numérique et broché

2 premiers chapitres

 Sur cette terre, peu importe notre couleur, les larmes de la souffrance

n’ont pas de couleur, elles reflètent la transparence d’un cœur qui saigne. »

Judith Mausard, Vient de moi-même

 

1. LEAH

~ Mars ~

Apprendre les raisons de sa rupture avec Juliet m’a fait peur. Moi qui croyais que Zake ne vivait que pour le sexe facile et les relations sans prise de tête, je me suis trompée.

Je ne voulais pas paraître blessante, mais j’avais besoin de prendre un peu de recul, de distance, juste histoire de remettre les choses dans leur contexte. Il ne doit pas croire que notre relation peut évoluer en quelque chose d’autre, de plus profond. Je n’ai pas eu le cœur de répondre à ses appels suite à notre discussion au sujet de son ex. J’avais peur que ma voix me trahisse. Je n’ai jamais ghosté qui que ce soit, mais cela me paraissait le plus simple pour instaurer une distance entre nous. Bien entendu, j’aurais dû me douter que Zake ne se contenterait pas de ça. La petite discussion au Fire est la dernière qu’on ait eue depuis trois mois. J’ai lu son désarroi, son incompréhension, mais je ne peux pas faire autrement. Et quand il a suggéré quelque chose de plus sérieux, j’ai su qu’il fallait que je dise stop, pour un temps. Marquer une pause tangible.

Il ne s’est pas montré trop pesant depuis. On s’est croisés plusieurs fois au club, on s’est salués depuis le trottoir alors qu’on ouvrait chacun notre boutique. On a même échangé quelques mots au Starbucks du coin. Il respecte juste ma décision et j’en suis soulagée.

J’avoue qu’avec tout ce qui se passe ces derniers temps, je n’ai pas le temps de ressentir le manque ou le besoin de satisfaire une envie.

J’ai ouvert les ventes sur mon site internet et elles fonctionnent super bien. Je n’ai pas vraiment fait de pub, l’article paru dans Empire Chicago, en vue de ma participation au salon, a assurément aidé. J’ai chaleureusement remercié Elizabeth, je suis persuadée que sans elle, sans ça, cela ne se passerait pas aussi bien, merveilleusement bien.

Les commandes affluent et m’assurent une activité à temps plein, même plus. J’essaie de respecter les délais de livraison annoncés, mais ce n’est pas évident. Il y a une semaine, j’ai fini par embaucher une jeune femme à mi-temps, Iris, afin de me soulager de toutes les tâches administratives. Elle s’occupe des commandes, édite les bons et ensuite gère les envois. Elle met à jour le site internet, s’occupe de prendre en photo mes créations et de les mettre en valeur. Elle a rapidement su me cerner et sait parfois anticiper mes besoins. Elle est extrêmement efficace, je suis très satisfaite. Je pense qu’elle deviendra rapidement une amie.

Et puis d’un point de vue personnel, je dois faire face aux difficultés de Frank et Lexi à concevoir un bébé. Les soutenir alors que je dois faire face à ma maladie, c’est dur, mais je fais du mieux que je peux. Bien entendu, l’accident de Frank ne les a pas aidés pour la pratique.

J’ai tenté de la rassurer, cela peut parfois être plus long pour certaines femmes. Elle le sait, et même si cela ne fait pas très longtemps qu’ils s’y sont mis, cela commence à la peser. Elle pensait tomber enceinte assez rapidement.

J’essaie de la voir régulièrement pour discuter, lui changer les idées mais ce n’est pas évident, je passe énormément de temps à l’atelier à peaufiner ma collection car le salon est pour la semaine prochaine.

Je n’arrive pas à croire que cela fait déjà trois mois qu’Elizabeth Hunter m’a rendu visite. Je suis impatiente, excitée et effrayée un peu aussi. Mais malgré tout je suis confiante, je serai dans les temps.

Et puis, entre nous, vivre ça avec eux, me rappelle constamment ce que je ne pourrai jamais avoir et cela me donne le bourdon. Cela renforce aussi ma décision vis-à-vis de mon avenir et de ce que je vivais avec Zake.

Cela n’a pas été facile, parce qu’au fil du temps, je me suis attachée à lui, à la personne qu’il est et j’ai adoré passer tous ces moments avec lui, mais prendre mes distances est une façon de m’assurer de contrôler mes sentiments et de limiter ce que la relation aurait pu devenir.

***

Je suis impressionnée par la foule présente, qui déambule dans les allées. Je ne me suis jamais rendue à une exposition pareille et j’aime beaucoup l’ambiance. Mon défilé ne commençant pas avant deux heures, je prends le temps de me promener. Je découvre des entrepreneurs locaux qui proposent une diversité de produits intéressante.

Bien entendu, je n’oublie pas que Zake est, lui aussi, présent sur le salon. Et comme je suis une froussarde, je fais tout pour éviter de le croiser. Parce que j’ai beau être persuadée d’avoir pris la bonne décision, il me manque et j’ai peur de céder s’il venait à me parler et peut-être à me demander de reprendre où on s’est arrêtés.

Au détour du couloir dans lequel je me trouve, je pile net. Ce que je voulais éviter vient d’arriver. Me voilà dans son allée, celle qui rencontrera sans doute le plus de succès, celle de l’art corporel, à quelques mètres de son emplacement. Mes yeux le trouvent instinctivement et mon cœur s’emballe.

Zake est en pleine discussion avec une femme. Il ne semble pas avoir de gestes intimes à son égard, mais je sais que la femme est réceptive. Elle n’a rien à voir avec moi, plus de formes et semble partager son amour des tatouages si j’en juge ses bras nus. Je commence à voir rouge quand elle pose une main sur son bras, sans doute pour admirer son travail, parce qu’il se laisse faire. Je sais bien que je me montre parfaitement injuste, mais c’est plus fort que moi.

Je tourne les talons et rejoins les coulisses du défilé. J’ai du travail à faire. Je n’avais décidément pas de raisons de me prendre la tête, notre relation n’avait rien de sérieux pour lui. Quelques semaines de distance et il a déjà trouvé quelqu’un d’autre. Cela ne devrait pas me blesser, me toucher, mais je suis obligée de constater que si.

Qu’espérais-je à agir de cette manière de toute façon ? C’est Zake !

Je maudis le ciel quand je vois la femme qui draguait Zake rejoindre les cinq mannequins qui vont défiler pour moi. Les organisateurs ont choisi un éventail éclectique, assez éloigné des standards classiques du mannequinat. Cela ne me dérange pas mais j’ai soudain peur que mes sous-vêtements ne conviennent pas.

