numérique et broché

12 premiers chapitres

Chapitre 1

Sarah

Juillet

 

J’arrive devant la porte de chez mon frère, essoufflée, à moitié soûle, les cheveux complètement emmêlés, le mascara qui a coulé sous mes yeux à force d’avoir pleuré. J’ai mal à la lèvre, ma pommette me fait souffrir et mon œil gauche a du mal à s’ouvrir. J’ai pris le minimum avant de m’enfuir. Je n’ai réfléchi à rien, je n’ai même pas pris le temps d’appeler Scott avant de débarquer. J’aurais pu, j’aurais sûrement dû. Mais je ne sais pas, je me suis dit qu’il aurait pu refuser de m’accueillir, en me disant qu’il m’avait prévenue. En fait, je sais que ce n’est pas son genre, il n’aurait jamais fait ça, mais je n’ai pas appelé. Résultat, je me retrouve là, comme une nouille devant sa porte, et j’hésite. Je renifle bruyamment et me lance, deux coups secs. Il n’y a pas de lumière apparente aux fenêtres. Je sais que la soirée est bien entamée, mais il n’est que onze heures du soir, je pensais trouver quelqu’un.

Mon frère habite une grande maison qu’il partage en colocation avec plusieurs amis et amies. Ils viennent tous d’horizons bien différents, de cultures différentes aussi. C’est un peu le melting-pot, qu’on adore tant dans les grandes métropoles, qui est concentré dans cette maison. Je ne connais pas tout le monde. Je suis déjà venue lui rendre visite, mais tous les habitants n’étaient pas là. De plus, je crois qu’il y a un nouveau depuis deux ou trois ans, mais je ne l’ai pas rencontré.

Je n’obtiens pas de réponse, alors je recommence plus fort, plus longtemps et je me mets à gueuler comme un putois.

– Scott ! Scott ! C’est moi ! Scotty ! Ouvre-moi ! geins-je en collant mon front à la porte.

Putain, je suis désespérée. Qu’est-ce que j’espérais en déboulant à cette heure du soir ? Ils doivent être tous sortis.

– Scott ! Je t’en prie ! S’il te plaît ! Il y a quelqu’un ? hurlé-je un peu plus fort.

Je me dis qu’il ne me reste plus qu’à camper devant la porte en attendant que quelqu’un rentre, quand la lumière du perron s’allume. J’entends qu’on déverrouille la porte et je me redresse en tâchant de rester droite, mais c’est dur.

– Scott, je suis… commencé-je, avant de m’arrêter net.

Ce n’est pas mon frère qui vient d’ouvrir. C’est un type qui ne porte rien de plus qu’un boxer et, putain, l’espace d’un instant, j’oublie tout ce pour quoi je suis venue. Je le reluque avec insistance, parce qu’il est difficile de faire autrement. J’arrive toutefois à ne pas descendre mon regard en dessous de la ceinture. Un corps sculpté, un torse tatoué, des bras puissants, tatoués eux aussi, une peau mate. Puis je reporte enfin mon attention sur son visage. Il me détaille rapidement, mais ne s’aventure pas sur le reste de mon corps. Non. Il reste focalisé sur mon visage qui doit lui faire peur étant donné qu’il fronce les sourcils et qu’une lueur d’inquiétude passe dans son regard. C’est sûr que ce ne doit pas être tous les jours qu’une femme en piteux état frappe à sa porte.

– Scott n’est pas là, dit-il d’une voix un peu enrouée. Bon sang, qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Je vois qu’il se retient de me toucher. Il lève la main vers moi avant de faire retomber son bras. Il jette un œil derrière lui, sans doute veut-il m’entraîner à l’intérieur. Il semble avoir aussi une multitude de questions. Sa bouche s’ouvre plusieurs fois mais il prend sur lui. Il a peut-être peur de m’effrayer, mais il n’a rien à craindre, j’ai eu mon compte.

– Je sais que je fais peur à voir, mais je vais bien.

Il part d’un petit rire incrédule avant de redevenir sérieux.

– Ce n’est pas l’impression que tu donnes. Putain, souffle-t-il en passant une main dans ses cheveux.

Il fait un pas vers moi. Je recule, ce qui le fait soupirer.

– Tu veux entrer ? T’asseoir ? Boire quelque chose ? Il faut que j’appelle un médecin ? Une ambulance ?

– Non ! Non ! Je t’assure, ça va. Je m’en suis occupée.

– Pourquoi tu veux voir Scott ?

– Je… C’est mon frère.

– Oh ! OK ! Tu dois être Sarah, alors.

– Ouais, fais-je en reniflant peu gracieusement.

Bon, visiblement Scott a déjà parlé de moi à ce gars. On fait mieux en matière de présentations !

– Entre, tu seras mieux à l’intérieur, insiste-t-il en tendant le bras vers la maison.

– Non, non ! fais-je vivement en battant les mains devant moi. Je ne veux pas te déranger.

– Mais non…

Ce n’est pas que je n’apprécie pas son invitation mais je suis là pour Scott. Je veux voir mon frère, pas un inconnu, aussi charmant soit-il. Je vois bien qu’il se sent concerné par mon état, mais plus je le regarde et plus j’ai l’impression de mal tomber, un peu comme un cheveu sur la soupe. Il est en nage, je l’interromps sûrement alors qu’il fait je ne sais trop quoi…

– Vraiment, merci, mais je… Quand est-ce que Scott va rentrer ?

– Au milieu de la nuit, je suppose. Peut-être dans une heure ou deux.

J’essuie de rage la petite larme qui a réussi à s’échapper de mon œil. Je suis contrariée de ne pas le trouver ici, je suis épuisée, je souffre et j’ai envie de pleurer. Mes jambes fatiguent et je m’effondre sur la plus haute marche du perron. Je ne contrôle plus rien, mon corps est pris de soubresauts alors que les larmes coulent en silence. Comment est-ce que ma vie a pu partir en couille comme ça ? Qu’est-ce que j’ai fait ? J’ai manqué de jugeote. Ça, aucun doute. J’ai été naïve, c’est sûr et certain. Je me pensais plus intelligente que ça, j’ai eu tort. Le type relâche la porte, sans doute pour repartir à l’intérieur. Je l’entends marmonner quelque chose à quelqu’un et deux minutes plus tard, il revient dans mon dos. Il a mis un pantalon et enfilé un tee-shirt, mais il est toujours pieds nus. Il se place devant moi et s’accroupit.

– Scott est au courant que tu es là ?

Je secoue la tête.

– Je suis désolée de débouler comme ça. Vraiment. Je te dérange. Je suis désolée. Je… bafouillé-je avant de vouloir repartir.

– Oh, oh ! Attends ! Qu’est-ce que tu fais ? Tu n’es pas en état d’aller où que ce soit, décrète-t-il. Je ne te laisse pas partir comme ça. Je vais appeler Scott.

– Non, non. Je… Je n’aurais pas dû venir. Je…

Une tornade brune apparaît sur le pas de la porte. Elle me fixe avec un regard rempli de colère. Elle fusille aussi le type du regard.

– Tu es contente de toi, pétasse ? me crache-t-elle au visage, avant de débouler les marches en me bousculant.

– Ne fais pas attention à elle, fait le type en levant le bras vers elle. Elle s’en remettra.

Je me retourne pour regarder les jambes longilignes de la liane s’éloigner en grognant. Voilà ce que j’ai interrompu, une partie de jambes en l’air, mais il semble s’en foutre comme de l’an quarante. Il peut probablement avoir toutes les filles qu’il veut, c’est pour ça. Je suis un peu déconnectée. Je commence à descendre une marche aussi, décidée à partir dans la mesure où mon frère n’est pas là, mais une main ferme et chaude s’abat sur mon bras et me stoppe dans ma lancée.

– Je t’ai dit que tu restais ici, me dit-il d’une voix ferme. Si je te laisse partir dans cet état et qu’il t’arrive quelque chose, Scott va me tuer. J’ai été patient mais maintenant, tu rentres avec moi à l’intérieur.

Je secoue la tête mais me laisse entraîner dans la maison. Toute volonté m’a désertée. Je ne fais attention à rien. Le type m’assied dans le canapé du salon, qui se trouve à droite de l’entrée, et il prend place sur la table basse en face de moi.

– Moi, c’est Jordan, se présente-t-il en me tendant la main.

Je la regarde fixement. Elle est jolie, une vraie main d’homme, les ongles propres, coupés court. Mais je ne la serre pas en retour. Je tiens fixement l’anse de mon pauvre sac, tout ce que je possède, et je ne veux rien lâcher.

Je lève tout de même les yeux sur Jordan. Ils sont amicaux, chaleureux, d’un vert émeraude. Cette couleur mêlée à sa peau dorée m’éblouit. Ses cheveux noirs légèrement bouclés, un peu

longs, sont en bataille. Ils lui donnent encore plus de charme et de charisme. Il a certainement des origines hispaniques. Il me lance un petit sourire, dévoilant de belles dents blanches, légèrement de travers en bas, avant de laisser tomber sa main pour aller prendre son portable dans la poche arrière de son jean. Je suis le mouvement de son pouce qui sélectionne un numéro dans son répertoire. Il porte le mobile à son oreille sans me lâcher des yeux. J’entends les sonneries puis mon frère répondre.

– J ? Qu’est-ce qui se passe ? Tu as besoin de conseils avec Barbie ? ricane-t-il.

– Ta gueule, ducon ! grimace Jordan. Scott, ta sœur est là.

– Comment ça, ma sœur est là ? demande Scott, visiblement incrédule.

Jordan se relève et s’éloigne légèrement. Je ne peux plus entendre mon frère, mais les paroles de Jordan me parviennent toujours très clairement. Je pose les yeux sur l’écran XXL accroché au mur d’en face.

– Écoute, je l’ai trouvée devant notre porte. Elle fait peur à voir, putain ! Je n’en sais rien ! Elle voulait repartir, j’ai réussi à la retenir. Elle… On dirait qu’elle a été battue, murmure-t-il. Je ne lui ai pas demandé ! Ramène ton cul vite fait. Je veille sur elle en attendant, fais-moi confiance.

 

Chapitre 2

Jordan

 

Je laisse échapper un gros soupir et me passe la main dans les cheveux. Bordel de merde ! J’ai déjà entendu parler de la petite sœur de Scott, celle qui a quitté Chicago pour aller étudier à Miami. Si aux dernières nouvelles, tout allait bien, quand Scott est allé la voir pour la remise de son diplôme il y a à peine un mois, on peut dire que ça a dérapé entre-temps.

Je vais dans la cuisine. Appuyé contre l’îlot central, je l’observe un instant alors qu’elle fixe toujours la télé face à elle, les yeux dans le vide. Elle a été tabassée, ça ne fait aucun doute. Paupière gauche qui a du mal à s’ouvrir, cachant ses grands yeux noisette. La pommette gauche a subi le même sort que son œil et je perçois le dessin d’un hématome. Sa lèvre est fêlée mais pas trop enflée. Je ne préfère pas imaginer le reste de son corps, parce que je sais qu’il y a plus que ce que son visage laisse entrevoir. Je tire un peu d’eau au frigo américain et reviens m’asseoir sur la table basse face à elle. Je lui tends le verre mais elle se contente de le fixer sans s’en emparer, alors je le pose à côté de moi. Je tente une nouvelle approche en commençant par un sourire. Au moins j’ai attiré son regard, elle a lâché des yeux l’écran télé.

– Tu es sûre que ça va ? Je peux appeler quelqu’un, je connais un médecin.

– Non, vraiment. Je m’en suis occupée avant de prendre l’avion.

Je fais une moue sceptique. Je ne suis pas sûr de devoir la croire. Je n’arrive pas à savoir si ses blessures ont vraiment été soignées. Elles ne sont pas très profondes, alors il n’aurait sûrement pas été fait de points de suture, mais j’ai un doute. Une légère croûte a commencé à se former et pour les hématomes, il n’y a rien à faire à part prendre son mal en patience.

– Tu as besoin d’une poche de glace pour ton œil ?

Elle secoue doucement la tête, faisant balancer ses cheveux. Ce qui devait être une queue-de-cheval ou un chignon est sens dessus dessous. Il y a des mèches qui sortent de l’élastique. Certaines sont collées sur son front plein de sueur.

– Qu’est-ce qui t’est arrivé ? demandé-je.

Sarah détourne le regard. Je ne m’attendais pas vraiment à une réponse. Elle ne me connaît pas. Mais alors que je me dis qu’elle va se renfermer, elle repose ses yeux sur moi. Je devine que d’habitude, ils doivent pétiller. Elle semble être ce genre de personne qui, en temps normal, est heureuse de vivre, qui aime être avec les gens, partager. Elle sait qu’à un moment donné, elle va devoir s’expliquer, mais pour le moment, elle ne veut pas en parler et encore moins à moi qu’elle rencontre pour la première fois. Je lui souris de nouveau pour lui signifier que j’ai compris, mais que je suis là, qu’elle n’est pas seule en attendant son frère. Un coin de sa bouche s’étire imperceptiblement et je hoche la tête. Elle a saisi ce que je voulais lui dire silencieusement.

