mes choix sur les dires d’une tierce personne que je ne connais pas.

Je commence juste à me détendre, quand un frisson s’empare de ma nuque. Du coin de l’œil, je remarque Zake qui descend les marches accompagné d’une magnifique rousse. À peine arrivés sur le carré de danse, elle ne perd pas une seconde et colle son corps au sien. Je n’ai rien contre les femmes sûres d’elle, mais j’ai l’impression qu’elle s’affiche plus qu’autre chose. Et le pire là-dedans, c’est que Zake ne la regarde même pas. C’est moi qu’il fixe par-dessus son épaule. Il me déshabille du regard. Je ne sais pas ce qu’il cherche, mais cela me met mal à l’aise. Peut-être parce que je suis dans les bras d’un autre type et surtout, parce que cela réveille les papillons dans mon ventre. Des papillons que j’ai mis en sourdine, qui n’ont pas pris leur envol depuis un moment, parce que je me l’interdis.

Zake dégage une telle présence, une telle confiance en lui, cela le rend encore plus séduisant. Je suis sûre qu’il en est parfaitement conscient et il en joue. Il a raison, pourquoi ne pas se servir des cartes en sa possession ? Son regard est pénétrant, j’ai envie de fermer les paupières pour y échapper mais je suis comme happée. Je réussis enfin à me faire violence et à reporter mon attention sur Jason. Je détourne le regard mais ce n’est pas pour autant que je ne ressens pas sa présence.

Avant de quitter le club, Jason et moi échangeons nos numéros de téléphone. Je maintiens ce que j’ai dit, je ne suis pas à la recherche d’une relation, mais j’ai passé un bon moment en sa compagnie, alors pourquoi pas ? Et puis c’est aussi un pied de nez à Zake. Encore une fois, je décide !

Je croise à nouveau le regard de ce dernier, il me fait un petit signe de tête avant qu’on parte. J’ai la sensation qu’on aura l’occasion de se revoir.

***

– Ça va, p’tite sœur ?

Je lève les yeux sur Frank qui vient me rejoindre sur la terrasse.

Deux heures que je me prélasse aux abords de sa piscine naturelle, un vrai bonheur.

– Super. C’est un havre de paix ici.

– Ouais, on est pas mal, sourit-il en se posant lourdement à mes côtés.

Il se tourne vers le chemin privé qui mène au lac Michigan avant de s’allonger tranquillement.

– Où est Lexi ?

– Elle arrive. Elle était au téléphone avec son frère. Dans la semaine je t’emmène visiter quelque chose, dit-il après un instant.

– Oui ? Où ça ?

– Dans le centre. J’ai investi il y a quelques temps dans un immeuble et la rénovation vient juste de se terminer. Les appartements vont être mis en location et il y a quatre emplacements commerciaux au rez-de-chaussée. Avant de passer la main à une agence, je voudrais voir si ça te conviendrait et auquel cas, c’est à toi.

– C’est génial ! Merci Frank, ris-je en me jetant à son cou.

– De rien. Attends de voir avant…

– Tu plaisantes ? Je ne vois pas ce qui pourrait me gêner.

Il hoche la tête alors que Lexi nous rejoint enfin.

– Vous ne vous baignez pas ? demande-t-elle.

– Leah préfère entretenir son cancer de la peau.

– J’ai mis de la crème je te signale, ronchonné-je.

Frank se relève et entre dans la piscine tout en délicatesse comparé à sa chérie qui descend prudemment la légère pente.

– Tu passes la soirée avec nous ?

– Non, je dois retrouver mes amis.

La moue de Franck ne m’échappe pas.

– Qu’y a-t-il ?

– Rien.

– Si vas-y je t’en prie.

– Presque trois semaines que tu es rentrée, tu sors chaque weekend et pas mal la semaine.

Je me mets à rire franchement, rapidement suivie par Lexi.

– Quoi ?! s’offusque Frank.

– Tu sais que je suis une adulte, n’est-ce pas ? A priori j’ai le droit de faire ce qu’il me chante. Ce n’est pas inhabituel, je sortais systématiquement quand je revenais à la maison et sur New York, plus souvent encore. C’est gentil que tu te fasses du souci pour moi, mais il n’y a pas de quoi.