Cela se confirme quand je m’attaque à la fameuse femme qui a réveillé ma jalousie. Tous les essayages précédents se sont bien passés, mais là j’ai un problème. La jeune femme doit porter un corset, seulement elle possède une poitrine beaucoup trop forte pour la pièce. Je souffle exagérément en voyant le résultat, c’est horrible.

Cela la boudine et ne la met absolument pas en valeur. Je me demande comment elle fait pour respirer, mais elle ne se plaint pas pour autant.

– Bon sang, soupiré-je dans le dos de la jeune femme en tentant d’ajuster les crochets.

– Qu’est-ce qui se passe ?

– Je ne m’attendais pas à ces mensurations, expliqué-je en m’en voulant aussitôt.

– Pardon ? s’offusque-t-elle.

– Désolée, ce n’est pas ce que je voulais dire, m’excusé-je en passant devant elle. Vos mensurations, je ne m’y attendais pas.

– Nous ne sommes pas des mannequins classiques, dit la jeune femme sur un ton un peu sec, totalement justifié.

– Vous vous appelez comment ?

– Tiffany.

Tout au long de l’essayage, je me suis fait violence pour ne pas lui en vouloir et vraiment je ne devrais pas. Elle ne m’a rien fait et Zake non plus dans les faits. C’est moi l’idiote dans l’histoire. Je prends une profonde inspiration et lui souris gentiment.

– Tiffany, je ne voulais pas vous vexer. Je m’en excuse. Vous êtes parfaite, affirmé-je en observant ses courbes gracieuses et voluptueuses, tellement loin de ma silhouette longiligne. Je n’ai pas l’habitude c’est tout et je vois que le vêtement ne vous va pas.

– Je peux…

Je l’interromps gentiment en souriant, reconnaissante de ce qu’elle essaie de faire.

– Non. Ma lingerie est faite pour sublimer la silhouette des femmes, pas vous couper la respiration. J’aurais dû anticiper et prendre d’autres tailles. Il faut que… J’ai une idée, dis-je en attrapant un rouleau de tulle noir derrière moi.

Je détache les crochets à l’arrière et tends une petite serviette à Tiffany pour qu’elle couvre sa poitrine, le temps que je fasse les modifications. Le tour de poitrine est correct, seule la profondeur du bonnet pose problème. Je joue avec précision et fluidité de coups de ciseaux et d’aiguilles. En quinze minutes, le corset est à nouveau prêt pour Tiffany. J’ai enlevé le tissu des bonnets précédents, un tulle froncé beaucoup plus lâche le remplace. Tiffany jette un œil dans le miroir. Un ruban de dentelle vient peaufiner le haut de la lingerie, solidifiant l’ensemble.

– C’est magnifique, s’extasie-t-elle.

– Voilà ce qu’est censé faire ma collection, vous mettre en valeur, pas vous contraindre.

– Vous êtes douée.

– Merci.

Je n’arrive pas à haïr cette jeune femme, elle n’y est pour rien si elle ressemble à ce qu’une femme devrait être pour Zake, toute en courbes, tatouée comme lui, partageant cette passion. Chaque fois que je rencontre quelqu’un de son monde, cela fait ressortir le fossé qui existe entre nous et cela me fait penser que de toute manière, lui et moi ne pouvons être ensemble, en dehors du fait que je ne peux pas avoir d’enfants. Même si j’ai dit que je réapprenais à vivre avec et à ne plus y prêter autant d’importance, j’ai parfois du mal. Peut-être parce que cette fois-ci je suis concernée et impliquée.

– Je suis vraiment impressionnée, continue Tiffany. Avez-vous une carte professionnelle ? Je sais que vous avez lancé votre site de ventes par internet, mais avez-vous une boutique ?

– C’est prévu, l’espace est à aménager à côté de mon atelier, cela ne devrait pas tarder.

– Je suis totalement fan de ce que vous faites. J’aimerais bien que vous me contactiez quand vous ouvrirez. J’ai un nombre assez important de followers sur Instagram et si cela vous intéresse, on pourrait faire une sorte de partenariat.

– Oui, pourquoi pas.

On échange nos coordonnées et je m’en veux aussitôt de l’avoir mal jugée. Mon regard descend sur ses tatouages qui lui vont très bien et la mettent également en valeur. Un porte-jarretelles autour de la cuisse gauche, les traits sont d’une finesse incroyable, on dirait de la vraie dentelle, c’est à s’y méprendre ! Elle a une rose gravée sur le haut d’un sein, là aussi le dessin est impressionnant, très élaboré.

Et que dire de l’arabesque qui part de sa hanche droite, passe sur la fesse pour s’arrêter à mi-cuisse, superbe.

– Vos tatouages sont magnifiques.

– Merci c’est gentil. C’est un ami qui les a réalisés. En réalité, je suis amie avec sa sœur, mais de fil en aiguille… sourit-elle. Vous en avez ?

– Oh non, dis-je en secouant la tête.

– Si vous êtes intéressée, Under your skin a son stand sur le salon.

– C’est Zake qui vous a tatouée ?

– Oui. Vous le connaissez ?

– Oui, je… nous sommes voisins et amis.

– Oh c’est marrant. Le monde est petit !

– Effectivement. Vous pouvez rejoindre les autres, tout est bon pour moi.

– Très bien. Merci.

***

Le défilé a rencontré un franc succès. Elizabeth Hunter en personne est venue me féliciter et m’a annoncé qu’un nouvel article allait paraître dans le magazine pour couvrir l’événement et que bien entendu par rapport au genre de la revue, l’accent sera porté sur ma collection. Je ne pouvais rêver meilleure pub.

Les mannequins sont reparties gratuitement avec l’ensemble qu’elles ont porté, c’est une perte mesurée par rapport à ce que le salon va me rapporter. Elles ont toutes été séduites par mes créations. Tiffany avait son photographe personnel, en la personne de sa sœur, et les clichés se sont retrouvés sur internet en une microseconde. Je sens que je ne vais pas savoir où donner de la tête.

Tout va tellement vite. C’est dingue ! J’ai hâte de voir maman cette semaine pour lui raconter tout ça, on a calé un déjeuner en ville.

La plupart des exposants sont en train de ranger leur matériel, je ne fais pas exception. Je n’ai pas grand-chose à ramener, juste mon matériel de couture et les quelques rouleaux de tissu que j’avais apportés et qui m’ont sauvé la mise.

– Coucou.

Je sursaute et me tourne vers Zake.

– Salut.

Je le détaille un instant. Je ne sais pas si je veux m’assurer qu’il est toujours lui ou simplement parce qu’il m’a manqué. Il porte un jean brut près du corps et un tee-shirt blanc tout simple mais qui laisse entrevoir les dessins sur son torse. Il est toujours aussi beau et charismatique.