Bon, peu importe ce qu’elle me dit, je ne peux pas la laisser comme ça. C’est plus fort que moi. Je me penche un peu vers elle et accroche son regard.

– Je reviens tout de suite.

Elle n’a pas de réaction alors que je me lève et que je cours presque vers l’étage. Dans la salle de bains, j’attrape la trousse de secours et redescends aussi vite les escaliers. Je m’installe de nouveau devant elle et récupère de quoi la nettoyer un peu. Elle me regarde faire sans rien dire. Elle suit chacun de mes mouvements avec attention, quand je déchire l’emballage de compresses, quand je verse du désinfectant dessus, quand je tends la main vers son œil. J’essaie d’être le plus délicat possible, elle ne sourcille même pas. Je me souviens alors que Brad a tenu absolument à ce qu’on achète quelque chose qui ne pique pas, comme pour les enfants. Il faudra que je songe à le remercier plus tard. Je passe ensuite à sa lèvre. Je nettoie un peu de sang séché qui a coulé sur sa joue et finalement je découvre qu’il n’y a pas tant de plaies que ça et que ce n’est pas très profond. Aux urgences, ils n’auraient rien fait de plus, du moins en apparence.

– Tu as passé un scanner ? Quelque chose ? Des radios ?

Elle soupire avant de renifler discrètement.

– Oui. Je te l’ai dit, j’ai fait le nécessaire, mais je… Je suis partie aussi vite que j’ai pu, je n’ai pas pris le temps de… fait-elle en baissant les yeux sur ses vêtements, ses mains.

Bon, je suppose que je suis censé la croire. Toujours est-il qu’il faudra sûrement la surveiller. On ne sait jamais, on dit souvent que les vingt-quatre heures qui suivent un traumatisme sont parfois traîtres. Elle a fait le nécessaire la concernant mais qu’en est-il pour celui responsable de son état ? Je brûle de lui poser la question, mais je préfère attendre le retour de Scott. Il vaut sûrement mieux que ça vienne de lui. S’il a besoin de mon aide, je serai là.

– Merci, dit-elle tout bas alors que je la fixe intensément.

– C’est normal.

Au fil des années, l’expérience m’a appris qu’on pouvait exprimer énormément par le silence et les gestes du corps, encore plus à travers les yeux qui sont le reflet de l’âme. Je peux dire avec certitude, en la regardant, que je lui inspire confiance, car sinon je doute qu’elle m’aurait laissé l’entraîner à l’intérieur, la nettoyer et donc la toucher comme je l’ai fait et qu’elle serait si calme face à moi. Le fait que je sois un des colocataires de son frère doit m’aider aussi.

Son regard se détache de mes yeux et se met à vagabonder sur mon visage et mon corps. Quand il se pose sur mes mains que je tiens croisées devant moi alors que j’ai les coudes posés sur mes genoux, j’en tends une et la dirige vers une des siennes. Elle tient fermement son sac contre elle, apparemment le seul qu’elle a avec elle. J’en déduis qu’il contient tout ce qu’elle a pu prendre avant de s’enfuir de Miami, probablement ce qui compte le plus pour elle. Pas étonnant qu’elle s’y accroche comme elle le fait. Elle suit du regard mon pouce qui lui caresse le dessus de la main.

– Scott ne va pas tarder, la rassuré-je. J’aurais aimé qu’on se rencontre dans d’autres circonstances.

Une larme s’échappe de son œil et vient s’écraser sur sa main. Je m’empresse de l’essuyer avec mon pouce. Sarah sursaute à la sensation fraîche de la larme étalée et retire précipitamment sa main. Je ne me formalise pas de ce réflexe. C’est normal. On reste silencieux pendant encore vingt minutes avant que la porte ne s’ouvre dans un grand fracas. Je me redresse et Sarah lâche son sac pour se précipiter vers son frère qui entre en premier.

– Mon Dieu ! s’exclame Scott en la voyant, avant de la prendre dans ses bras. Sarah !

Cette dernière se met à pleurer toutes les larmes qui lui restent alors que les bras de son frère se referment dans son dos. Le reste de la troupe – en tout, nous sommes six colocataires – entre et Brad referme la porte derrière lui. On décide de leur laisser un peu d’espace et on rejoint la cuisine, tandis que Scott et Sarah s’installent dans le canapé. Même si on sait que ça ne nous regarde pas, on reste quand même tous là, à écouter leur conversation, parce qu’on se sent tous concernés vu que l’un d’entre nous est touché.

– Bon sang, souffle Scott en mettant un doigt sous le menton de Sarah. Qu’est-ce que… Comment tu es arrivée ici ?

– J’ai pris l’avion, dit-elle en haussant les épaules.

– Pourquoi tu ne m’as pas appelé avant ? J’aurais pu venir te chercher.

– Je suis partie précipitamment. Je n’avais rien prévu, ajoute-t-elle, penaude.

– Qu’est-ce qui s’est passé, Sarah ? Qu’est-ce qui t’est arrivé ?

Elle détourne le regard. Si elle ne voulait pas se confier à moi, elle ne semble pas prête non plus à le faire auprès de son frère, surtout pas devant un public.

– Bon sang… Chaque chose en son temps, marmonne-t-il. Tu as mal quelque part ? Putain, je suis con ! Il faut que je t’emmène aux urgences.

Ce n’est pas une question. Sarah secoue vivement sa tête et lui prend une main. Elle espère sûrement le calmer, mais je sais que si j’étais à sa place, je réagirais pareil. Putain, j’ai réagi pareil et ce n’est pas ma sœur.

– Scott, je sais de quoi ça a l’air, mais je vais bien.

– Comment tu peux me dire ça !

– Comme je l’ai dit à Jordan, je suis allée aux urgences avant de prendre l’avion. Je ne suis pas idiote.

– Je n’ai jamais dit ou pensé ça, souffle-t-il, ému.

– Pardon. Je t’assure, j’ai fait le nécessaire et Jordan s’est parfaitement occupé de moi.

Scott me lance un coup d’œil. Je le rassure d’un petit hochement de tête avant qu’il ne retourne à sa sœur.

– Putain ! Sarah ? Qui t’a fait ça ? C’est lui, n’est-ce pas ? devine-t-il alors qu’elle repose son regard dans le sien. Sarah ?

– Scott ! intervient Lindsey, sa petite amie, en les rejoignant dans le salon. Laisse-la respirer. Tu veux peut-être prendre une douche et te changer ?

Sarah lui jette un regard timide alors qu’elle s’accroupit à côté d’eux. Elle n’ose pas répondre quoi que ce soit. J’imagine qu’elle se dit qu’elle n’est pas chez elle, qu’elle ne veut pas s’imposer.

– Allez, viens avec moi, ordonne gentiment Lindsey en lui prenant la main.

De son autre, elle s’empare du sac de voyage et tire légèrement sur le bras de Sarah pour la faire se lever. Scott l’encourage d’un mouvement de tête et il les regarde rejoindre l’étage. Il retourne dans la cuisine où on le fixe tous avec inquiétude.

– Ça va ? demande Joe, le visage grave.

– Probablement mieux qu’elle.

– Une idée de ce qui a pu se passer ? lui demandé-je, alors que mon instinct professionnel reprend du service.

– Une petite, répond Scott, amer.

– Tu es allé la voir quand ? fait Shanna. Il y a trois semaines, quelque chose comme ça ?

– Ouais, c’est ça, un peu plus.

– Et ça allait ?

– Ouais, enfin, il y a deux trois trucs qui m’ont… Mais je ne pensais pas que… bafouille-t-il.

– Tu n’as rien à te reprocher.

– Brad a raison, le rassuré-je. Tu ne pouvais pas prévoir que quelque chose comme ça allait lui arriver.

– J’avais un mauvais pressentiment, me contredit-il.

– Tu ne pouvais pas savoir, répète Shanna.

– Peut-être pas, mais je sentais qu’un truc clochait. Je lui ai demandé de rentrer à Chicago. Après tout, elle a fini ses études, plus rien ne la retient là-bas.

– Elle s’est fait sa vie là-bas, tente de la défendre Joe. Tu pouvais difficilement lui demander de tout lâcher. Elle a sûrement ses amis, ses habitudes.

– Ouais, et tu vois le résultat ! lâche méchamment Scott.

– Ne tire pas de conclusions hâtives, lui dis-je. Tant qu’elle ne s’est pas confiée à toi, tu ne peux pas savoir.

– Je sais.

– Scott, ne te lance pas là-dedans, ça ne te mènera nulle part, insisté-je.

– Ce n’est pas ta sœur qu’on a prise pour un putain de punching-ball ! s’énerve-t-il en me lançant un regard noir.

– Peut-être pas et je n’essaie pas de minimiser les faits. Mais je sais de quoi je parle et je te demande de te calmer. Elle n’est pas venue ici pour trouver un frère tout aussi énervé que celui qui lui a fait ça. Elle a besoin de ton soutien.

Scott me regarde avec attention. Il a probablement l’impression de découvrir un autre Jordan. Depuis que je vis ici avec eux, j’ai tout fait pour laisser mon boulot en dehors de la maison. Je refuse d’emmener les merdes que je combats au quotidien, ici. Ce n’est pas un autre moi, seulement une autre facette de ma personnalité, qu’ils n’ont jamais rencontrée.

– Depuis quand tu es devenu si sage ? demande Scott, un léger sourire sur les lèvres.

– Je le suis depuis toujours. Je ne le montre tout simplement pas.

– Pourquoi ça ? renchérit Brad.

– Parce que je ne suis pas votre mère et que je ne peux pas agir sagement et sérieusement pour tout le monde.

– Quel crétin ! s’esclaffe Shanna. Cause toujours, beau gosse.

Scott lui lance son sourire mielleux et ricane. Quatre contre moi, c’est injuste.

– Elle doit avoir fini, va la rejoindre, proposé-je à Scott.

– Oui, Jordan a raison, sourit Shanna, chaleureuse. On montera tout à l’heure.

Je décide de l’accompagner au premier étage.

La maison comporte un rez-de-chaussée et deux étages. En bas, un salon, une salle à manger et une grande cuisine ouverte et un espace qui mène au jardin à l’arrière, aux escaliers et aux W.-C. Au premier étage, ma chambre, celle de Shanna, une chambre vide et une grande salle de bains commune. Au second étage, la chambre de Lindsey et Scott, celle de Brad et celle de Joe, ainsi qu’une autre salle de bains. La chambre de Lindsey et Scott, la plus grande, possède sa propre salle de bains.

Alors qu’on arrive sur le palier du premier, j’arrête Scott d’une main sur son bras.

– Écoute, je sais que ça va être difficile, mais pour commencer, contente-toi d’être là pour elle. Elle est venue te voir pour trouver du réconfort. Ne la harcèle pas de questions, ça ne fera que la braquer. Elle viendra à se confier à toi toute seule.

– Tu es sûr ?

– Sûr et certain. Fais-moi confiance, je sais de quoi je parle. Ça va aller, mon vieux, fais-je en souriant faiblement.

Je lui donne une petite tape d’encouragement dans le dos et on gagne la porte de la chambre vide où Lindsey a conduit Sarah. Elle est légèrement entrouverte. Je ne peux m’empêcher de jeter un œil à l’intérieur alors que Scott s’arrête sur le pas de la porte. Sarah fait face au miroir sur pied et est en train de baisser son tee-shirt. Son abdomen est couvert d’hématomes. Scott déglutit nerveusement devant ce spectacle qui lui glace le sang. Je serre automatiquement les poings en rejoignant ma chambre tandis que Scott entre. J’en étais sûr, elle a été salement tabassée. Qu’est-ce qui a pu se passer pour qu’elle en arrive là ? Qui a-t-elle fui comme ça ?

Chapitre 3

Sarah

 

Je baisse le tee-shirt devant le miroir sur pied quand Scott pénètre dans ma chambre. Je me retourne lentement et le fixe intensément. Il se fait du souci, je le vois bien. Je m’en veux de lui faire ça, surtout après ce qui s’est passé quand il est venu me voir à Miami il y a moins d’un mois. Je suis sûre qu’il s’en veut parce qu’il m’a demandé de rentrer avec lui et que j’ai refusé.

Je souris faiblement dans une vaine tentative de le rassurer. Il fait deux grands pas pour me rejoindre, tend les bras et je cours me réfugier contre lui. Son odeur, sa chaleur m’apaisent immédiatement. Je fais tout mon possible pour ne pas laisser les larmes s’échapper de nouveau. Il faut que je me montre forte parce que sinon ça va le faire baliser encore plus.

J’aime le mouvement de sa main sur mon dos, son souffle contre mon oreille alors qu’il me murmure que ça va aller. Quand il pose ses lèvres sur le sommet de mon crâne, je sais que je ne me suis pas trompée en débarquant ici. Je n’aurais pas pu aller vers quelqu’un d’autre que mon grand frère. Je me détache doucement de lui et le regarde avec tendresse. Il est plus âgé que moi, de sept ans mon aîné, plus grand en taille également. On partage la même couleur de cheveux, on la tient de maman. Ce joli blond, naturellement méché et lumineux. J’ai les yeux noisette, parfois un peu chocolat, que j’ai hérités une nouvelle fois de ma mère, alors que Scott a les yeux bleu glacier de notre père. Cela lui donne parfois un regard un peu dur, mais il captive souvent en usant de son charme. Contrairement à lui, mon nez et mes pommettes sont parsemés de légères taches de rousseur, qui s’accentuent au soleil.