Frank se met à bouder et préfère disparaître sous l’eau. Mon Dieu, on ne le refera pas. Depuis toujours il est extrêmement protecteur envers moi. Du moment où j’ai commencé à sortir avec des garçons en réalité, il était toujours là à veiller au grain. Certains ont vite laissé tomber, impressionnés et découragés aussi, d’autres se sont accrochés et ont fini par obtenir son approbation. Le plus important étant Robbie. Mon dernier petit-ami au lycée, nous sommes restés longtemps ensemble, la fin du secondaire ayant précipité notre rupture ; ça, et le fait que je partais sur New York.

– Il se fait juste du souci pour toi, murmure Lexi en s’approchant du bord.

– Mais tout va bien ! Je vous jure !

Elle hoche la tête, mais ne semble qu’à moitié convaincue. Je ne me doutais pas que ma décision de rentrer à Chicago susciterait autant d’interrogations et je réalise que je ne pourrai pas taire ma condition des semaines encore.

– Sache juste que si tu as besoin de parler à quelqu’un, je suis là.

– Je sais, merci.

Je retourne dans mon livre alors que Frank emporte Lexi tout contre lui. Je suis si heureuse que mon frère ait trouvé l’amour et qu’il soit épanoui. J’ai l’impression de le voir revivre.

Au bout d’une petite heure, je les abandonne pour aller me préparer. Mes amis et moi, on doit d’abord aller manger italien avant de rejoindre une nouvelle fois le Fire. Ce club semble être devenu le favori de la troupe, alors je suis le mouvement. J’y suis retournée deux fois en tout et cela ne me dérange pas, excepté que cela m’a conduite à revoir Zake. Il ne plaisantait pas en disant que c’était son QG. Cela m’a aussi poussée à accepter un rencart avec Jason. On s’est vus deux fois en dehors du club et si j’apprécie le temps passé avec lui, je ne me sens pas spécialement attirée donc je sais que cela n’ira pas plus loin. Les points communs entre nous sont faibles. Il a rapidement semblé lassé de m’entendre parler de mode et stylisme et j’avoue que l’écouter me vendre son métier de trader m’a rapidement ennuyée également.

Je sélectionne une de mes dernières créations accompagnée d’escarpins noirs classiques. La seule touche de fantaisie est la ligne dorée sur la couture du talon. J’opte pour un maquillage léger au niveau des yeux et mets l’accent sur ma bouche en choisissant un rouge à lèvres rouge mat. Une fois satisfaite du résultat, j’attrape une veste légère et ma pochette. Je vais saluer Lexi et Frank sans oublier de lui demander l’autorisation pour emprunter l’une de ses voitures.

***

– C’était vraiment délicieux, s’exclame Serena. Je ne me souvenais pas à quel point ce resto était si bon.

– Moi non plus, acquiesce Theo.

– C’est parce que les proprios ont changé, nous informe Anton alors qu’on progresse vers l’entrée du Fire.

– Eh bien, on a gagné au change.

Je serre un peu plus le bras d’Isabel et refrène un frisson. Malgré ma veste, j’ai froid. Ma robe est assez courte, je ne pensais pas que les températures descendraient autant. Nous sommes encore en été et l’après-midi était ensoleillé, je ne me suis pas méfiée.

– Vivement qu’on entre, je me les pèle.

– Tu n’avais qu’à te couvrir un peu plus, se moque Serena.

– Je ne pouvais pas prédire qu’il ferait si frais.

– Je sais bien, je t’embête. Cette robe est vraiment magnifique.

– C’est gentil.

On avance petit pas par petit pas et quand c’est enfin notre tour devant les videurs, je soupire d’impatience. Aussitôt la porte passée, je me sens déjà mieux. Anton repère une table libre et nous nous y précipitons. Theo se charge de passer la première commande. Je suis stupéfaite en le voyant revenir du bar, Zake à ses côtés.

– Hey, les copains, ça vous ennuie si Zake se joint à nous ?

– Non, bien sûr que non ! s’exclame Anton en se levant pour le saluer.