– J’ai assisté de loin au défilé, c’était superbe. J’ai l’impression que tu as eu du succès.

– Je pense, oui. En tout cas, cela a plu à Elizabeth Hunter.

– C’est le principal alors. Je suis content pour toi.

– Et toi ? Ta journée ?

– Intense. Avec Ronnie et Lenka on n’a pas arrêté. Le carnet de rendez-vous est plein pour plusieurs mois et on a été obligés de refuser du monde. Du coup, on se demande si on ne devrait pas embaucher une autre personne au salon. On va y réfléchir sérieusement.

Je hoche la tête et finis de glisser les rouleaux dans mon sac.

– Je suis surprise de te voir.

Après trois mois sans véritable échange, je ne pensais pas qu’il viendrait me trouver.

– J’ai hésité pour tout t’avouer, mais je me suis dit que ce serait ridicule. On est amis, non ?

Je soupire et lui fais face, un peu nerveuse.

– Je suis vraiment désolée. J’ai été distante ces derniers temps. J’étais très occupée, avec l’atelier, mon site internet est lancé et puis, le salon à préparer.

– Oui, je me suis douté. Tu me l’as déjà expliqué.

Il passe une main dans ses cheveux et me regarde avec intensité.

– Est-ce que ton silence est une manière de mettre un terme définitif à notre arrangement ?

– Non, j’étais vraiment débordée.

Je repense à ce que j’ai vu sur le stand, à la manière dont cette femme le touchait. Qu’est-ce qui me dit qu’il n’a pas déjà tourné la page ?

– Tiffany était l’une de mes mannequins.

– Oh oui, j’ai vu. C’est une amie.

– Oui, elle m’en a parlé.

– Elle t’en a parlé ?

– J’ai vu ses tatouages et quand je l’ai complimentée, elle a fini par me dire qu’ils étaient de toi et que vous vous connaissiez.

– OK. Et ?

– Rien, je… C’est juste qu’avant le défilé, je ne t’espionnais pas, mais je suis tombée sur ton stand et je vous ai vus tous les deux. Je me suis dit que tu étais passé à autre chose à cause de mon attitude, alors j’ai fait demi-tour.

Je tais le fait que ce que j’ai ressenti s’apparente à de la jalousie, ça n’a pas sa place dans ce qui se joue ici.

– Comme pour nous deux, quand elle est arrivée devant moi, nos différences m’ont sauté aux yeux.

Il a l’air de comprendre immédiatement où je veux en venir.

– Tu crois que je suis allé voir une autre femme ?

– Pourquoi pas ? Tu en aurais tous les droits.

– Ce n’est pas le cas.

Son ton est si ferme, son regard si déterminé, que je le crois immédiatement. Il ne me ment pas.

– Tiffany est très sympa.

– Oui, je m’en suis rendu compte. Elle m’a l’air d’être très gentille, je dirais qu’on a bien sympathisé. Elle m’a dit qu’elle aimait beaucoup ce que je faisais et qu’elle aimerait bien me faire de la pub sur Instagram via son compte.

– C’est vraiment super. Je suis content pour toi.

– Merci.

Je laisse passer quelques secondes avant de plonger mon regard dans le sien. J’ai besoin de savoir si ces semaines de distance ont tout gâché ou pas.

– Tu sais que tu peux me parler Leah.

– Oui, je sais.

– À quoi tu penses ?

– Cette femme, ce n’est pas la seule que tu aies tatouée à des endroits… assez intimes, murmuré-je.

– Non, effectivement. Tu n’avais pas percuté que j’étais amené à tatouer sur des endroits pareils ?

– Je n’y ai jamais songé. Mais maintenant que j’ai vu ton travail sur cette femme, je me demande comment tu parviens à séparer ton travail de… du reste.

– Pour moi, il n’y a aucune ambiguïté. Je ne fais pas ce métier pour draguer, je ne mélange pas mon travail et ma vie privée. J’ai déjà tenté l’expérience une fois et ça s’est soldé par une catastrophe. J’en paie toujours le prix, bien qu’elle se soit calmée. Alors si tu crains que je te remplace par une cliente, tu n’as pas de souci à te faire. Et par personne d’autre d’ailleurs. Je te respecte assez pour venir te parler avant de faire quoi que ce soit, peu importe notre relation. Tu m’as demandé un peu de recul, je l’ai fait. J’ai eu du mal à gérer ce qui s’est passé parce que je ne comprenais pas. Je me suis emballé et j’ai pensé un moment que c’était le manque de sérieux qui te gênait. Mais cette pause était peut-être bienvenue, pour toi comme pour moi, histoire de remettre les pendules à l’heure. Je suis toujours partant pour quelque chose de léger avec toi, Leah. Une relation sans attaches est vraiment ce qui me convient le mieux et toi aussi. Maintenant si tu me dis que tu veux qu’on arrête, je ne vais pas te harceler.

Il me jauge de son regard perçant et pénétrant. Je n’ai pas envie que tout s’arrête, j’aime ce qu’on a, ce qu’on avait. Mais j’ai peur qu’à force de se côtoyer, ses sentiments pour moi évoluent. Ce serait égoïstement profiter de lui alors que de mon côté, je sais très bien que je n’ai rien à lui offrir, à part l’éphémère. Pourtant c’est ce que je fais, je secoue la tête pour lui dire que non, je ne veux pas qu’on arrête. Je suis égoïste, mais je ne peux pas m’en empêcher.

C’est comme s’il attendait ce signal avec une impatience non dissimulée. En une microseconde, il est sur mes lèvres. Il me soulève pour m’asseoir sur la table derrière moi. Ses mains sont partout, fébriles, impatientes, brûlantes.

– Ça m’a tellement manqué, putain !

Je n’ose pas lui dire que lui aussi, il m’a manqué, je refuse d’en dire trop, je dois garder une certaine distance. Entre nous, rien ne doit dépasser le sexe. Je préfère me concentrer sur ses lèvres, ses mains, sa peau, son odeur, son corps, sa barbe, ses cheveux. Tout son être qui vibre entre mes jambes et qui allume tous les pores du mien.

2. ZAKE

Avec Leah, j’ai du mal à réaliser que cela fait presque six mois que dure notre relation. Les semaines de distance qu’elle nous a imposées m’ont blessé, mais je me suis efforcé de ne rien laisser paraître parce qu’elle n’en est pas du tout au même stade que moi.

Ce n’est pas comme si j’avais provoqué les choses, je n’avais absolument pas l’intention de nourrir des sentiments à son égard, je voulais simplement profiter parce qu’elle me plaisait, qu’elle m’attirait. Mais bien entendu, à force de la côtoyer, de lui faire l’amour, elle est en train de se faire une place dans ma vie, pas seulement intime. Elle m’a manqué. Ne pas la voir, ne pas la sentir, la toucher a été un supplice.