Je lui souris de nouveau et me blottis encore contre lui. Il me rend mon étreinte et m’entraîne vers le lit toujours en me serrant fort contre son torse. On prend place l’un à côté de l’autre et il s'empare de mes mains.

– Je… J’aimerais te poser mille questions, commence-t-il, mais on m’a sagement conseillé de te donner du temps. Tu me parleras quand tu seras prête. Je n’ai pas envie de te brusquer. Ça t’a déjà demandé sans doute beaucoup de courage pour partir de là-bas et venir jusqu’ici alors je ne vais rien te demander ce soir. Mais tu te doutes que j’ai besoin de savoir ce qui s’est passé.

– Oui, je sais, réponds-je d’une voix enrouée.

Je toussote pour l’éclaircir et plonge mon regard dans le sien.

– Je suis désolée. Tu t’inquiètes pour moi maintenant. Je… marmonné-je en secouant la tête.

– C’est normal, Sarah, tu es ma sœur. Je ne sais pas si un jour je cesserai de me faire du souci pour toi, surtout quand tu reviens auprès de moi avec cette tête. Mon Dieu, souffle-t-il en mettant un doigt sous mon menton. Tu as vraiment vu un docteur ? Ce ne sont pas des bobards ?

– Non. Je t’assure. J’ai passé une radio du visage et un scan de l’abdomen. Ils n’ont rien décelé. Je suis partie avec une boîte de pilules contre la douleur. Je ne dis pas ça pour noyer le poisson. Tu me crois, hein ?

– Oui.

– Avec le temps, il n’y paraîtra plus. Je te jure, je vais bien.

– Tu n’en as pas l’air.

Je réprime une larme alors qu’il me regarde avec ses yeux si torturés.

– Ce n’est pas de ta faute, m’empressé-je de dire alors que je vois passer une lueur de culpabilité dans son regard.

– J’aurais dû te forcer à rentrer avec moi. Au moins pour un certain temps.

– Ce n’était pas ta décision, Scott. Je suis une grande fille, j’ai choisi de rester avec les gens de mon entourage. Tu n’aurais rien pu y faire. Il me fallait peut-être ça pour me rendre compte que je ne prenais pas le bon chemin. Je me suis laissé entraîner, je ne sais pas… soupiré-je en secouant de nouveau la tête.

Je me relève pour rejoindre la fenêtre. Je regarde en contrebas. La vue donne sur l’allée qui borde la maison. Je n’aperçois qu’une seule voiture de garée, une Chevrolet Camaro, toute noire, récente. Je distingue aussi le nez d’un pick-up, une énorme calandre avec GMC. Je sens Scott qui m’a rejointe, mais il garde une certaine réserve.

– Je ne peux pas m’empêcher de m’en vouloir, lâche-t-il enfin.

– Je t’interdis de faire ça, dis-je calmement en me tournant pour lui faire face. Je ne suis pas venue te voir pour que tu ressentes ce genre de choses. Je… J’ai juste besoin de toi, c’est tout.

C’est trop dur, je finis par éclater en sanglots.

– Je suis là, je suis là, dit-il tout bas en m’accueillant de nouveau dans ses bras.

– Je suis désolée, marmonné-je contre lui.

– Ce n’est rien, ça va aller. Ça va aller, je te promets. Tu es en sécurité ici. Tu peux rester autant de temps que tu veux.

– Non, refusé-je en me redressant vivement. Je ne peux pas m’incruster comme ça.

– Sarah, regarde-moi, m’ordonne-t-il en prenant mon visage en coupe. Tu peux rester ici le temps que tu veux.

– Mais tu n’es pas tout seul, répliqué-je.

– Tu connais presque tout le monde et je suis sûr que personne ne sera contre cette idée, surtout quand ils verront qui tu es.

– Tu n’es pas objectif, souris-je.

– Si, je te connais et je sais qu’il est impossible de ne pas t’aimer. Je ne dis pas que tu vas t’installer ici, mais le temps de te retrouver, de décider ce que tu veux faire. Je ne veux te forcer à rien mais…

– Merci, soufflé-je avant de le serrer fort dans mes bras. Je ne sais pas ce que je ferais sans toi.

– Je suis là pour ça.

***

La première nuit est assez difficile. Les souvenirs de mon agression, ma fuite sont si à vif que j’ai du mal à penser à autre chose quand je suis face au silence. Et puis ce n’est pas chez moi, alors il me faudra sûrement un peu de temps avant d’être à l’aise entre ces nouveaux murs.

Personne ne vient me réveiller et je n’ai entendu quasiment aucun bruit ce matin, peut-être une chasse d’eau, c’est tout. Je fais le point rapidement dans ma tête alors que je bascule sur le dos. On est mardi, Scott a dû partir au travail comme à peu près tout le monde, vu qu’il est… dix heures passées, constaté-je en attrapant mon portable qui traîne sur la table de chevet.

Je fronce les sourcils en découvrant de nombreux textos non lus et appels manqués, venant pratiquement tous de Callum. Quelques-uns sont de Lisy, ma meilleure amie, la seule personne

que j’ai quittée avec regret en fuyant Miami. Il faut que je l’appelle, plus tard dans la journée. Je supprime tous les messages indésirables sans les lire et m’assieds en tailleur sur le lit. Je prends une profonde inspiration tout en portant une main à mon abdomen. J’ai mal, mais je vais devoir attendre d’être en bas pour prendre mes cachets, il n’y a pas d’eau dans la chambre.

Je reste un moment stoïque. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire ? J’avais pensé à ma vie après les études, sur Miami, pas de retour ici à Chicago. Bien sûr, ma famille s’y trouve, mon frère aussi, j’ai encore des amis, mais j’aimais ma vie là-bas sous le soleil. Je ne sais pas si je pourrai réapprendre à aimer vivre ici, dans le froid, sans l’océan, le sable fin, le soleil toute l’année, les palmiers. C’est sûr que j’ai plus vécu ici que là-bas, mais quand même… C’est un sacré changement après cinq ans passés en Floride. Bon, pour le moment, je vais considérer que je suis ici en vacances ! Le temps que je retrouve mon visage d’avant et mon sourire, surtout. Parce que autant dire que pour le moment, ce n’est pas vraiment au programme.

À peine ai-je posé le pied par terre que ma tête se met à tourner. Je reste quelques instants assise sur le bord du lit avant de me lever. Le frais du parquet m’arrache un frisson. J’ai une envie de faire pipi ! Je rejoins la porte de la chambre et sors dans le couloir. Pas un bruit ne se fait entendre. J’essaie de me repérer par rapport à ce dont je me souviens de la dernière fois que je suis venue. Je tourne la tête à gauche et je suis sauvée par un petit écriteau humoriste qui indique la salle de bains et les toilettes. Juste en face des escaliers, je ne peux pas me tromper.

Je me précipite presque à l’intérieur, referme la porte à clé et m’effondre sur les toilettes tout de suite sur ma droite. Je finis ma petite affaire et vais me laver les mains. Je sursaute en découvrant mon reflet dans le miroir. La nuit a eu un effet apaisant sur mes blessures. Je peux ouvrir mon œil correctement. Par contre, les bleus sont maintenant très visibles. Ça pourrait être pire. Ça aurait pu être pire ! Je grimace en faisant ce constat. Comment est-ce que j’ai pu en arriver là ? Je ne trouve pas la réponse. Je pense être quelqu’un d’assez intelligent, après tout j’ai réussi brillamment mes études. Alors comment ai-je pu laisser les choses déraper à ce point ? Il est vrai que parfois on ne peut pas contrôler tous les aspects de notre vie, mais tout de même. Je jauge les escaliers quand ma tête se remet à tourner. Je prends appui contre le mur derrière moi et ferme fortement les yeux pour faire partir le tournis.

– Ça va ? me demande une voix grave sur ma droite.

Je me redresse vivement et rouvre les yeux pour découvrir Jordan qui s’est approché de moi, le visage soucieux. Je déglutis nerveusement parce qu’il me trouve dans cette position de malaise. Et le fait qu’il soit de nouveau uniquement vêtu d’un bas de jogging n’arrange pas mon cas.

– Sarah ? redemande-t-il en voyant que je ne réponds toujours pas.

– Euh… Hum, désolée. Oui, oui. Je… J’ai juste un peu la tête qui tourne. Je… marmonné-je en jetant un nouveau coup d’œil à l’escalier.

Si ça continue comme ça, je ne vais jamais pouvoir descendre. Je secoue légèrement la tête et le fixe de nouveau du regard. Je ne peux m’empêcher de sourire légèrement, mon premier depuis un moment, même si ce n’est qu’un tout petit. Je me redresse alors que l’étourdissement disparaît.

– Jordan, dis-je en m’éclaircissant la voix et en lui tendant la main, ravie de faire ta connaissance.

– Moi aussi, rit-il en me rendant ma poignée de main. Tu es sûre que ça va ?

– Oui, affirmé-je alors que mon regard vagabonde sur son torse. Euh… C’était déjà là, tout ça, hier ?

Je lui demande cela tout en faisant un mouvement vague du doigt pour désigner tous les tatouages qui courent sur son torse et ses bras. Ils sont impressionnants. J’ai déjà vu des torses tatoués, mais ses tatouages semblent particulièrement bien réalisés. Un dragon sur son bras gauche, du poignet à l’épaule et qui retombe sur le pectoral, juste au-dessus du cœur. Un taureau sur le flanc gauche. Le côté droit est marqué de plusieurs phrases ainsi que l’autre bras, mais je ne suis pas assez près pour les voir distinctement. Ce qui me saute aux yeux, c’est la finesse de l’écriture.

– Euh, ouais, répond-il simplement en baissant les yeux vers les dessins. Désolé, je… Il ne faut pas que j’oublie qu’il y a du monde maintenant à cette heure. Je vais mettre un tee-shirt.

Je souris mais n’ajoute rien. Je le regarde alors qu’il fait demi-tour et découvre qu’il est dans la chambre qui jouxte celle qui m’a été attribuée. Je n’attends pas qu’il sorte et descends enfin les escaliers en tenant fermement la rambarde. Je suis éblouie par la lumière traversant la pièce à vivre. Cela pourrait accentuer mon étourdissement, mais c’est tout le contraire, je me sens bien. Même s’ils sont plusieurs à vivre ici, ils ont su décorer les lieux avec goût, chacun apportant sa touche personnelle.

Je fais quelques pas et observe les lieux parce que hier je n’ai pas vraiment fait attention à tout ça. Rien n’a changé depuis la dernière fois que je suis venue. Je n’avais pas passé beaucoup de temps ici, j’étais restée chez mes parents, qui habitent Joliet dans la banlieue sud-ouest de Chicago, à une quarantaine de kilomètres. Je retrouve les photos qui couvrent les murs çà et là, quelques jolis tableaux réalisés par Shanna, le vieux fauteuil en cuir de Scott qu’il avait déjà à la maison et qui était à notre arrière-grand-père. Par contre, je découvre une vieille carte qui représente l’Espagne, protégée par du verre. Elle est magnifique, on voit qu’elle a du vécu. Les étagères qui courent du sol au plafond dans un coin du salon sont toujours aussi chargées en livres de toute nature. Là aussi je retrouve la patte de Shanna qui adore les bouquins.

J’entends Jordan descendre les escaliers, je penche la tête pour le voir complètement habillé cette fois-ci. Il regarde un peu partout, sans doute me cherche-t-il. Alors je me décale et entre dans son champ de vision. Il me lance un petit sourire un peu coincé et hausse les sourcils.

– Tu veux un café ? demande-t-il en allant droit dans la cuisine.

– Oui, s’il te plaît.

– Comment tu le prends ?

– Noir, sans sucre, s’il te plaît.

Je prends place sur un des tabourets face à l’îlot central et l’observe s’activer à la préparation des breuvages.

– Comment ça se fait que tu sois ici ? Tu ne bosses pas ? demandé-je, curieuse.

– Si, mais je suis de nuit cette semaine, alors tu auras un peu de compagnie jusqu’à ce soir.

– Cool. Et qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

– Je suis flic, dit-il en me scrutant pour jauger ma réaction.

– Oh !

Je gigote sur mon siège, un peu mal à l’aise. J’imagine que ça a été dur pour lui hier de me voir débarquer comme ça, voyant que je refusais d’en dire plus. Il a sûrement dû combattre son instinct premier, mais d’un autre côté il a respecté ma retenue et ma vie privée et je l’en remercie.

Il nous sert deux mugs fumants, m’en tend un par-dessus l’îlot et reste de l’autre côté en s’appuyant contre un meuble bas. On reste une seconde ou deux à s’observer avant que je ne goûte son café. J’émets un petit gémissement de plaisir alors que j’avale la première gorgée.

Mon Dieu que ça fait du bien !

– Est-ce que tu vas mieux ? me demande-t-il en rompant le silence.

– Maintenant, oui, souris-je malicieusement en levant légèrement la tasse devant moi.