J’imite les filles en lui disant bonjour rapidement, mais je suis moins joyeuse qu’elles. Je ne sais même pas pourquoi. Peut-être à cause de la façon dont il me détaille chaque fois qu’il me voit, d’abord ma tenue puis mon visage. Qu’essaie-t-il de faire ? De lire ? Il prend place à mes côtés et nous sommes rapidement servis.

– Merci Abby, sourit Zake.

– De rien, répond cette dernière en lui faisant un clin d’œil.

Je lève les yeux au ciel, ce qui malheureusement ne passe pas inaperçu auprès de Zake.

– Un problème ? murmure-t-il à ma seule intention.

– Aucun.

Je déglutis nerveusement. Sa proximité me donne des frissons, son parfum me plaît beaucoup et sa chaleur me réchauffe. Sa cuisse est toute proche de la mienne et à part monter sur les genoux d’Anton, je n’ai pas vraiment de moyen d’y échapper. Cela n’a pas l’air de le déranger.

– Comment ça se passe avec Jason ? se renseigne-t-il.

– Bien.

– Rien de plus ?

– C’est-à-dire que me confier sur mes relations personnelles à un type que je ne connais presque pas ne fait pas vraiment partie de mes habitudes. Désolée.

Il me sourit franchement, j’ai l’impression de l’amuser. Mes yeux se posent une nouvelle fois sur ses tatouages. Il semble adorer porter des chemises rien que pour en relever les manches. Mettre un teeshirt serait bien plus simple et en montrerait même plus, mais j’avoue que cela fait grimper son charme en flèche. Zake est le roi du baromètre de la sex attitude. Il a quelque chose de particulièrement sexy habillé comme ça. Il le sait et il en joue. Je l’ai comparé au mec avec qui je suis sortie à New York, mais je pense que je me suis trompée. Il est pire, bien plus dangereux pour ma libido, ma petite culotte, et l’objectif que je me suis fixé. Et surtout nous sommes bien trop différents pour que je m’intéresse à lui. Cela ne donnerait rien de bien.

Leah, focus ! Zake est moche, Zake est moche, Zake est moche.

Quoi ? Je peux toujours essayer de me convaincre.

– J’espère juste qu’il ne se moquera pas de toi.

Le ton chaleureux de sa phrase me prend au dépourvu. Je ne l’imaginais pas si attentionné, même envers des personnes qu’il ne connaît pas.

– Au risque de me répéter, je peux me débrouiller toute seule. C’est gentil de te sentir concerné.

– Anton et Theo sont des amis, tu es une de leurs amies, donc…

Son esprit de déduction me fait rire, parce que je doute que ce soit son unique raison. Je récupère mon verre pour me désaltérer et aussi pour me débiner. Il me semble être ce genre de personnes à avoir réponse à tout, ce qui n’est pas mon cas, du moins pas tout le temps, et je n’aimerais pas être perdante face à lui. J’ai l’impression qu’il parviendrait à me faire perdre mes moyens très facilement.

Nous revenons de la piste avec les filles, prêtes à prendre un nouveau verre quand nous remarquons qu’une autre silhouette masculine s’est glissée à notre table. Un autre invité surprise ?

– Hey les filles ! Regardez sur qui nous sommes tombés ?! s’exclame Anton alors que l’homme mystère se tourne vers nous.

Je n’en crois pas mes yeux ! Robbie, mon ex du lycée. Il se lève, embrasse rapidement Serena et Isabel avant de s’arrêter devant moi.

– Salut Leah.

– Robbie. Mon Dieu. Cela fait des années.

– À peu de choses près oui, sourit-il.

Il amorce un petit pas vers moi, alors je réduis la distance entre nous à néant et l’enlace tendrement. Quand il me relâche, son regard plonge dans le mien et je me sens rougir. J’ai vraiment passé de très bons moments en sa compagnie.

– Tu es toujours aussi belle.

– Merci. Tu n’es pas mal non plus, ris-je en attrapant son tee-shirt. Que fais-tu ici ? Je te croyais à Washington aux dernières nouvelles.

Je reprends place entre Anton et Zake alors que Robbie s’assoit en face.

– Comme je le disais aux gars, je ne suis que de passage, en weekend chez mes parents. J’ai envoyé un message à Anton qui m’a dit que vous seriez ici, alors me voilà.

– Ta présence ici n’a donc rien d’une coïncidence.