Je ne perds pas de vue mon objectif de la faire succomber à plus que ce qu’elle daigne m’offrir pour l’instant. Mais la distance qu’elle m’a imposée ces derniers mois m’a bien fait comprendre que ce n’était clairement pas à l’ordre du jour. Même si c’est dur, je dois avoir l’air détaché, au risque de la faire fuir une nouvelle fois. La situation ne me convient pas mais c’est mieux que rien. Ces semaines sans elle ont failli m’achever.

En attendant d’y voir plus clair et de réfléchir à une manière d’agir, je termine de préparer le déjeuner. Soen et Lily, ainsi que Peyton doivent venir à l’appartement. Ma sœur doit passer prendre ma grand-mère. Je termine de mettre la table quand mon frère arrive, sa fiancée sur les talons. Ça fait longtemps qu’il ne se gêne plus pour entrer chez moi comme dans un moulin.

– Salut frérot ! s’écrie Soen depuis l’entrée.

– Eh bien ! Fais comme chez toi.

– Mais enfin, tu casa es mi casa.

– Ouais, c’est ça ! ris-je en accueillant son accolade. Salut Lily. Tu vas bien ?

– Très bien. Hum… ça sent bon.

Je lui fais un clin d’œil. Lily raffole de ma cuisine et comme j’adore recevoir les gens que j’aime à manger, j’y prends toujours du plaisir.

Elle se dirige vers les plaques à induction et soulève le couvercle du faitout pour voir ce qui mijote. Ma recette très personnelle du pulled pork, une tuerie.

J’observe Soen faire comme s’il était véritablement chez lui alors qu’il se sert une bière au frigo.

– Tu pourrais au moins avoir la décence de proposer quelque chose à Lily ! l’engueulé-je.

Il se contente de hausser les épaules avant d’aller s’affaler sur le canapé.

– Je prendrai un jus de fruits, s’il te plaît, me demande-t-elle.

Je lui sers un verre de jus de fruits exotiques, son préféré. Elle rejoint Soen tandis que je coupe le feu. Au moment où je pose le bout de mes fesses sur le sofa, la sonnette retentit à l’entrée. Je m’arrête en plein mouvement et vais ouvrir, m’apprêtant à accueillir Peyton et grand-mère.

– Leah ? dis-je surpris de la trouver chez moi. On devait se voir ?

– Salut Zake, non. Mais disons que je suis tombée sur un os, alors je voudrais quelques explications.

Elle est magnifique. Elle porte sous son manteau, une robe en laine gris perle, agrémentée d’une grosse ceinture fantaisie, complétée par une paire de bottines à talons. Je l’invite à entrer et fronce les sourcils, lui demandant plus de précisions.

– Je sortais de chez moi, quand je suis tombée sur une femme.

Carrie.

– Putain ! soufflé-je en passant une main dans mes cheveux. Que s’est-il passé ?

– Elle m’attendait sur le trottoir, comme si elle me guettait et elle était agressive.

– Je suis vraiment désolé. Qu’est-ce qu’elle t’a dit ?

– Qu’elle était une de tes clientes, qu’elle te connaît depuis longtemps et qu’elle a toujours été là pour toi. Elle m’a dit que vous étiez sortis ensemble pendant quelques temps, après le départ de Juliet. Je lui ai demandé ce qu’elle voulait, je ne voyais pas où elle venait en venir.

– Qu’a-t-elle répondu ?

Je commence à voir rouge ! Non mais cette meuf est incroyable.

Finalement, Ronnie avait peut-être raison, elle est cinglée !

– Qu’elle voulait juste me prévenir. Selon ses dires, vous avez vécu quelque chose de fort et tu n’es tout simplement pas prêt, mais elle est patiente, elle t’attend. Elle est persuadée que tu finiras par revenir vers elle.

Je sens la colère grimper en moi. Je coule un œil rapide en coin, Soen et Lily ont la décence de rester discrets et Leah ne peut pas se douter que nous avons un public. Cela me gêne un peu d’avoir cette discussion devant eux, mais bon…

– Alors franchement, je n’ai pas su quoi lui répondre ! Elle était vraiment venimeuse envers moi, elle ne sait rien du tout mais elle m’a insultée ! Selon elle, je ne suis qu’une passade, un petit divertissement, une nouveauté dans ton paysage parce qu’on n’a absolument rien à voir physiquement, alors que, elle, oui. Elle connaît ton milieu.

– Leah…

– Non franchement… dans les faits, elle a sans doute raison.

L’entendre dire ça, me vrille l’estomac. Elle n’a vraiment aucune idée que mes sentiments envers elle sont un peu plus qu’une simple histoire de cul, vu que j’ai rebroussé chemin. Je me demande un instant si j’ai bien fait.

– Mais, je risque d’en croiser beaucoup des comme ça ?

– Carrie est la seule et j’irai lui parler. Elle n’a aucun droit de te parler de la sorte et même si on n’est pas vraiment… enfin bref, elle n’a pas le droit.

Un mouvement attire l’attention de Leah sur sa droite et elle rougit instantanément.

– Il y a du monde avec toi, murmure-t-elle.

– Oui, Soen et Lily.

Elle cache son visage entre ses mains.

– Pourquoi tu ne m’as rien dit ? marmonne-t-elle.

– Tu étais sur ta lancée, je n’en ai pas vraiment eu l’occasion.

Elle me lance un regard qui me dit ne te fous pas de moi. Je réponds par un sourire enjôleur. Je pose mes mains sur ses épaules et tente de la rassurer.

– Ce n’est rien, crois-moi Soen en a entendu des pires au bar.

Elle secoue la tête, vraiment mal à l’aise.

– Reste déjeuner avec nous, c’est moi qui ai cuisiné.

C’est le moment que choisit Lily pour sortir de son coin.

– Salut Leah ; Lily, la fiancée de Soen, se présente-t-elle, même si je pense que Leah se souvient parfaitement d’elle.

– Salut. Je suis désolée.

– Ne t’en fais pas, on n’a rien entendu du tout, rit Lily d’un air espiègle.

Lily est une jeune femme magnifique, toujours très souriante.

Cheveux châtain clair, yeux noisette. Nez parsemé de taches de rousseur, nombreux piercings. Mon frère est tombé amoureux dès l’instant où ses yeux se sont posés sur elle.

Leah me lance à nouveau un regard et je l’encourage à accepter d’un autre sourire et d’un haussement de sourcil, celui où se trouve mon piercing. Elle finit par accepter et je la débarrasse de sa veste.