– Tant mieux.

– Mon frère ne t’a pas demandé de me surveiller, j’espère !

– Non, répond-il en se redressant subitement. Et si c’était le cas ?

– Eh bien, je t’enverrais gentiment paître en disant que je suis une grande fille et que je n’ai pas besoin de baby-sitter.

Il me sourit enfin complètement pour la première fois de la journée et j’aime son sourire. Cela le rend tout de suite moins sérieux, moins inaccessible. Il finit rapidement sa tasse et la dépose dans l’évier à sa gauche, qui fait face à la fenêtre donnant sur le jardin à l’arrière de la maison, avant d’abandonner la cuisine pour aller s’affaler dans le canapé et allumer la télé. Il semble être bien moins exubérant que les autres habitants de la maison. Je descends du tabouret et rejoins la porte qui mène à la terrasse.

Il fait bon dehors. Je m’installe sur une chaise et contemple le petit jardin. Je me demande lequel d’entre eux s’en occupe, parce qu’il est vraiment joli. Tout est en fleurs. Il y a plein de variétés, partout, des couleurs chatoyantes, d’autres plus discrètes. Un vrai havre de paix dans une grosse métropole. On se sent bien ici. Heureusement que je débarque en plein été, vu comme les hivers ici sont rudes et éprouvants. Je ne sais pas si je pourrai m’y faire de nouveau, alors je vais profiter du beau temps tant qu’il dure.

***

– Où tu vas comme ça ? me demande Jordan alors que je descends de ma chambre où je me suis changée.

– Faire un tour. Je ne vais pas rester enfermée.

Il m’observe un instant. Il me donnerait presque des frissons.

Qu’est-ce que j’ai ?

Je ne suis pas coiffée, certes, encore moins maquillée, mais je suis couverte convenablement. Alors quoi ? Je hausse les sourcils et rejoins l’entrée, prête à sortir pour profiter du beau temps.

– En fait, j’ai menti, m’interpelle Jordan.

Je me retourne et devine tout de suite à quel propos. Je secoue la tête, dépitée par Scott.

– Et quoi ? Il faut que tu me tiennes en laisse, que tu me saucissonnes à une chaise ?

Jordan ricane en se relevant du canapé. Il éteint la télé et me rejoint. Il tend le bras derrière moi pour attraper une veste légère en cuir tout élimée et l’enfile.

– Tu fais quoi, là ? lui demandé-je en le regardant de la tête aux pieds.

Il fait une tête de plus que moi et je pourrais me cacher derrière lui si je voulais.

– Je t’accompagne, dit-il simplement avant de m’ouvrir la porte.

– Qu… Quoi ? bafouillé-je. Je peux sortir toute seule, enfin. Je n’ai pas besoin de toi, tu as sûrement mieux à faire.

– Écoute, je comprends que tu ne sois pas enchantée et je ne le prends pas mal. Mais pour tout te dire, je n’ai pas vraiment mieux à faire pour commencer la journée et j’ai donné ma parole à ton frère.

– Quand ça ?

– Ce matin, il est venu me parler avant de partir pour le boulot.

Je soupire sans cacher mon agacement alors qu’il ferme la porte à clé. Je sens mon portable qui vibre dans la poche arrière de mon jean. Je le sors alors qu’on arrive en bas des cinq marches qui mènent sur le trottoir et je grogne presque d’énervement en découvrant le correspondant. Je supprime le message brutalement et fourre le téléphone dans la poche. Je sais que Jordan n’a perdu aucun de mes mouvements et il me fixe maintenant avec intérêt.

– Tout va bien ? se renseigne-t-il.

– Très bien, réponds-je un peu sèchement.

– OK. Tu veux faire quoi ?

– Juste me balader, respirer, retrouver ma ville, cédé-je parce que j’ai bien compris que ça ne servirait à rien de débattre avec lui sur le sujet.

Chapitre 4

Jordan

– Une envie particulière ? insisté-je alors qu’on est toujours sur le trottoir devant la maison.

– Je ne sais pas trop. Euh…, fait-elle en jetant un œil vers l’allée qui borde la maison. C’est ta voiture ?

Je me retourne vers la Camaro et acquiesce de la tête.

– Ça te dérangerait de m’emmener au Lincoln Park ? J’ai envie de voir le lac.

– Non, pas du tout, réponds-je en sortant les clés de ma poche. On y va.

Elle me suit jusqu’à la voiture et grimpe en même temps que moi. On boucle nos ceintures et je mets le moteur en route. Bon sang, ce que j’aime ce son. Je le fais ronronner encore quelques secondes, la musique ne se lance pas trop fort, et j’enclenche la marche arrière.

– Tu veux aller où exactement dans le parc ? demandé-je alors qu’on s’arrête au feu.

– Au Chess Pavilion, si ça ne te dérange pas. Il y a un parking juste à côté.

– Ouais, je connais. Ça marche.

Je rejoins le bout de notre avenue, vers l’est, pour rejoindre le Lincoln Park qui borde le lac Michigan. Ensuite, je me dirige vers le sud pour rejoindre le parking qui est juste à côté de la North Avenue Beach, une virgule de sable longée par une jetée. On a une vue plutôt sympa de Chicago depuis ce point-là. Le trajet se fait en silence. Sarah observe le paysage, le visage tourné vers la vitre.

– Ça change tout le temps, dit-elle tout bas en admirant le relief urbain.

– Ça ne s’arrête jamais, c’est vrai, concédé-je. Ça fait combien de temps que tu es partie de Chicago ?

– Cinq ans.

On traverse le sud du parc et on arrive enfin au parking. Je tourne une seule fois et on trouve une place. Alors qu’on sort, je vois Sarah qui prend une grande bouffée d’air frais et j’observe son profil un instant. De ce côté-ci, on ne peut deviner qu’elle a été tabassée, du coup ses traits sont jolis, bien dessinés. Je trouve beaucoup de Scott en elle, mais j’avoue qu’elle est bien plus agréable à regarder que lui. Ses lèvres pulpeuses s’étirent et elle me lance un sourire en refermant sa portière. Je le lui rends succinctement et fais le tour de la voiture pour la rejoindre.

Je ne lui demande rien, mais je devine qu’elle veut aller se promener le long de la baie, sur la pointe, alors je glisse les mains dans les poches de ma veste et on avance.

– Alors ? C’est comment Miami ?

– C’est génial, s’enthousiasme-t-elle. J’adore la vie là-bas. Il fait beau toute l’année, et chaud, dit-elle en ronronnant presque. Le soleil est doux, j’aime la chaleur qui y règne. La ville de Chicago est tellement froide en hiver ! Je sais ce qu’on peut se dire sur une ville comme Miami. Le soleil, la plage, la fête tous les soirs, mais c’est tellement plus que ça. Je ne regrette absolument pas d’être partie. J’ai adoré les cinq années que j’y ai passées.

– Pourtant, te voilà de retour.

– Ouais, mais… je ne sais pas encore pour combien de temps. Je ne suis que de passage pour le moment, dit-elle tout bas.

– Tu comptes retourner là-bas ? demandé-je, surpris. Est-ce que Scott le sait ?

– Je n’ai pas encore décidé ce que j’allais faire, répond-elle en haussant les épaules. J’ai besoin de temps pour réfléchir. Je ne sais pas, vraiment pas.

– J’ai l’impression qu’il aimerait beaucoup que tu reviennes par ici, je me trompe ?

– Non, il me manque, moi aussi. Je vais voir. Pour le moment, je suis là et je vais profiter de lui.

– Ça m’a l’air d’être un bon plan.

Elle me lance un petit sourire. Ça me démange de lui demander ce qui lui est arrivé, mais ce n’est sûrement pas à moi de réclamer une explication.

– Et toi ? Ça fait combien de temps que tu habites avec eux ?

– Trois ans.

– Tu n’étais pas là la dernière fois que je suis venue.

– Non, on a dû se croiser.

J’observe le paysage et respire un grand coup. Moi aussi j’aime beaucoup venir décompresser ici, c’est relaxant. Elle sourit face au paysage. J’aime ce sourire qui éblouit son visage malgré les blessures.

– Ça t’a manqué, on dirait.

Elle me fixe du regard et acquiesce légèrement de la tête. Une lueur de tristesse passe dans ses yeux et elle les détourne aussitôt.

– Ça va ? lui demandé-je alors qu’elle a un petit vacillement.

Je tends le bras pour la maintenir stable. Elle ferme fortement les yeux et secoue la tête.

– Un petit étourdissement, c’est tout, souffle-t-elle. Ça m’arrive souvent. Et je n’ai rien mangé ce matin.

– Il y a un Starbucks, pas très loin. On va aller manger un morceau. Je t’invite.

Elle n’essaie pas de me contredire et elle me laisse la soutenir encore un peu alors qu’on progresse pour revenir sur nos pas.

Dans le café, on trouve une place face aux fenêtres et on peut ainsi profiter de la vue. Une serveuse vient rapidement s’occuper de nous et je grimace en découvrant de qui il s’agit.

– Jordan, me salue-t-elle avec un sourire faux-cul.

– Scarlett, réponds-je mielleusement.

Elle jette un œil mauvais à Sarah qui lui sourit gentiment malgré tout.

– Comment tu vas ? demande Scarlett en revenant à moi.

– Super. Je prendrai un café noir, s’il te plaît, commandé-je afin de couper court à toute conversation trop gênante.

– Très bien, fait-elle avant de se tourner vers Sarah. Et pour vous ?

– La même chose avec un donut au sucre et un autre au chocolat.

Scarlett prend note et fusille Sarah du regard avant de nous laisser. Sarah la suit des yeux avant de revenir sur moi. Elle est sérieuse puis son visage se détend et elle sourit franchement.

– Une ancienne copine ? me demande-t-elle.

– Pourquoi tu dis ça ? réponds-je en fronçant les sourcils.

– Eh bien, elle m’a regardée un peu de la même façon que celle d’hier, alors… Elle m’aurait probablement tuée sur place, je pense.

– Juste une histoire sans lendemain, dis-je en m’adossant au fauteuil. Rien d’important.

– OK. Je suis désolée pour hier, au fait.

– Tu es désolée pour quoi, au juste ?

– De t’avoir interrompu avec ta copine. Je suis désolée.

– Ce n’était rien, vraiment. Et ce n’est pas ma copine.

– Elle ne semblait pas très ravie, pourtant.

– Je sais, mais c’est un peu son caractère, alors ça ne me surprend pas. Ne t’en fais pas pour ça.

– OK, sourit-elle gentiment.

Elle se rendra vite compte, de toute manière. Je regarde par-delà la vitre et laisse mon esprit divaguer. Je ne vis que pour mon boulot, je ne laisse rien me distraire et sûrement pas les femmes. Je n’ai comme relation avec elles que le strict minimum, le besoin charnel, c’est tout.

Hors de question que je me complique la vie avec plus. La plupart du temps, elles cherchent la même chose donc c’est impeccable. Mais parfois je tombe sur des filles comme Scarlett qui s’imaginent tout de suite autre chose et là c’est le drame.

– Tu es parti où, là ? me demande Sarah en me ramenant sur terre.

– Nulle part.

– Tu n’étais vraiment pas obligé de m’accompagner, tu sais. Je vois bien que tu t’ennuies, tu as sûrement mieux à faire.

– Ça ne me dérange pas, je t’assure. Excuse-moi si je te donne une autre impression.

Elle m’observe attentivement sans rien dire et ça me déstabilise. Et pourtant il en faut pas mal pour me déstabiliser. Je ne sais pas ce qu’elle cherche mais je m’empresse de détourner le regard quand Scarlett revient avec notre commande. Sarah a de nouveau le droit à un regard plein d’animosité et j’ai envie de lui foutre une baffe. Quelle pauvre conne. Sarah n’y fait absolument pas attention. Elle la remercie et se jette sur son donut. Je prends ma tasse et la regarde en me retenant de sourire. Elle croque dans le beignet à belles dents, gémit de plaisir et prend une gorgée de café. En trois autres bouchées, le premier donut est fini.

Je ne peux finalement pas m’empêcher de sourire parce qu’elle est si légère, presque insouciante. Elle se fout complètement de ressembler à un hamster devant moi, les joues pleines alors qu’elle mâche. Elle a du sucre glace autour des lèvres. Elle se les lèche et je suis comme hypnotisé. Il faut que je me ressaisisse, putain. C’est la petite sœur de Scott, pas une nana quelconque. Je fixe encore ses lèvres alors qu’elle prend une serviette en papier pour les essuyer avant de prendre une nouvelle gorgée de café.

Elle fait jeune – elle l’est de toute façon –, mais elle paraît si fraîche malgré ce qui lui est arrivé. Elle semble être de ces jeunes femmes pleines de vie, qui aiment profiter, s’amuser. Une jeune femme douce et gentille. Elle repousse une mèche de cheveux qui lui tombe sur le front et en écarte une autre venue se coincer entre ses lèvres.

– On dirait que tu avais faim, dis-je enfin.

– Oui. Ce n’est pas très diététique, mais ce n’est pas grave, sourit-elle en entamant celui au chocolat.