– Non, effectivement, sourit-il en me faisant un clin d’œil.

Zake repose sèchement sa bière à côté de moi. Je tente un regard en biais. Il dévisage Robbie avec un mélange d’intérêt et de frustration. Je me demande bien ce qu’il lui prend, mais je n’ai pas l’intention de m’attarder sur le sujet. Je reporte mon attention sur Robbie et mes amis.

Le reste de la soirée se passe super bien, nous sommes heureux de rattraper le temps perdu et nous remémorer de bons souvenirs. Zake pourrait ne pas être particulièrement à l’aise, mais il ne le montre pas.

Il est près de quatre heures du matin quand nous nous décidons à partir. J’embrasse une nouvelle fois Robbie et lui souhaite bon courage pour la suite.

– Peut-être qu’on aura l’occasion de se revoir, dis-je en souriant.

– Si jamais tu es de passage sur Washington, n’hésite pas.

– Avec plaisir.

Il salue le reste de la bande et nous laisse. Je me tourne vers mes amis. Je suis la capitaine de soirée, n’ayant bu qu’un seul verre, je sais que ce n’est pas l’alcool qui aura réussi à me blinder contre le froid extérieur. Je m’avance vers Isabel et glisse un bras sous le sien. Bien évidemment l’air ne s’est pas réchauffé dans la nuit, du coup j’ai toujours aussi froid.

Zake vient de saluer tout le monde et au moment de partir vers la voiture, je l’observe rapidement. Il me détaille avec intérêt. Je ne veux pas paraître imbue de ma petite personne mais son regard sur moi est différent de celui de mes amis. Mais il y a aussi quelque chose d’autre qui brille. Il n’a définitivement rien à voir avec Jason. Je préfèrerais ne pas y faire attention, mais c’est bien difficile. Zake est… Zake : intrigant, mystérieux, sexy et charismatique. Une très dangereuse combinaison. Et évidemment il ne me laisse pas indifférente. Mais je ne perds pas de vue mes bonnes résolutions, mon objectif principal. Et un mec n’a rien à faire là-dedans.

***

~ Septembre ~

En début de semaine, Frank m’a donc emmenée visiter son immeuble et j’ai été plus que charmée par les lieux. L’espace commercial est super, assez grand pour installer une boutique et un atelier. Le véritable plus est que mon frère m’a proposé de me garder également un appartement situé juste au-dessus. Le rêve. J’ai tout de suite accepté.

Je ne voulais rien entendre, j’ai de l’argent de côté, mais il a refusé de me faire payer quoi que ce soit. Il préfère que je garde du capital pour investir afin de lancer mon entreprise. Il m’a dit de voir ça comme un placement de sa part.

Nous voilà donc en ce premier jour du mois de septembre devant ce bel immeuble en train d’aider les déménageurs à sortir toutes mes affaires du camion. Le tout a bien été rapatrié à Chicago depuis un moment, mais c’était stocké en garde-meubles en attendant.

Je demande à ce que tout soit posé en vrac dans l’appartement. Je n’ai pas de meubles pour l’instant alors je m’occuperai de tout ça plus tard. Je compte faire une razzia chez Ikea et m’aménager un petit cocon. Mais en premier, je vais installer mon atelier. Un mois que je n’ai pas touché un tissu, une aiguille, ça me manque. Bien entendu j’ai réalisé de nombreux croquis, mais la confection est ce que je préfère.

– Mais bon sang ! grogne Frank. Tu as combien de cartons de chaussures ?

Je jette un œil à ce qu’il a dans les mains et aux autres qui sont déjà au sol, je fais le compte en réfléchissant.

– Ce doit être le dernier.

– Je suis sûr que tu n’as jamais porté certaines paires.

– Oh ! Arrête ! Qu’est-ce que ça peut te faire ?! Et tu n’as encore rien vu. Il reste les cartons de fringues.

– Ça méritera bien une bière tous ces efforts.

– Un grand gaillard comme toi ? Je suis sûre que tes entraînements de hockey ou les matchs sont plus physiques que de porter deux cartons et monter des escaliers.

– Peut-être, concède-t-il. Je t’embête.

– Ne t’arrête pas, souris-je alors qu’on arrive sur le trottoir.