– Bonjour Soen.

– Salut Leah, rit-il.

Ce crétin va la mettre encore plus mal à l’aise. Je le fusille du regard et il se calme immédiatement. Soen est un peu plus vieux que moi, mais on ne peut pas passer à côté de notre ressemblance. Même couleur de cheveux, mêmes yeux et forme du visage. Différence subtile au niveau du nez et de la bouche. Je sens qu’il fera tout son possible pour qu’elle chasse rapidement son malaise. Mon frère n’est pas un dragon, contrairement au modèle de tatouage dont il raffole.

– Leah ? Tu veux boire quoi ?

– Une bière, s’il te plaît.

Je m’exécute aussitôt et je peux enfin poser mon cul sur la banquette. Les filles échangent quelques banalités alors que Soen étudie Leah avec attention. Je sais ce qu’il essaie de faire. Depuis qu’il m’a chambré en me proposant ce pari stupide, on n’en a plus jamais parlé. Je l’ai remporté de toute façon, mais c’est comme s’il avait senti que pour moi cela avait pris une autre tournure entre nous, pour preuve sa présence ici, maintenant, même si elle n’en a pas du tout conscience. Maintenant que je me dis ça, j’ai l’impression de ne pas la jouer du tout franco.

Un nouveau coup de sonnette interrompt notre discussion. Leah fronce les sourcils et me lance un regard d’incompréhension. Je me lève pour aller accueillir ma grand-mère et ma sœur.

– Mamie, bonjour.

– Mon grand, dit-elle avant de me prendre dans ses bras. Que tu es beau !

– Merci. Peyton, souris-je en déposant un baiser sur sa joue, une main sur sa taille pour une étreinte rapide.

– Salut toi.

Elle est souriante aujourd’hui, j’ai donc bon espoir que la suite se passe bien. Un silence inquiétant s’abat sur l’appartement alors qu’elles entrent dans la pièce. L’incompréhension et un voile de colère animent les yeux de Peyton, tandis que la surprise accompagne ceux de ma grand-mère. Leah se relève plus vite que l’éclair et s’empourpre.

– Oh, je ne savais pas que tu avais encore du monde à venir, je vais vous laisser.

– Leah, mais non, tu peux rester.

Peyton me foudroie du regard, mais je l’ignore. En réalité, on n’a pas vraiment eu l’occasion de remettre les choses à plat tous les deux.

Et j’ai encore pas mal de ressentiment envers elle. Elle a dépassé les bornes, tout simplement.

Leah ne s’en rend pas compte, elle est focalisée sur ma grand-mère qui la regarde tendrement. Je ne lui ai jamais vraiment parlé d’elle, elle sait qu’elle est très importante pour moi, mais c’est tout.

Ma grand-mère qui s’appelle Neema, porte un prénom égyptien qui signifie reine de beauté et elle le porte divinement bien. Son visage est rond, ses yeux sombres mais chaleureux, ses lèvres charnues. Ses cheveux poivre et sel sont réunis sur le sommet de son crâne en un chignon très élaboré. Elle est maquillée très légèrement et ses traits sont peu marqués par les signes de vieillesse. Sa peau est plus mate que la mienne. Nos traits méditerranéens se sont un peu atténués en même temps que la perte de notre nom.

Elle attire souvent l’attention, parce qu’elle a ce petit truc qui intrigue. Son visage se fend d’un immense sourire alors qu’elle s’avance vers Leah.

– Bonjour, jeune fille. Ravie de faire ta connaissance.

– Mamie, je te présente Leah. Leah, voici ma grand-mère Neema.

– Enchantée madame.

– Appelle-moi Neema, je t’en prie. Tu restes déjeuner avec nous ?

Leah me jette un regard et je lui laisse le choix. Je ne vais pas la forcer à quoi que ce soit, je peux comprendre qu’elle se sente prise au piège.

– C’est toi qui choisis Leah, dis-je à sa seule intention alors que Neema et Peyton saluent Soen et Lily.

– Tu aurais pu me le dire.

– Je ne l’ai pas fait exprès.

– Maintenant, si je pars, c’est très impoli.

– Ne te prends pas la tête Leah. Vraiment.

Elle me jauge un instant puis finit par hocher la tête. Seulement, je n’ai aucune idée si elle m’indique de cette façon qu’elle reste ou qu’elle part.

– Je reste, mais c’est uniquement parce que j’espère en apprendre plus sur toi et notamment des trucs honteux !

– Je ne crains rien, j’étais un petit garçon adorable.

C’est un mensonge bien sûr mais cela a le mérite de la faire rire.

***

Le déjeuner se passe sans heurts. Peyton fait la gueule, peu ravie de voir quelqu’un d’étranger au cercle familial à table avec nous. J’avoue que cela peut paraître inhabituel, surtout que ma relation avec Leah ne se veut pas sérieuse, mais j’espère secrètement que cela la fasse avancer dans la bonne voie.

Nous en sommes au café et ma grand-mère n’a pas arrêté de questionner Leah sur sa famille, sa vie, son métier, sa boutique qui doit ouvrir dans trois semaines. Contre toute attente, Leah semble assez à l’aise, je m’en rends compte quand elle parvient enfin à la questionner à son tour, sur l’organisation de ses journées, les nombreuses activités auxquelles elle participe : peinture, yoga, marche, visites culturelles.

– Vous êtes très active ! remarque-t-elle.

– C’est une obligation. C’est en commençant à ne plus rien faire qu’on s’empâte et c’est hors de question !

– Est-ce trop indiscret de vous demander quand et pourquoi vous avez choisi de venir aux États-Unis ?

– Pas du tout ! Je suis née en Égypte. Je suppose que tu as déjà suivi les actualités, et tu dois savoir que le pays souffre depuis de nombreuses années de certains conflits. La vie là-bas n’a rien à voir avec celle de l’Occident et même si cela pourrait être pire, mes parents ont toujours aspiré à vivre autre chose et quoi de plus tentant que le rêve américain ?

Neema sourit, pourtant je sais que ça n’a pas été facile, cette période. Elle dit toujours qu’ils ont eu de la chance dans le malheur qui a touché l’Égypte.

– Pour ma famille et moi, tout a basculé en 1956, lors de la crise du canal de Suez, j’avais dix ans. Je te passe les détails géopolitiques, mais cette guerre a fait de nombreux morts des deux côtés, mais bien plus chez nous, des milliers d’âmes se sont envolées, aussi bien parmi les militaires que les civils. Mes parents ont pris peur.

– Que s’est-il passé ?