Je me contente d’acquiescer doucement avant de finir mon café et je détourne légèrement le visage. Une voiture de police vient de passer devant le café, attirant tous les regards vers l’extérieur.

– Tu es de Chicago ? me demande Sarah.

– Ouais. J’ai grandi dans le quartier d’Englewood.

Le regard qu’elle me lance me dit qu’elle compatit. Ce n’est pas le quartier le plus facile de la ville.

– Quand j’ai eu l’âge d’aller au lycée, mes parents ont déménagé. On est allés vivre à Harrisburg, dans le sud de l’État. Ils y habitent toujours, d’ailleurs. Putain, j’ai détesté ce moment-là ! Franchement, quitter Chicago pour Harrisburg à 15 ans, c’est la lose la plus totale.

– Pourquoi ils ont voulu partir ?

– Ils en avaient marre de l’ambiance ici, de la violence. Ils voyaient que je tournais mal, je pense. Ils voulaient habiter un endroit plus tranquille pour ma sœur, mes deux frères et moi. Ma mère était prof, alors ça a été facile de pouvoir déménager. Et pour mon père, chauffeur de bus, cela a aussi été facile de demander une mutation.

– Mais au final, tu es revenu ici, constate-t-elle.

– Ouais, dès que j’ai pu. Chicago, c’est chez moi. J’aime bien retourner de temps en temps à Harrisburg voir ma famille mais je ne pourrais pas y vivre. J’ai besoin d’être dans une grande ville, j’aime Chicago. Certains quartiers sont toujours sensibles, mais comme dans toutes les grandes villes, de toute façon. Alors…

Elle me sourit avant d’avaler le dernier morceau du beignet. Voilà maintenant qu’elle se lèche le bout des doigts ! Je remue sur mon fauteuil et détourne le regard péniblement. Jamais je n’avais été attiré par une femme qui en fait si peu pour attirer les regards, qui agit plutôt à l’inverse, en fait. Putain ! Si Scott savait les pensées qui m’habitent, il me tuerait.

– Je vais vite fait aux toilettes et on peut y aller si tu veux, me propose-t-elle.

– OK, j’attends dehors, réponds-je alors qu’elle se glisse hors de la banquette.

Je lorgne sans discrétion son cul alors qu’elle rejoint les toilettes au fond du café. Elle n’a rien à voir avec les filles que je fréquente en temps normal. Elle a quelque chose de plus, de différent, qui la rend attirante d’une autre façon. Physiquement, elle est plus ronde que les filles avec qui je sors habituellement, mais elle est bien foutue. Beaucoup moins de poitrine que celles qui passent dans mon lit aussi, mais bizarrement je m’en fous.

Non mais attends ! J’en suis rendu où, là ? Putain ! Je me foutrais une baffe ! Ressaisis-toi, merde. C’est la petite sœur de Scott. Pas touche.

Je me lève et rejoins le comptoir pour régler. Bien entendu, avec la chance que j’ai, je tombe sur Scarlett.

– L’addition, s’il te plaît, lui fais-je en me plantant devant elle, le regard dur.

– Voilà. C’est ta nouvelle copine ? se renseigne-t-elle en me tendant un bout de papier.

– Non pas que ce soit tes oignons, mais non. Tiens, réponds-je en lui donnant un billet de vingt.

Elle me rend la monnaie et me fixe d’une manière qui m’irrite au plus haut point. Je n’attends pas qu’elle engage de nouveau la conversation et tourne les talons pour rejoindre l’extérieur. Là, je respire enfin. Je rejoins tranquillement la voiture. Putain, je m’en grillerais bien une. Mais j’ai arrêté de fumer il y a presque dix mois, alors pas question de replonger. Je ne sais même pas pourquoi cette envie me prend maintenant. Peut-être parce que je n’ai pas pu tirer mon coup hier soir. Ouais, ça doit être ça.

– Je suis là ! Désolée, s’excuse Sarah alors qu’elle se rend compte qu’elle m’a fait sursauter.

– Ce n’est rien. Tu veux faire quoi maintenant ? lui demandé-je en jetant un œil à ma montre.

– J’aimerais aller faire quelques courses. Vous avez l’habitude d’aller où ?

– Dominick’s, face à la rivière. Pourquoi tu veux faire des courses ?

– Ben, j’arrive un peu à l’improviste, j’ai envie de faire un truc pour remercier tout le monde.

– On y va, alors.

***

À peine arrivés au supermarché, Sarah court chercher un Caddie. Tant de bonne humeur, ce n’est pas possible, surtout pour aller faire des courses. La plupart du temps, j’échappe à la corvée. Je trouve que c’est une telle perte de temps…

– Qu’est-ce que tu veux faire ? me renseigné-je.

Elle me regarde un instant. J’aimerais bien savoir ce qui se passe dans cette jolie tête. Elle fait une petite moue avant de détourner le regard.

– Je pensais à des enchiladas ou quelque chose comme ça.

Je ne peux m’empêcher de grogner. Je m’attendais à tout sauf à ça, mais dans un sens, je comprends immédiatement d’où ça vient et, bordel, ça m’énerve.

– Pourquoi tu veux faire ça ? tiqué-je.

– Je ne sais pas, répond-elle d’une petite voix en avançant avec le chariot.

– Quelque chose te fait dire que je suis mexicain, c’est ça ? dis-je un peu trop durement.

– Tu es tout aussi américain que moi, j’en suis sûre, réplique-t-elle. Mais tu as des origines hispaniques, non ? Ce n’est pas un reproche, juste une constatation.

– C’est sûr. Pour ton info, je suis d’origine espagnole, pas mexicaine. Donc si tu veux faire honneur à mes origines, tu peux oublier les enchiladas, fajitas, burritos, tacos et autres spécialités mexicaines.

– OK, désolée. Je ne voulais pas te blesser.

– Ne t’en fais pas. J’ai l’habitude.

– Je ne voulais pas… Je ne veux pas que tu croies que…, bafouille-t-elle. Je suis désolée, je… Ça m’est égal que…

es yeux se mettent à briller. Putain ! Voilà, j’ai tout gagné, je suis en train de la faire pleurer. Quel con !

– Eh, ce n’est rien, dis-je en posant mes mains sur ses bras. Je suis désolé d’avoir pris un ton un peu sec.

Bordel, elle est peut-être joyeuse, mais elle est aussi très émotive. La merde.

– Je ne voulais pas paraître désobligeante, souffle-t-elle, les lèvres tremblantes.

– Tu ne l’as pas été. C’est moi qui ai pris la mouche. Ce n’est rien. Il ne faut pas te sentir obligée de faire quoi que ce soit. En plus, je ne suis pas là ce soir, lui rappelé-je. Un bon plat de spaghettis ravira tout le monde. Ne te prends pas la tête.

– Tu es sûr ?

– Bien sûr. Tu n’es obligée à rien, vraiment. Si ça te fait plaisir, tant mieux, mais n’en fais pas trop.

Elle reprend la route vers le bon rayon, mais je sens qu’elle est un peu tendue.

Bravo, Jordan !

Chapitre 5

Sarah

 

Je ne pensais pas qu’il le prendrait comme ça. Qu’est-ce qui m’a pris, franchement ? Quelle nouille ! En parlant de nouilles, où est le rayon des pâtes ? Ah, voilà ! Je me précipite presque, histoire d’en finir le plus rapidement possible. Déjà qu’il semble ravi d’être là, si en plus je le mets en colère, ce n’est pas génial. Pourquoi est-ce que j’ai proposé ça ? En fin de compte, c’est presque comme si je l’insultais. Quelle idiote !

– Sarah ? Eh ! fait-il en agitant la main devant mon visage. Arrête de cogiter, je t’assure. Ce n’est rien. Tu te fais du mal pour rien.

Je le regarde un instant, hoche légèrement la tête et attrape un gros paquet de spaghettis. OK, ce n’est rien. Ça va. Je récupère un pot de sauce et décide de reprendre un paquet de pâtes, au cas où. Je reprends ma course direction le rayon frais pour prendre la viande et le fromage. Jordan me suit sans rien dire, les mains dans les poches. Pourquoi est-ce qu’il a fallu que Scott lui demande de veiller sur moi ? Bon sang ! Jamais il ne cessera de jouer les grands frères.

– Tu as tout ce qu’il te faut ? me demande Jordan en me sortant de mes pensées.

Je jette un œil au Caddie, pas vraiment rempli. Je fais le compte. J’ai tout pour la cuisine, mais il faut du vin. Sans rien ajouter, je fais demi-tour, direction le rayon boisson, et me plante devant les bouteilles de vin rouge. Je n’y connais rien du tout. Je m’en veux de faire perdre son temps à Jordan. Il a probablement mieux à faire même s’il m’affirme le contraire. Un bourdonnement s’échappe de la poche arrière de mon jean. Je ne prends même pas la peine de regarder qui appelle. Je m’empare d’une bouteille et observe l’étiquette, puis décide de la prendre. Mon portable vibre de nouveau. Je souffle, énervée, et saisis une seconde bouteille.

– Tu ne réponds pas ? demande Jordan.

– Non, dis-je simplement, en posant la seconde bouteille dans le chariot. Est-ce qu’il faut que j’en prenne une autre ?

– C’est peut-être Scott, hasarde-t-il.

– Ce n’est pas Scott. J’en prends une autre et on y va, dis-je pour couper court à la conversation.

Le portable vibre encore une fois alors qu’on se dirige vers les caisses. Jordan m’aide à poser les provisions sur le tapis roulant et on avance vers la caissière. Elle lui lance un sourire radieux qu’il lui retourne à peine. Il est focalisé sur moi. Je suis sûre qu’il se demande qui ne cesse de m’appeler. La caissière me tend deux sacs en papier. Jordan commence à mettre les courses dedans tandis que je règle mes achats.

Un silence pesant s’est installé entre nous. Je remets le Caddie en place tandis que Jordan porte les deux sacs. Il les glisse dans le coffre et on prend le chemin de la maison.

À peine avons-nous franchi la sortie du parking que mon portable vibre de nouveau. Je grogne, fatiguée des appels incessants de Callum, et attrape violemment le portable, prête à décrocher et à lui hurler dessus, quand je me rends compte que c’est Lisy, ma meilleure amie. Putain ! Je décroche et elle me crie dessus.

– Bon sang, Sarah !

– Salut, fais-je d’une toute petite voix.

– J’essaie de t’appeler depuis hier soir !

– Ouais, je suis désolée, je… Je suis à Chicago.

– Quoi ! s’exclame-t-elle, stupéfaite. Qu’est-ce que… Qu’est-ce qui s’est passé, putain ? C’est Callum ? Qu’est-ce qu’il a fait, ce crétin ?

– Je ne peux pas en parler maintenant, fais-je tout bas.

C’est complètement inutile, vu que Jordan est juste à côté de moi, et même s’il fait celui qui n’écoute rien, il peut difficilement couper le son.

– Sarah, je m’inquiète.

– Je sais, je… J’ai dû partir, il… C’était trop, je n’ai pas su quoi faire. J’aurais dû venir te voir, mais je… Je voulais voir Scott, alors je…

– Ce n’est rien, je comprends. Tu m’expliqueras plus tard. Je suis contente de savoir que tu vas bien et que tu es avec ton frère. Callum était devant l’immeuble ce matin. Il voulait te parler.

– Bon sang ! Ne lui dis pas où je suis, s’il te plaît. Il n’arrête pas de m’appeler mais je n’ai pas le courage de lui répondre, je ne veux pas lui parler.

– Qu’est-ce qu’il t’a fait, ma puce ? demande Lisy, consciente qu’il ne s’agit pas d’un simple caprice de ma part.

– Je… Il m’a… bafouillé-je en essuyant une larme au coin de mon œil.

– Ce n’est rien. Je n’ai pas besoin de savoir, pas maintenant. Je ne lui dirai rien, tu peux me faire confiance. Et s’il me fait trop chier, j’appellerai mon père.

– Non ! Ne le mêle pas à ça. C’est de ma faute, je n’aurais pas dû partir comme ça.

– Tu n’as rien à te reprocher. Et crois-moi, mon père voudra savoir. Repose-toi et on essaie de se voir sur Skype pour que tu m’expliques. Tu penses rentrer quand ?

– Je n’ai pas encore décidé. Je ne sais pas ce que je vais faire pour le moment.

– OK. Bon, je t’embrasse et on se parle demain, d’accord ?

– Oui, ça marche. Merci pour tout.

– De rien, c’est normal. Bisous.

– Bisous.

Je raccroche et fixe bêtement le téléphone. En partant précipitamment, je n’avais pas un seul instant imaginé que Callum pourrait faire chier Lisy. Il doit bien se douter que je ne veux plus rien avoir à faire avec lui après ce qui s’est passé, quand même !

J’ose jeter un œil vers Jordan qui est bien concentré sur la route, mais si j’en juge par la contracture de sa mâchoire et les phalanges presque blanches de la main qui tient fermement le volant, il n’est pas si calme que ça. Je range mon portable dans la poche de mon pantalon et me passe une main sur le visage. Jamais je n’aurais imaginé me retrouver dans un cauchemar pareil. J’ai toujours eu une petite vie tranquille. Je suis quelqu’un de tranquille. J’ai juste été attirée par quelqu’un que j’aurais dû éviter et ça s’est retourné contre moi. Je me sens plus que stupide. Le visage tourné vers la vitre, j’essuie de rage la larme qui coule sur ma joue. J’inspire un grand coup et tente de refréner le reste des larmes qui menace. Je sursaute au contact chaud de la main de Jordan sur la mienne que j’ai posée à côté de ma cuisse sur le siège.