Il passe un bras par-dessus mes épaules et m’attire à lui. Le camion est presque vide. Nous laissons les déménageurs récupérer mes derniers effets personnels et Frank signe différents documents.

Une fois seuls, nous reculons légèrement et observons la vitrine encore vierge. Un film opaque empêche quiconque de voir ce qui se passe à l’intérieur et le rideau de fer de l’entrée est baissé.

– Tu as réfléchi à un nom ? À une enseigne ?

– J’ai fait quelques esquisses, mais je ne sais pas encore. Je ne trouve pas ça évident. C’est plus facile pour moi de dessiner des vêtements.

– Oui, j’imagine.

– Frank ? interpelle une voix masculine derrière nous.

On se retourne et je suis une fois de plus sciée de découvrir Zake.

– Leah ? dit-il, tout aussi surpris, en fronçant les sourcils.

– Zake ! Vous vous connaissez ? demande Frank, étonné, alors qu’ils échangent une poignée de main.

– On s’est rencontrés au Fire, expliqué-je. Anton, Theo et Zake se connaissent.

– Ah ! C’est dingue.

– Ouais, à qui le dis-tu ! m’exclamé-je, faussement joyeuse.

– Que faites-vous ici ? se renseigne Zake, sans me lâcher du regard.

– Leah emménage dans l’immeuble, explique Frank. Et bientôt, elle aura sa boutique et son atelier ici.

Il tend le bras derrière lui. Je n’arrive pas à décrypter la réaction de Zake. Est-ce qu’il est ennuyé ? Impressionné ? Énervé ? Pourquoi est-ce que ça me soucie et m’intéresse ?

Leah ! N’oublie pas ! Zake n’est pas un mec pour toi ! Focus !

– Je suis si fier d’elle, sourit mon frère en m’embrassant sur le sommet de la tête.

Il va réussir à me foutre la honte !

– Et toi ? Qu’est-ce que tu fais là ? demandé-je.

– Mon salon est de l’autre côté de la rue, explique-t-il en désignant la boutique faisant l’angle.

Elle a l’air immense. Under your skin. Pour le coup, moi je suis impressionnée et un peu mal à l’aise aussi. Cela signifie qu’on va être voisins. Pas l’idéal pour éviter de penser à lui et cesser d’être intriguée par le personnage.

– Zake a réalisé la plupart de mes tatouages. Hey ! Mais j’ai une idée ! s’exclame Frank. Zake est un artiste hors pair, je suis sûr qu’il peut te donner un coup de main pour le dessin de ton enseigne. Si tu as des idées, il pourrait sûrement les coucher sur papier.

Je ne réponds rien et me contente de l’observer alors que mon frère suggère ça. Cela voudra dire qu’on devra passer du temps ensemble et je ne suis pas sûre que l’un ou l’autre en ait envie. Mais quelque chose me dit que si Frank est un bon client, vu sa notoriété, Zake ne prendra pas le risque de dire non. À moins qu’il se foute d’avoir un joueur professionnel de hockey en tant que client.

– Bien sûr, si je peux aider. Pas de souci. Tu sais où me trouver si besoin. Je ne vous embête pas plus longtemps. Frank, à bientôt.

– Avec plaisir mec.

– Leah.

– Zake.

Une fois de plus je suis du regard son cul alors qu’il traverse la rue pour rejoindre sa boutique.

– Hey ! s’exclame Frank en me donnant un coup dans le bras.

– Quoi ?

– Je t’ai vue !

– Qu’est-ce que j’ai fait ?

– Tu matais son cul à l’instant.

– Non mais ça va pas !

– Ouais, c’est ça ! Pourquoi tu es toute rouge alors ?

– Parce que tu me fous la honte ! Voilà pourquoi ! Putain ! Arrête Frank !

– Ouais, ouais, dit-il en riant. Allez, on y va.

Je le suis pour rejoindre sa voiture et c’est songeuse que je passe tout le trajet pour rejoindre sa maison. Je me demande ce que l’avenir me réserve après cette grosse surprise. Frank ne pouvait pas deviner qu’on s’était déjà rencontrés, donc il n’a pas pu organiser ça en le faisant exprès. Alors oui, cela me laisse une drôle de sensation. Zake et moi allons être voisins !

À suivre…