– En un an, ils s’étaient arrangés pour quitter le territoire. Nous avons pris des cours approfondis d’anglais, on regardait les films hollywoodiens en version originale, cela faisait tellement rêver ! James Dean, Henry Fonda, Audrey Hepburn, John Wayne. Tout pour mettre toutes les chances de notre côté. Grâce à une connaissance, mon père a trouvé du travail et ma mère peu de temps après. Certes, je suis née égyptienne et je suis fière de mes origines, mais après soixante ans passés ici, je ne me sens plus aussi connectée. J’ai obtenu la nationalité américaine à l’âge de trente ans.

– Vous êtes déjà retournée là-bas ?

– Une ou deux fois, plus jeune avec mes parents pour revoir la famille. Mais nous n’avons plus personne maintenant. Les enfants m’ont offert un voyage surprise pour mes soixante-dix ans. Nous y sommes allés tous les cinq avec Lily. C’était très intense, beaucoup d’émotions. J’étais tellement heureuse qu’ils découvrent les merveilles de leur pays d’origine.

– C’était vraiment génial, interviens-je en me rappelant ce moment. Impressionnant. Je crois que voir tout ça pour de vrai et pas seulement dans les livres d’Histoire m’a fait quelque chose. Je n’avais jamais eu autant d’inspiration sur le sujet avant.

Leah me lance un grand sourire, avant de détourner aussitôt les yeux. Un petit flottement s’installe avant que Soen se racle la gorge.

Lily et lui échangent un regard empreint d’une forte émotion. Je me demande aussitôt ce qui se passe. La dernière fois où nous avons eu une conversation si intense, c’était très difficile, j’espère qu’il s’agit d’une bonne nouvelle.

– Soen et moi avons quelque chose à vous annoncer.

– Ne nous faites pas attendre plus longtemps ! exige Neema.

– Je suis enceinte, lâche Lily un grand sourire sur le visage.

– Putain ! m’écrié-je en me levant d’un bond pour la prendre dans mes bras.

Je me précipite ensuite pour faire la même chose à mon frère et l’étreinte s’éternise. Les larmes me montent aux yeux. Putain ! Je suis tellement content pour eux. Tellement heureux. Peyton et Neema ne sont pas en reste. Seule Leah reste en retrait, soudainement mal à l’aise face à ce moment privilégié. Je n’ose pas aller vers elle, cela me semble mal venu.

Elle est la première à prendre congé. Il va me falloir attendre avant qu’on ait une petite discussion. J’ai la sensation que ce repas n’aura pas l’effet escompté.

– On peut discuter ? demande Peyton en me rejoignant dans la cuisine.

Soen et Lily se sont proposés pour ramener grand-mère. Il ne reste donc plus que ma sœur.

– Si tu veux. Tu peux sans doute commencer par m’expliquer pourquoi tu tires la tronche depuis que tu es entrée chez moi.

– C’est évident, non ?

– Pas vraiment. Je t’écoute.

– Tu m’as dit qu’avec Leah, ce n’était pas sérieux et je la découvre présente pour un repas de famille, où on apprend qu’on va être tata et tonton. Excuse-moi mais ça paraît sérieux à mes yeux.

– Quel est ton problème exactement ?

Elle soupire et s’affale sur le banc de la table à manger.

– On a l’habitude de tout se dire, Zake. Seulement, tu ne m’as jamais parlé de Leah. Que ce soit sérieux ou pas, je ne comprends pas pourquoi.

– Honnêtement, au tout début, je n’en voyais pas l’utilité, d’accord ? C’était une amie de clients du salon, on a commencé à se voir régulièrement et j’ai eu envie de plus, juste profiter.

– Au tout début, rebondit-elle, à juste titre.

Peyton a toujours su lire en moi. Que je le veuille ou pas.

– C’est ça, le problème, analyse-t-elle. Tu n’es pas obligé de me le dire mais tes sentiments sont en train de changer n’est-ce pas ?

– Peut-être, mens-je à moitié. C’est moi qui ai proposé cet arrangement et j’avais confiance en moi, qu’est-ce qui pouvait mal tourner ? Mais je ne maîtrise pas tout.

– Peut-être qu’elle finira par te rejoindre. Il lui faut sans doute plus de temps.

Je pense immédiatement aux raisons qui ont poussé Leah à quitter New York, je ne connais rien des détails de sa séparation, mais c’est peut-être encore plus difficile que ce que j’ai vécu avec Juliet et c’est ce qui la retient.

– Est-ce que ça t’emmerde ? L’idée que je puisse avoir rencontré quelqu’un avec qui j’ai à nouveau envie de plus ?

– Ce n’est pas ça, je t’assure. Je te donne peut-être l’impression de ne pas l’aimer, mais tout ce qui compte à mes yeux, c’est ton bonheur, Zake. C’est juste que… J’ai peur de te voir t’éloigner.

– Ça n’arrivera pas Peyton. Soen et toi êtes ce qui m’est de plus cher. Être avec quelqu’un ne va pas m’empêcher de passer du temps avec vous et d’être là si besoin. Tu me connais mieux que ça quand même, soupiré-je.

– Tu dis ça mais tu étais prêt à quitter Chicago pour Berlin, dit-elle durement. Tu n’as pas pensé à nous à ce moment-là.

– Je sais bien, tu as raison. Il est vrai que je ne peux pas te garantir à cent pour cent que je resterai toujours ici, mais Leah vient de revenir, elle a quitté New York, je doute que ce soit dans ses projets de repartir. Et puis franchement, on est bien loin de penser à tout ça, je ne sais même pas si on a un avenir tous les deux.

– Tu dis ça, mais je te connais Zake. Je sais que quand tu es amoureux de quelqu’un, tu fais tout pour cette personne, tu donnes tout et forcément, autour, eh bien, ce n’est plus pareil.

Je comprends son point de vue, on a longtemps été que tous les trois. Avant, il y avait nos grands-parents qui nous ont élevés et puis grand-père est décédé, grand-mère a été placée en maison de retraite et on s’est retrouvés tous les trois plus forts et plus soudés que jamais. Soen a trouvé l’amour de sa vie et du coup, je comprends que Peyton ait peur, j’entends bien qu’elle a besoin d’être rassurée.

– Tu sais, dans le fond, je ne sais pas si je serais réellement parti. Certes, j’étais fou amoureux de Juliet et sur le moment, j’étais prêt à le faire parce que je sentais qu’il fallait que je me raccroche à quelque chose, mais c’était pour de mauvaises raisons. Pour elle, c’était un moyen de rompre en douceur. Je n’ai pas pensé que cette décision t’affecterait autant. Pourquoi tu ne m’en as jamais parlé ?