– Tout ira bien, Sarah.

Je ne sais pas pourquoi mais je le crois. Je ne me tourne pas vers lui mais je serre légèrement sa main pour le remercier. Quelques secondes plus tard, il la retire et tourne dans la rue où ils habitent. Je reste bêtement à fixer ma main alors que j’ai encore l’impression de sentir sa chaleur. Je refais surface quand il se gare dans l’allée et coupe le moteur. Je sors de la voiture et inspire un grand coup. J’ai hâte de préparer le dîner, ça va occuper mon esprit, et je suis plutôt douée à ça.

***

J’ai passé mon après-midi à bouquiner sur la terrasse. J’ai proposé tout de suite en rentrant de préparer un sandwich rapide à Jordan parce que mon ventre s’était mis à grogner. On a donc grignoté en silence contre l’îlot central et il est allé s’affaler dans le canapé. Il n’est pas très bavard. Alors je me suis isolée dans le jardin. J’ai fait un petit tour, observé les fleurs qui colorent les parterres et j’ai ensuite piqué un livre dans la bibliothèque. Il est presque dix-huit heures quand j’entends du bruit dans la maison. Je referme à la hâte le bouquin et me précipite presque à l’intérieur. Scott vient de rentrer et je me jette à son cou. Je sais que cela ne fait même pas vingt-quatre heures que je ne l’ai pas vu mais c’est une pulsion. Il laisse tomber sa sacoche à terre et me rend mon étreinte.

– Salut, me dit-il tout bas, de sa voix chaude.

– Salut. Je suis désolée, dis-je en me reculant.

– Ne t’excuse jamais. Il y a quelques années, ça m’aurait fait chier, j’avoue, mais plus maintenant, ajoute-t-il en posant une main sur ma joue.

– OK.

Je le regarde ôter sa veste et ses chaussures. Mon frère est plutôt beau gosse. Je souris en le regardant. Il s’est même embelli ces dernières années. Peut-être est-ce l’âge qui le rend comme ça, ou plutôt Lindsey.

– Alors, ta journée ? demande-t-il en passant un bras sur mes épaules.

– J’avais un baby-sitter de choc, le grondé-je gentiment en donnant une tape sur son torse.

– Ouais, je sais. Il est où d’ailleurs ? fait-il en jetant un œil dans la pièce.

– Je n’en sais rien. Il ne m’a pas dit au revoir. Peut-être est-il dans sa chambre.

Je suis Scott dans la cuisine, où il nous sert une bière. Au moment où il retire les capsules, Joe et Brad entrent en tandem et bruyamment.

– Tu es vraiment un salopard, critique Brad en rigolant, pourtant.

– Oh, arrête. C’est plutôt marrant en fait.

– Tu ne perds rien pour attendre ! menace Brad.

Je les regarde, amusée, alors que Scott me tend une bouteille.

– Qu’est-ce qui se passe ? leur demande-t-il.

– Ce naze a pris rendez-vous pour moi pour un contrôle de la prostate. Depuis ce matin, je n’arrête pas de recevoir des appels de la secrétaire. Le premier, c’était pour confirmer le rendez-vous et les suivants, pour me convaincre que c’est très important de se faire contrôler. Putain, je te jure !

Je souris de toutes mes dents face à cette farce plutôt gentillette.

– Attends, tu n’as encore rien vu, me dit Scott. Si tu restes plus longtemps, tu assisteras à la guerre des conneries entre Brad et Joe. Ça devient usant, parfois.

– Oh, arrête ! ricane Joe. Tu t’es bien fendu la poire par moments.

– Ce n’est pas faux, admet mon frère.

– Allez, sers-nous une bière au lieu de critiquer, ordonne Joe en s’affalant dans le canapé.

– Tu as vu ça où ? se marre Scott.

Je joue au ping-pong entre les trois mecs. Niveau ambiance, ça a l’air d’être du haut niveau. Rien à voir avec ce que je vis avec Lisy. Je les laisse papoter devant la télé après que chacun a été servi en bière et m’attaque à la préparation du repas. Ça ne va pas me demander trop de travail et ça me fait plaisir.

Alors que je suis en train d’égoutter les pâtes, Lindsey et Shanna rentrent ensemble.

– Hum, ça sent bon ! s’exclame Shanna.

– Sarah cuisine, l’informe Scott en rejetant la tête en arrière pour accueillir le baiser de Lindsey.

– Tu l’as forcée à nous faire à manger ? s’offusque Lindsey.

– Alors là, c’est mal connaître Sarah. Tu ne la forceras pas à faire quoi que ce soit. C’est elle toute seule qui l’a décidé, comme une grande.

Lindsey se tourne vers moi, histoire de voir mon approbation. Je lui souris en hochant la tête et recouvre les pâtes après avoir mis du beurre.

– Quelqu’un m’aide à mettre la table ? Je ne sais pas où sont rangées les affaires.

– Ouais, j’arrive, se propose aussitôt Joe.

Il est en train de me sortir la vaisselle du buffet de la salle à manger quand Jordan descend les escaliers.

– Salut, dit-il à tout le monde.

Tous les colocs lui répondent en écho pendant que je le fixe. Il est prêt à partir. Je découvre sa plaque de flic accrochée à sa ceinture de pantalon. Je me demande dans quel département il est affecté, depuis combien de temps il est flic, toutes ces questions que j’aurais pu lui poser quand on était sortis mais qui ne me sont pas venues à l’esprit sur le moment.

– Je ne serai pas là pendant quelques jours, nous informe Jordan en récupérant sa veste en cuir. S’il y a un problème, je suis joignable sur mon portable.

– Comme d’habitude, chantonne Lindsey en allant l’embrasser sur la joue. Fais attention à toi.

– Bayram est là pour ça, dit-il. Moi, je m’occupe de lui. Bonne soirée.

Je le regarde partir et me tourne vers Joe qui installe les assiettes sur la table.

– Qui est Bayram ?

– Son coéquipier. Un gars très sympa. Tu auras sûrement l’occasion de faire sa connaissance.

Je hoche la tête et retourne en cuisine pour apporter tout ce qu’il faut et on prend place à table.

– Si tu nous fais à manger tous les soirs comme ça, marmonne Brad, la bouche pleine, je vote pour que tu restes parmi nous.

– Carrément, renchérit Joe qui a un peu de sauce tomate sur le menton.

– Je voulais faire des enchiladas au début, mais Jordan a tiqué, alors…

– Oh ! compatit Shanna. Jordan est d’origine espagnole, pas mexicaine.

– Oui, j’ai compris, il m’a fait la leçon.

– Il a le sang chaud des Hispaniques, mais surtout ne jamais le prendre pour un Mexicain.

– C’est noté, marmonné-je en retournant à mes spaghettis.

Pendant le reste du repas, je reste assez discrète et observe tour à tour les habitants de la maison parler de leur journée, plaisanter sur la blague de Joe.

Je suis assise à côté de Joe, d’origine asiatique, comme son prénom ne l’indique pas. Je ne m’aventurerai pas à dire s’il est plutôt d’origine chinoise, coréenne ou japonaise, je ne voudrais pas fâcher un autre colocataire. Il me fait penser à cet acteur qui joue dans une série médicale. Un physique attrayant, des yeux rieurs. Il est graphiste. Quand je suis venue la dernière fois, il fêtait ses 27 ans.

À sa droite, il y a Shanna, une petite black, de magnifiques cheveux frisés, de grands yeux clairs qui contrastent énormément avec sa peau couleur chocolat au lait. C’est l’artiste de la maison et elle est bibliothécaire à l’université de l’Illinois UIC.

Face à moi est assise Lindsey, la petite amie de mon frère depuis plusieurs années maintenant. Elle est danseuse et fait partie d’un groupe qui se présente souvent au Chicago Theatre. Elle est d’une beauté assez incroyable et d’une gentillesse infinie. Scott est plus que chanceux d’être tombé amoureux d’une fille comme ça et qu’elle soit tombée amoureuse de lui aussi.

Le dernier habitant est Brad, le plus timide de la bande, le plus charismatique aussi, je trouve. Il dégage quelque chose de bien à lui, il marque sa différence et je l’envie d’être aussi sûr de lui pour ça, même si c’est le moins exubérant. Il a une peau très claire, des cheveux noirs, il porte des lunettes. Il est percé à l’arcade et aux deux oreilles et je vois un tatouage dans son cou qui semble descendre plus bas sous son tee-shirt. Il fait un peu gothique mais ça reste discret. Il tient un magasin de musique où il vend instruments, CD et vinyles. Il organise parfois de petits concerts en comité restreint dans l’entrepôt qui jouxte son magasin. J’ai assisté à l’un d’eux la dernière fois que je suis venue et c’était extra.

La soirée se termine dans la bonne ambiance. Scott ne me pose pas de questions. Il doit sentir que c’est encore trop tôt.

***

Trois jours plus tard, je suis installée sur un transat sur la terrasse à observer le ciel encore dépourvu d’étoiles quand Scott rentre du boulot. Je n’ai pas fait grand-chose ces trois derniers jours, à vrai dire. Je me suis reposée, je ne souffre plus vraiment. Je me sens bien, en fait. La cicatrisation avance et les hématomes sont passés à une magnifique couleur entre le violet et le vert. J’ai beaucoup réfléchi par contre et j’ai le sentiment que c’est ce soir la grande discussion, si j’en juge par le visage de mon frère.

– Salut, me dit-il en souriant faiblement avant de se pencher en avant pour m’embrasser le dessus de la tête.

– Salut. Ça a été ta journée ?

– Oui, je bosse sur un jeu informatique en ce moment, alors c’est cool.

Mon frère est programmateur informatique. Il est employé par une grosse boîte, un peu le leader sur le marché je crois, alors ça roule plutôt bien pour lui, d’autant plus qu’il est très doué. Je le regarde prendre place face à moi. Ses épaules larges et musclées après des années de natation se contractent alors qu’il croise les doigts, coudes sur les genoux. Il a déboutonné les deux premiers boutons de sa chemise et sa cravate pend autour de son cou. Je me demande bien pourquoi il est aussi apprêté, parce que en temps normal, il va au boulot bien plus décontracté. Sans doute avait-il une réunion importante.

– C’est maintenant, c’est ça ? fais-je d’une petite voix en détournant le regard vers le ciel.

Je ne sais pas pourquoi mais j’ai toujours été attirée par le ciel et les étoiles. Les constellations qui forment ce qu’on veut bien voir m’ont toujours fascinée. Je pense que si je ne m’étais pas orientée vers l’événementiel, j’aurais adoré faire des études d’astronomie.

– Je ne veux te forcer à rien, murmure mon frère, la voix rauque.

– Qu’est-ce que ça va changer de savoir ?

– Rien, ricane-t-il.

– Si, ça va tout changer, ton regard sur moi va probablement changer, tu vas t’en vouloir encore plus et je vais me sentir encore plus coupable, fais-je, émue, en me tournant enfin vers lui.

– J’ai besoin de savoir, de comprendre.

– Je sais, réponds-je en me raclant la gorge.

On entend un gros ronronnement de moteur vrombir et on tourne tous les deux la tête en même temps. Comme rien ne bouge, on se fixe de nouveau et je sais que je ne peux plus me débiner.

– Tu avais raison à propos de Callum, dis-je, la boule au ventre.

Un éclair de colère passe dans les yeux de mon frère et ce que je redoutais se produit. Scott se relève brusquement, faisant racler le transat au sol, et fait quelques pas dans le jardin, les poings serrés.

– Ce salopard ! Je l’ai su dès que je l’ai vu, putain ! s’emporte-t-il.

– Il ne m’a rien fait directement, ajouté-je en attirant son regard.

– Qu’est-ce que ça veut dire ? fait-il en plissant les yeux.

– Je… Avant que tu n’arrives, expliqué-je en rapprochant mes genoux sur mon torse, il est venu m’annoncer qu’il avait quelques problèmes d’argent, des dettes de jeu. Je savais qu’il jouait régulièrement. Après tout, je bossais dans le club et même si je n’étais pas autorisée à aller dans l’arrière-salle, je me doutais bien de ce qu’il s’y faisait. Callum était un membre privilégié. Je ne sais pas trop ce qui m’a attiré chez lui. Je trouvais ma vie trop tranquille, j’avais besoin de changement, de quelque chose de nouveau. Callum était charmant sur le papier, toujours un mot gentil et agréable. Il a su me charmer. Je ne voyais rien en lui qui pouvait m’effrayer. J’ai bien vu que tu ne l’as pas aimé tout de suite. J’aurais dû suivre ton instinct, mais je voulais gérer ma vie toute seule.

Scott me fixe intensément. Je sais qu’il bout parce qu’il a le visage tout tendu, les poings toujours serrés et qu’il redoute ce que je compte lui raconter par la suite. Je redoute de le dire moi-même d’ailleurs. Je préférerais oublier, en fait.

– Le jour où j’ai débarqué ici, il m’a appelée dans la matinée. Il voulait que je passe au club, il avait besoin de mon aide. J’ai essayé de savoir pourquoi. Il m’a avoué qu’il avait encore des problèmes d’argent. J’étais au courant puisque je lui avais déjà prêté de l’argent pour l’aider.

– Tu as fait quoi ! s’écrie Scott, horrifié par ma naïveté, sans doute.

– Je ne savais pas quoi faire. C’était mon petit ami et il m’a suppliée de l’aider, sinon ils allaient lui faire bien pire.

– Mais tu étais avec lui depuis combien de temps ?

– Assez longtemps, Scott. J’ai fait ce qui me semblait juste sur le moment. Mais je lui ai dit que je ne pouvais pas l’aider financièrement une nouvelle fois. Il était d’accord et m’a demandé de passer au club pour discuter de la façon de l’aider. J’y suis allée sans crainte, je ne me doutais pas que… laissé-je en suspens alors que je sens les larmes monter.

Scott revient s’installer vers moi, il s’assied au pied de mon transat et s’empare de mes mains qui tiennent fermement mes genoux contre ma poitrine.

– Je n’arrive pas à croire que j’ai été stupide à ce point-là, marmonné-je.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Quand je suis arrivée, Callum était là, à m’attendre. Il était très nerveux et n’arrêtait pas de remuer. Il s’est excusé en me disant qu’il ne savait pas comment il en était venu à accepter ça. Je lui ai demandé de quoi il s’agissait quand deux mecs ont déboulé par-derrière.

– Ce sont eux qui t’ont fait ça ? demande-t-il en caressant ma joue.

– Oui, je… Callum a voulu effacer sa dette en m’échangeant pour une nuit.

– Que… QUOI ! hurle presque Scott en me faisant sursauter. Ce salopard t’a vendue pour éponger sa dette ? C’est bien ça ?

Je plonge la tête dans mes genoux et me mets à pleurer à chaudes larmes. Scott se calme légèrement et vient caresser mes cheveux.

– Est-ce qu’ils…

– Le plus grand s’est avancé vers moi et m’a agrippé les cheveux. Callum avait déjà déguerpi et je me retrouvais là, toute seule avec eux. Je ne me suis pas laissé faire et j’ai eu l’impression que ça les amusait, en fait. Ils n’arrêtaient pas de ricaner alors que je me débattais et ils me rendaient les coups au fur et à mesure. Mais je… J’étais au sol et l’autre commençait à vouloir… commencé-je sans réussir à mettre de mots sur les faits, quand soudain l’alarme incendie s’est enclenchée. Je ne sais pas pourquoi ni comment mais ça a détourné leur attention pendant un instant. J’ai alors balancé un coup de genou dans les couilles de celui qui était au-dessus de moi et quant à l’autre, j’ai attrapé un tabouret et je l’ai assommé avec. J’ai détalé aussi vite que j’ai pu.

– Mon Dieu, Sarah, pourquoi n’es-tu pas allée voir la police ?

Je renifle peu élégamment avant de lui répondre.

– Je n’en sais rien. Je… J’étais perdue, je me sentais responsable parce que je me suis mise dans cette situation toute seule. Lisy était absente et je ne savais pas quoi faire. J’ai préparé un sac à la va-vite, je suis passée à l’hôpital, et j’ai été à l’aéroport. Je voulais être auprès de toi, fais-je en ravalant mes larmes. J’ai dévalisé le bar de l’avion et je suis péniblement arrivée ici. Je ne savais pas quoi faire.

– Ma chérie, viens là, me dit mon frère en m’attirant vers lui. Je suis désolé d’avoir dû te remémorer tout ça. Je suis désolé que tu aies dû faire face à ça toute seule à Miami. J’aurais dû être là.

– Arrête, Scott, tu n’y es pour rien. Je t’interdis de t’en vouloir pour ça.

– Je t’interdis de T’EN vouloir pour ça, réplique-t-il, le regard sérieux.

Je hoche faiblement la tête avant de retourner dans ses bras.

– Je ne peux pas laisser ce type s’en sortir comme ça. Je n’arrive pas à croire qu’il t’ait fait ça. Et maintenant, qu’est-ce qui te retient de faire quelque chose ?

– J’ai réfléchi aux possibilités. Je pourrais retourner là-bas et porter plainte, mais je suis persuadée que Callum ne témoignera jamais en ma faveur. Il a trop à perdre et je ne connais pas les hommes responsables de ça. C’est ma parole contre la sienne.

– C’est ridicule ! Regarde ton visage ! Tu ne t’es pas fait ça toute seule !

– Je sais, Scott.

– Tu en as parlé à Lisy ? Qu’est-ce qu’elle en dit ?

– Bien sûr que j’en ai parlé avec elle. Elle n’a jamais porté Callum dans son cœur, mais elle comprend mon point de vue et elle en a parlé avec son père. Sans témoignages, il partage mon avis. Il est dans le milieu, il sait de quoi il parle.

– Je n’y crois pas ! C’est tout bonnement hallucinant. Dans quel monde vit-on ?

Il met le bazar dans ses cheveux, il est énervé. Mais qu’est-ce que j’y peux ?

– Scott, je t’en prie, dis-je en attrapant une de ses mains. Callum est à Miami, il ne sait pas que je suis là. Il ne peut plus me faire de mal.

Je tais le fait qu’il me harcèle de coups de téléphone. Mon ex se sent sûrement coupable mais je ne tiens absolument pas à lui parler. Il a fait assez de dégâts comme ça.

Scott soupire mais s’avance pour me prendre dans ses bras. On reste un instant silencieux. Sa chaleur me réconforte largement. J’espère un jour tomber sur un homme qui saura me faire sentir en sécurité comme il le fait. On sursaute tous les deux quand la porte de derrière s’ouvre sur Jordan. Trois jours qu’on ne l’a pas vu.

– Salut, dit-il. Désolé, je ne voulais pas vous interrompre.

– Ce n’est rien, soufflé-je.

– Ça va, mec ? demande Scott.

– Ouais, je vais juste au garage, dit-il en refermant la porte.

On le suit du regard. Il tire la porte qui s’ouvre en grinçant et la lumière s’allume. Je lance un regard interrogatif à Scott.

– Il bricole une vieille bagnole. Il s’enferme là-dedans quand il vient de passer une journée de merde. Dans des cas comme ça, il vaut mieux éviter de lui parler. Un peu comme au réveil, en fait. Il vaut mieux éviter de le bombarder de questions au lever. Je sais que ça ne fait que quatre jours que tu es ici et, crois-moi, je suis ravi de t’avoir auprès de moi, mais je me demandais si tu avais réfléchi à ce que tu voulais faire. Je veux dire… Tu vas retourner à Miami ? demande-t-il, de l’inquiétude dans la voix.

– Je l’ai envisagé, avoué-je, honnête. Mes amis sont là-bas, ma nouvelle vie était là-bas. Mais je ne me vois pas y retourner. Je ne pourrais pas, pas tout de suite, pas pour y vivre de nouveau. Je ne voudrais pas abuser. Je vais aller chez les parents.

– Hors de question ! s’exclame Scott en prenant mon visage dans ses mains. J’ai parlé aux autres, ils sont d’accord pour que tu prennes la chambre vacante.

– Quoi ! Mais non. Je vais me débrouiller, dis-je en secouant la tête. Vous êtes tous adorables, mais c’est trop.

– Non, c’est normal, dit-il en appuyant sur chaque syllabe. Tu vas payer ton loyer comme tout le monde, si c’est ça qui t’inquiète. Je vais avancer les deux premiers mois, tu seras là en vacances, pour récupérer de ce que ce connard t’a fait. Et ensuite, tu es assez grande pour savoir ce que tu as à faire.

– Je ne sais pas quoi dire, murmuré-je en n’osant pas le regarder, parce que j’ai l’impression d’être un boulet plus qu’autre chose.

– Sarah ? souffle Scott en soulevant mon visage par mon menton. Tout va bien aller, je te le promets.

Je souris face à cette promesse, qui me rappelle étrangement celle que m’a faite Jordan l’autre jour dans la voiture. Je détourne un instant le regard et fixe le garage où on n’entend quasiment aucun bruit.

– Il faudrait que j’aille à Miami, un simple aller-retour, ajouté-je en regardant Scott.

– Pour quoi faire ? Tu viens de dire que tu ne voulais pas y remettre les pieds.

– J’ai besoin de mes affaires.

– Tu t’en achèteras de nouvelles ici.

– Scott, dis-je doucement en posant une main sur la sienne. Je n’ai eu le temps d’emporter que quelques affaires auxquelles je tiens, mais j’en ai laissé plein d’autres. Je dois parler à Lisy, je ne peux pas décider de rester ici et laisser mon merdier là-bas. Je dois aussi régler certaines choses. Ce ne serait que l’histoire d’une nuit, un aller-retour. Je ramène avec moi dans l’avion tout ce que je peux mettre dans deux valises et le reste, je le fais venir par camion. Je n’ai pas grand-chose.

– Hors de question que je te laisse aller là-bas toute seule. Quand est-ce que tu veux y aller ?

– Je pensais à demain. J’ai regardé les vols.

– Bordel, Sarah ! s’énerve-t-il un peu plus. Je pars deux jours à Los Angeles pour une rencontre avec l’équipe partenaire. Je ne peux pas annuler.

– Je ne vais pas reculer le voyage, Scott. J’ai besoin de faire ça tout de suite, pour être débarrassée.

– Mais pourquoi ça presse comme ça ? Ce n’est pas comme si tu étais à la rue, sans famille et amis pour prendre soin de toi. Je ne comprends pas.

– Plus vite ce sera fait, mieux ce sera. Certes, je ne te cache pas que ça me fait peur d’y retourner, mais je veux régler cette histoire le plus rapidement possible.

– Non ! C’est NON ! Je ne veux pas prendre le risque ! Ce salaud est toujours là-bas et je suis sûr qu’il va essayer de prendre contact avec toi. Je parie qu’il essaie de t’avoir au téléphone, je me trompe ?

Mon silence parle pour moi, j’imagine. Il lève les yeux au ciel, se relève et lance encore quelques jurons. Je me doutais bien qu’il réagirait comme ça, le contraire m’aurait étonnée, mais ma décision est prise. Et puis je ne veux pas qu’il prenne un jour de congé pour m’aider, je lui cause assez de soucis comme ça. Alors en précipitant les choses, je me force à affronter cette merde seule parce que je suis fière, indépendante et, bon sang, je m’en veux tellement. Si j’arrive à faire face à tout ça, j’arriverai peut-être à moins m’en vouloir.

– Je comprends ta crainte, Scott, mais ça me regarde. Je vais y aller, c’est tout, affirmé-je.

– Mais tu ne peux pas envisager d’y aller toute seule, quand même !

– Je vais retrouver Lisy, je ne serai pas toute seule.

Scott me lance un regard sceptique. C’est la vérité, après tout. Même si j’ai des choses à régler là-bas et que je vais devoir aller en ville, Lisy sera prête à être à mes côtés. Notre affrontement est interrompu par Jordan qui sort de la remise. Il porte un simple tee-shirt blanc parsemé ici et là de taches de cambouis. Il est en train de s’essuyer les mains sur un chiffon qui n’a probablement plus un seul endroit propre.

– Je ne voulais pas espionner votre conversation, dit-il d’une voix grave. Mais Scott a l’air passablement énervé et sa voix porte jusque dans le garage.

Magnifique ! Exposer ma vie aux yeux, ou plutôt aux oreilles de gens que je connais à peine, j’adore ! Je bascule les jambes sur le côté du transat et soupire lourdement.

– Je peux accompagner Sarah si tu refuses qu’elle soit seule, propose-t-il.

– Tu ferais ça ? bafouille Scott, stupéfait par sa proposition.

– Bien sûr. Je suis de repos les trois jours à venir.

J’hallucine ou ils discutent comme si je n’étais pas là ? Et mon avis à moi ? Ils en tiennent compte ?

– Hors de question ! m’exclamé-je en bondissant sur mes pieds alors que j’étais restée muette les secondes précédentes, sous le choc.

– Sarah, je… tente Scott.

– Non ! Tu ne peux pas lui demander ça, bon sang. Je refuse d’être un poids, tu entends ? Je t’ai expliqué les raisons. Je vais y aller toute seule comme une grande fille, affirmé-je, sur la défensive. Et le problème, c’est parce que j’en suis une, de fille. Si j’avais été un mec, tu n’aurais jamais proposé ça.

Je vois qu’il se retient de répliquer que si j’avais été un mec, je ne me serais probablement pas fait tabasser comme ça a été mon cas, mais rien n’est moins sûr, alors je campe sur mes positions. Je l’affronte du regard en ignorant Jordan. Il ne pensait sûrement pas à mal en se proposant de la sorte, mais c’est entre mon frère et moi.

– Je comprends ce que tu dis, Sarah. Vraiment.

– Ah oui ?