– Parce que finalement tu es resté. Je ne voyais pas l’intérêt. Mais oui, ça m’a blessée sur le moment, que tu envisages de tout abandonner pour la suivre sans nous en parler à Soen et moi.

– Plus jamais je ne recommencerai quelque chose comme ça, je te le promets. En ce qui concerne Leah, j’aimerais que tu arrêtes de te prendre la tête, vraiment. On n’est même pas encore un nous, alors m’imaginer tout plaquer pour elle, tu vas un peu trop vite.

– D’accord, promis. Tant que tu restes mon frère adoré, tout ira bien.

– Soen est au courant ?

– Oui et il le vit plutôt bien.

Je me marre doucement, avant de l’attirer dans mes bras, puis elle prend congé.

***

Cela fait trois heures que ma famille est partie et j’ai encore un peu de mal à réaliser ce que j’ai appris ! Je vais être tonton !! Je suis tellement heureux pour mon frère et Lily.

Seulement dans cette bonne nouvelle, il y a Leah qui me chagrine.

Quelque chose s’est passé à l’annonce de la grossesse de Lily et je ne sais pas trop ce que c’est. Peut-être qu’elle le prendra mal, mais j’ai besoin d’en avoir le cœur net. J’attrape une veste et sors. En bas de son immeuble, je tombe sur un voisin qui sort, alors j’en profite pour entrer sans avoir besoin du code. Devant sa porte, j’appuie deux fois sur la sonnette et patiente. Le verrou finit par s’activer et je découvre Leah en peignoir, elle sort peut-être de la douche.

– Zake, qu’est-ce que tu fais là ?

– Je suis désolé de te déranger, j’ai besoin de te parler et ça ne peut pas attendre demain.

Elle fronce les sourcils tout en reculant alors que je referme derrière moi. Je ne sais pas par où commencer. Je ne veux pas lui faire peur, mais je dois savoir les choses telles qu’elles sont. Elle resserre les pans de son peignoir et rejoint le canapé.

– Est-ce que tout va bien ? Tu m’en veux pour ce midi ?

– Tu veux dire t’en vouloir parce que je me suis retrouvée dans un dîner familial alors que ta sœur n’est visiblement pas ma plus grande fan ?

Ses mots ne sont pas prononcés d’une manière particulièrement tranchante, mais l’entendre dire les choses telles qu’elle les ressent, ça me fait mal. Je devrais me faire une raison, me contenter et me satisfaire de ce qu’on vit au jour le jour, mais j’ai quand même du mal à faire taire mes sentiments. Mais j’ai confiance en moi, je sais qu’avec le temps, les choses peuvent changer, j’en suis sûr.

Je prends une mine désolée et passe une main dans mes cheveux.

– Je suis vraiment navré, je ne veux pas que tu croies que j’ai voulu te tendre un piège et je n’avais aucune idée que la réunion de famille prendrait cette tournure avec Soen et Lily.

– Oui, je me doute bien. Mais honnêtement, je me suis sentie de trop et tu ne peux pas me le reprocher. Tu te rappelles ce que tu m’as dit, que j’aurai le contrôle sur notre relation ?

– Oui.

– Eh bien, là, j’ai plutôt eu l’impression de l’avoir perdu.

– Je ne… Je ne pensais pas que cela te mettrait mal à l’aise. Tu connais déjà Soen et Lily.

– Ce n’est pas ce que je te reproche. Ce déjeuner était bien trop intime Zake. J’ai rencontré ta grand-mère ! Elle est adorable et elle a l’air d’être une femme exceptionnelle, mais ça fait bien trop, officiel et je ne veux pas qu’on croit que… je ne suis pas prête Zake. J’aime passer du temps avec toi, j’adore ta compagnie, je t’apprécie énormément mais ça… je ne peux pas.

Je déglutis nerveusement, les choses sont bien claires maintenant.

Elle a l’air si déterminée à ce que cela reste comme ça. Je n’arrive pas à comprendre pourquoi. Ce n’est pas comme si elle me laissait le choix. Toutefois, je ne veux pas la perdre alors je suis prêt à céder cette bataille. Parce qu’après la première pause qu’elle nous a imposée, je ne suis définitivement pas prêt à tirer un trait sur notre relation.

– Je m’excuse, je suis désolé si tu t’es sentie de trop. Je ne pensais pas à mal, vraiment.

– Je te crois Zake. Juste… ne recommence pas.

– Très bien.

Nous ne disons rien pendant quelques minutes, puis elle reprend la parole.

– J’ai envie de ce qu’on partage, de ce que tu me fais ressentir, mais juste ça. Si cela ne te convient plus…

– Tout va bien Leah. Vraiment. Je m’excuse encore, je ne voulais pas te mettre mal à l’aise. Je ne recommencerai pas.

J’espère qu’elle ne se rend pas compte que je suis en train de mentir.

Elle hoche la tête. Je ne sais pas si je suis parvenu à la convaincre complètement. Alors je décide d’user du seul autre moyen à ma disposition. Je me jette sur ses lèvres et la supplie de me laisser prendre soin d’elle. Après un baiser qui nous laisse à bout de souffle, je recule légèrement et mon regard passe de ses jambes nues au décolleté de son peignoir. Je tire sur le tissu pour vérifier qu’elle est bien nue là-dessous.

– Tu ouvres souvent la porte de ton appartement alors que tu es en peignoir ?

– Quand j’ai le cafard, j’aime prendre un bain, cela me détend et m’aide à réfléchir. J’allais m’y mettre quand tu as frappé.

– Cela te détend, murmuré-je en ouvrant un peu plus le vêtement.

– Oui.

– Et si je me joins à la douche, la détente sera-t-elle encore plus significative ?

– Il faudrait essayer pour voir.

Je sens son sourire dans sa voix alors que je suis focalisé sur sa poitrine délicieuse. Je me penche un peu plus afin de l’embrasser dignement avant qu’elle ne m’embarque avec elle dans la salle de bains. J’adore les travaux pratiques, surtout quand Leah est mon binôme. Dans sa douche à l’italienne, je redécouvre les joies du gel douche, le pouvoir d’un bon jet d’eau.

– Mon Dieu, gémit-elle alors que la pression stimule son clitoris.

Son dos est contre mon torse et je m’applique à la faire jouir. Cela n’est pas très difficile, elle est tellement réceptive. Je la sens trembler et ma queue vibre contre son cul. J’ai tellement envie d’elle. Je lui donne le pommeau de douche qu’elle suspend au-dessus de nous et poursuis la caresse avec mes doigts. Elle contracte son vagin alors qu’ils la pénètrent.

– Zake, supplie-t-elle.

– Qu’est-ce que tu veux ?

– Ça. Plus. Quelque chose de nouveau.

J’ai bien une petite idée dans la tête mais est-ce qu’elle me laissera faire ? Est-elle prête ?

– Tu me fais confiance ?

– Oui.

– Si tu ne te sens pas prête, si tu veux arrêter, tu me le dis, tout simplement.

– D’accord.

Je me presse un peu plus contre elle et mon autre main s’aventure vers son cul. Il est tellement divin. Elle bascule la tête sur mon épaule et j’en profite pour l’embrasser alors que l’eau chaude nous couvre toujours, elle va m’être d’une aide non négligeable. Mon sexe se tend de plus en plus, il meurt d’envie d’être cajolé, je suis impatient de la pénétrer, mais je dois y aller doucement.

Je descends délicatement le long de sa raie, elle ne se contracte pas.

Cela me montre qu’elle n’est pas contre et qu’effectivement elle me fait confiance. Je poursuis jusqu’à son trou serré, sans pour autant abandonner l’autre côté. L’important étant d’y aller par étape afin de ne pas lui faire mal, je me contente pour commencer de la masser en utilisant ses sécrétions pour la caresser. Je fais tout pour qu’elle se détende.

– Ça va ?

– Oui.

– Si tu es gênée, si c’est trop, tu me dis stop, d’accord ?

– D’accord.

Je la sens se détendre au fur et à mesure de mes caresses, alors je décide de franchir la première barrière. Juste une phalange pour qu’elle s’habitue à une présence à cet endroit, pour qu’elle analyse les sensations, la situation. Elle est toujours un peu crispée, et c’est normal. Alors à l’aide de ma salive et de son plaisir, je reprends mes mouvements, toujours petit à petit. Et je me dis que même si on s’arrête ici, je suis déjà très satisfait de ce qu’elle me laisse faire. Cela démontre sa confiance en moi.

J’ai envie d’être partout à la fois, pour lui laisser un souvenir, un besoin de recommencer. Je ne veux pas qu’elle se lasse de moi, j’ai besoin qu’elle pense à moi, bien longtemps après que je sois parti. Je m’active sur elle, en elle, progressivement. Je poursuis mes caresses et elle tend un peu plus ses fesses vers moi. Quand je glisse un peu plus de mon doigt en elle, sa respiration se bloque et j’ai peur qu’elle me demande d’arrêter. Je stoppe ma progression, lui laissant le temps de s’acclimater.

– Leah ? m’enquis-je.

– Continue, lâche-t-elle dans un râle.

Alors je fais ce qu’elle souhaite. Je lui procure des sensations nouvelles. Je sais à sa façon de réagir, de gémir, de trembler, de croquer sa lèvre qu’elle n’a jamais connu ça. Je prends mon temps afin de la préparer avec attention, tendresse.

– Caresse-toi, lui ordonné-je.

Mes deux mains étant occupées, je veux qu’elle s’occupe d’elle, pour décupler son plaisir. Sa respiration devient de plus en plus erratique et je devine qu’elle n’est plus très loin. Quand j’estime qu’elle est suffisamment détendue, je retire mes doigts et m’approche de son oreille.

– Tu as du lubrifiant ?

– Oh, euh… oui, je crois. Pourquoi ?

– Si tu veux aller au bout, il m’en faut, sinon tu auras mal.

– Dans le placard, sous le lavabo, je pense.

Je l’abandonne un instant pour vérifier et prie très fort pour en trouver. Je n’ai pas envie qu’on s’arrête là. Je soupire de soulagement en trouvant un petit flacon, récupère le préservatif que j’ai laissé sur le rebord de l’évier et reviens rapidement à elle.

– Surtout, si c’est trop, si c’est inconfortable pour toi ou douloureux, tu me préviens, d’accord ?

– Promis.

J’enfile la capote, badigeonne mon sexe de lubrifiant et en mets une grosse noisette sur mes doigts. Elle sursaute à cause de la fraîcheur du gel sur sa peau et je souris le front entre ses omoplates. Je reprends mes caresses tout en embrassant sa peau. Je me place parfaitement derrière elle et mon gland vient remplacer mes doigts.

Je me dois d’y aller encore plus doucement car la circonférence n’est pas la même.

– Dis-moi, exigé-je.

– Tout va bien. Je te promets. Je te le dirai, souffle-t-elle.

De la même façon qu’avec mes doigts, j’y vais progressivement.

Millimètre par millimètre. Je rentre pour ressortir aussitôt.

Centimètre par centimètre pour l’apprivoiser, tout est tellement plus délicat. Une toute petite pression supplémentaire et je suis en elle.

Elle est si serrée, je dois me gifler mentalement pour ne pas jouir instantanément. Après quelques instants, je commence mes mouvements de va-et-vient, mais hors de question de laisser de côté son clitoris et son sexe pour autant. La main qui ne la tient pas par les hanches en prend grand soin. Je veux rendre ce moment totalement inoubliable, unique.

– Mon Dieu, souffle-t-elle.

– Ça va ?

– Continue, s’il te plaît, ne t’arrête pas.

Je ne me fais pas prier, parce que putain de bordel de merde, c’est vraiment trop bon ! J’augmente la cadence, je ne lui laisse aucun répit, devant, derrière, je m’active comme un fou. Je suis prêt à lui laisser mon empreinte, je veux la marquer, je veux lui devenir essentiel, vital.

– Zake ! Oh mon Dieu… OUI !!

C’est mon signal, je donne tout ce dont je suis capable. C’est une explosion si intense, j’ai la tête qui tourne et mon cœur bat tellement fort. Cela cessera-t-il d’être si renversant ? Sûrement pas, si elle me laisse tenter constamment de nouvelles choses avec elle.

Je prends quelques instants pour me ressaisir puis je me retire. Je vais jeter la capote à la poubelle et reviens vers Leah. Je m’empare de son menton et la gratifie d’un baiser légèrement possessif. J’ai envie qu’elle comprenne qu’il n’y a que moi qui suis autorisé à lui faire vivre quelque chose d’aussi prodigieux.

– C’était incroyable, souffle-t-elle contre mes lèvres.

– C’est le mot, souris-je fier de moi.

Je récupère le flacon de gel douche et on se lave sagement. J’ai pourtant parfaitement conscience de son corps nu, de toutes ses formes si appétissantes. Elle me tend une serviette, tandis qu’elle retourne au chaud dans son peignoir. J’apprécie ce qu’on vient de vivre, j’ai envie de rester, de poursuivre cette soirée, mais je n’oublie pas la discussion qu’on a eue plus tôt. Alors je choisis de me rhabiller et de partir, non sans l’embrasser une dernière fois. Il faut bien que je prenne ma dose jusqu’à la prochaine fois.

À suivre…

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