– Bien sûr. Je suis ton frère et on se ressemble énormément. Tu tiens à faire valoir ta fierté et ton indépendance, c’est tout à ton honneur.

– Oh, arrête ! déploré-je en secouant la tête. Je ne vois même pas pourquoi on discute de ça. Je n’ai pas besoin d’un baby-sitter. Je l’ai déjà accepté le lendemain que je suis arrivée. Jordan a mieux à faire.

– Si je pouvais, je viendrais avec toi. Tu me repousserais comme ça ? demande Scott en essayant de me prendre par les sentiments.

– Oui ! Je ferais pareil. Parce qu’une nouvelle fois, ça me regarde !

– Très bien, mets-toi à ma place, alors ! s’énerve-t-il. Tu es partie de Miami parce que tu as eu peur, c’est normal. Tu es venue me trouver, moi ! Tu n’es pas allée voir Lisy ou son père. Tu as pris un avion et tu as débarqué à Chicago.

– J’avais besoin de toi.

– Je sais. Je te demande de prendre en considération mes craintes, Sarah. Quand je suis venu te voir la dernière fois, je suis parti avec un mauvais pressentiment. Imagine ce que je ressens quand je me rends compte que j’avais vu juste mais que je n’ai rien fait.

– Ce n’est pas de ta faute, Scott.

– Je sais et ce n’est pas de la tienne non plus. Mais ça ne change rien au fait que je ne peux pas te laisser y aller toute seule. Ne vois pas ça comme du baby-sitting. Jordan est flic, il sera là en cas de problème.

Je soupire de frustration. Je comprends parfaitement tous ses arguments, c’est mon frère. Mais accepter que Jordan m’accompagne ? C’est absurde.

– Tu me connais à peine, dis-je en me tournant vers Jordan. Je ne peux pas dire oui.

– Bien sûr que tu peux ! s’exclame Scott.

Je le foudroie du regard. Ce n’est pas possible ! Je vois bien qu’il ne me lâchera pas.

– Sarah, dit Jordan en faisant un pas vers moi. Je comprends parfaitement ce que tu ressens. Et effectivement, on ne se connaît pas encore. Mais j’ai une sœur et je réagirais exactement comme Scott si j’étais à sa place, peut-être même plus excessivement encore. Il se fait du souci pour toi, c’est tout. Je me ferai tout petit, je serai là si besoin et je pourrai te donner un coup de main pour tes affaires.

– Je sais bien, grogné-je, mal à l’aise à cause de toute cette attention. Il ne manquerait plus qu’un autre coloc débarque. Mais je ne peux pas accepter que tu quittes Chicago pour une nuit pour moi, c’est bien trop. Je dois régler mes problèmes. MES problèmes.

Je souffle, épuisée par cette conversation qui dure depuis bien trop longtemps maintenant.

– Sarah, murmure Scott en prenant mon visage en coupe. Fais-le pour moi, pour me rassurer. Si je le pouvais, j’irais avec toi, tu t’en doutes bien. Mais c’est trop précipité.

Je jette un coup d’œil à Jordan, qui se tient droit comme un I, impossible de lire quoi que ce soit dans ses yeux. Est-ce que j’ai envie qu’il m’accompagne ? Non. Est-ce que j’ai le choix ? Vraisemblablement pas. Je soupire fortement comme quand j’étais petite fille et mon frère sourit en voyant qu’il vient de remporter la victoire.

Chapitre 6

Jordan

 

Sarah a insisté pour me payer le billet d’avion. J’ai largement les moyens de me l’offrir, mais je n’ai pas voulu la vexer, d’autant plus que j’ai bien vu qu’elle n’était pas franchement ravie à l’idée que ce soit moi qui l’accompagne. Je ne sais pas vraiment ce qui m’a pris d’intervenir dans leur conversation et de me proposer. J’ai tout entendu de la confession de Sarah. Moi aussi, j’ai serré les poings en découvrant ce que ces pauvres types lui avaient fait subir. Alors quand j’ai vu Scott réagir face à la décision de sa sœur, je me suis décidé. Je suis probablement mieux préparé à faire face à cette situation grâce à mon métier.

Me voilà donc dans l’avion, Sarah à mes côtés. Un peu plus de trois heures de vol. Rien d’insurmontable. Toutefois, je sens que Sarah est sur la réserve. Si le lendemain de son arrivée, elle était assez causante avec moi, là, on ne peut pas dire qu’elle le soit vraiment. Elle est probablement gênée que je sois au courant de ce qui lui est arrivé. Elle est concentrée sur son écran et je fixe le ciel à travers le hublot. Je n’ai pris qu’un petit sac de voyage, tandis que Sarah trimbale deux grosses valises qui sont en soute et un sac de voyage qui fait deux fois la taille du mien. Je n’ai pas pu m’empêcher de sourire quand je l’ai vue descendre avec ça avant qu’on aille à l’aéroport.

J’ai dû laisser mon arme en gage à l’embarquement. Je me sens nu sans elle. Ma plaque pend sous mon tee-shirt mais ce n’est pas pareil. Au fil des années à exercer en tant que flic, mon arme est devenue une extension de moi-même. Je trépigne d’impatience alors qu’on attend que je puisse la récupérer dans le hall de l’aéroport, le MIA. J’ai tout un tas de documents à signer. Sarah a récupéré ses deux valises et s’est occupée de louer une voiture. Je lui ai demandé de ne pas prendre un truc trop petit. Vu ma carrure, je me voyais mal conduire une Mini. Je lui ai proposé de payer la location, mais elle a refusé.

Je suis soulagé quand je la vois ouvrir les portières d’un SUV, un Ford Edge, quoique un peu voyant avec son rouge cerise, mais ça, c’est mon côté chiant qui tique. Je l’aide à glisser les valises dans le coffre et je tends la main pour récupérer les clés.

– Je peux conduire, me dit-elle en prenant la mouche.

– Bien sûr, mais je préfère conduire, si tu n’y vois pas d’inconvénient.

– Tu ne connais pas Miami, dit-elle en croisant les bras sur sa poitrine.

– Il y a un GPS dans la voiture, tu n’auras qu’à programmer ton adresse.

Elle tique légèrement et me lance les clés avant de faire demi-tour. Je souris en entendant la portière se refermer brutalement. Eh bien, ces deux jours vont être sympas !

À peine je prends place et insère la clé qu’elle bidouille sur la console centrale pour entrer son adresse. J’attends qu’elle ait fini et lance le moteur. Pendant tout le trajet, on ne dit pas un mot. Il est un peu plus de onze heures trente quand je me gare au pied de son immeuble sur une place qu’elle m’indique. Je m’occupe de mon sac et de ses deux valises tandis qu’elle prend juste son sac de voyage et me tient la grille de son immeuble. Il s’agit d’un bel immeuble en bord de mer, sécurisé avec une grille dans la cour et un Digicode à son entrée.

Dans la voiture, j’ai pu observer les palmiers qui bordent les routes, ce ciel bleu immaculé. Je comprends qu’on puisse avoir voulu quitter Chicago pour venir vivre ici. L’été toute l’année. Je la suis jusque dans l’ascenseur. Il nous emmène jusqu’au treizième étage et je la suis une nouvelle fois dans le couloir jusqu’à son appartement. Au moment où elle pousse la porte, elle émet un long soupir, comme si remettre les pieds ici la bouleversait. Je pose les valises dans un coin près de la porte et referme derrière moi.

– Tout va bien ? lui demandé-je enfin parce que ce silence commence à me peser.

– Euh, ouais, répond-elle après s’être raclé la gorge.

– J’ai l’impression que tu m’en veux d’être ici avec toi, je me trompe ? lâché-je enfin, pour crever l’abcès.

– Que… Quoi ? s’étonne-t-elle en se tournant vers moi.

– Ben ouais, je me suis presque incrusté. J’ai bien vu que tu ne voulais pas que je t’accompagne.

– Oui, c’est vrai. C’est juste que… On ne se connaît pas vraiment et tu traverses le pays pour être avec moi… Ce n’est pas normal.

Je lui souris franchement.

– Je connais ton frère et du coup ça me paraît normal de t’aider. Je me répète : j’ai une sœur également et je comprends ce qu’il ressent. Je n’aurais pas accepté qu’elle fasse ça toute seule non plus.

– Je sais. Mais ça me met mal à l’aise, c’est tout. Tu as sûrement mieux à faire que de surveiller la petite sœur de Scott, non ?

– Pas spécialement, non, fais-je en secouant la tête, histoire d’y mettre plus de poids.

Elle hausse les sourcils et me tourne le dos pour entrer un peu plus dans le salon. Elle se poste devant la baie vitrée qui s’ouvre sur l’océan. Je la rejoins en silence et observe la vue à couper le souffle.

– Impressionnant, murmuré-je.

– Oui, tous les matins, je prends mon café postée devant la baie vitrée, légèrement ouverte. La brise matinale qui vient caresser mon visage, l’odeur, le bruit des oiseaux, les rayons du soleil qui commencent à chauffer, je ne connais rien de plus paisible, explique-t-elle, les yeux perdus au loin.

Son visage de profil s’étire dans un sourire apaisé et heureux. Son nez se fronce alors qu’elle doit penser à quelque chose et, à cet instant, je la trouve vraiment magnifique. Mais j’occulte ce constat dans un coin bien profond de ma tête, parce qu’elle est effectivement la petite sœur de Scott.

– Je suis désolée de ne pas avoir été sympa ce matin, dit-elle en se tournant vers moi.

– Ce n’est rien, Sarah.

– OK. Je t’emmène déjeuner en ville, décrète-t-elle avant de m’abandonner dans le salon. Je reviens.

– Sarah ?

– Oui ? dit-elle en revenant sur ses pas.

– Les toilettes ?

Elle me montre la première porte à droite dans le couloir et disparaît sûrement dans ce qui est sa chambre. Je vais me soulager et tente de trouver la salle de bains en ouvrant la porte juste après les W.-C. Je passe un peu d’eau sur mon visage après m’être lavé les mains. Quand je reviens dans le salon, je découvre que Sarah s’est changée. Elle a troqué son jean et son tee-shirt contre une petite robe fluide dans les tons jaune paille. Elle est toute fraîche et jolie. Je vais finir dans de beaux draps si je continue à remarquer des trucs pareils et à la regarder comme ça ! Elle récupère un petit sac qu’elle met en bandoulière et on ressort.

Je la laisse m’indiquer la route pour rejoindre le centre-ville et on s’arrête dans un petit restaurant très sympa. Comme on n’aura pas le temps de faire du tourisme, je lui demande de me parler de Miami et d’elle. Elle le fait volontiers. Elle me dit avoir étudié à la fois en communication et en commerce. Comme elle voulait travailler dans l’événementiel, elle voulait mettre toutes les chances de son côté en ayant deux bagages. Je suis impressionné, moi qui ai seulement fait l’école de police. Elle est animée quand elle parle, elle remue énormément les mains, son visage est particulièrement expressif. Elle sourit souvent, elle déborde de joie de vivre malgré ce qu’elle a vécu. Ça démontre une force qu’elle doit sous-estimer ou même ne pas être consciente de posséder.

– Tu penses vraiment pouvoir quitter Miami ? demandé-je alors qu’on attaque notre café.

– Je ne sais pas. Mais est-ce que j’ai vraiment le choix ? Je ne pense pas pouvoir me sentir en sécurité ici et je suis persuadée que Scott ne me laisserait pas vivre ici toute seule. Ça va être dur de tout abandonner. Au-delà de la ville en elle-même, j’ai des amis ici, mes habitudes. J’ai encore des amis sur Chicago avec qui je suis restée en contact bien après mon départ et que je revois dès que je monte, mais je me suis construit une vie ici. Je pensais vivre mon avenir ici, dit-elle, émue, en détournant son regard vers la vitrine.

– Ça demande du courage de tout quitter comme ça.

– Du courage ou bien tout le contraire si on y réfléchit bien. Je suis obligée de partir parce que j’ai la frousse, pas l’opposé, dit-elle, amère.

Je ne peux que répondre par un petit sourire contrit. Elle s’excuse pour aller aux toilettes. J’en profite pour aller payer même si elle m’a dit vouloir m’inviter. Je sors sur le trottoir pour l’attendre et ainsi profiter du temps magnifique. Même s’il fait beau et que les températures sont plus qu’agréables en ce moment à Chicago, bizarrement, la sensation n’est pas la même ici. L’air semble plus chaud, plus humide, plus lourd.

– Pourquoi tu as payé ? s’exclame-t-elle en déboulant à l’extérieur. Je voulais t’inviter. L’hôtesse m’a dit que tu avais réglé.

– Tu as déjà payé l’avion, la voiture, je peux au moins payer le resto, non ? dis-je fermement.

Elle fait encore cette petite moue avant de hausser les sourcils et d’abdiquer.

– Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

– Je dois passer à la banque pour faire le nécessaire. Ce n’est pas très captivant.

– Pas de soucis. Il y a besoin de la voiture ?

– Non, on peut y aller à pied.

– Très bien, je te suis.

***

Pendant que Sarah est occupée à la banque pour le transfert de son compte sur Chicago, je l’attends patiemment sur un banc, pas très loin de l’autre côté de la rue. L’endroit ressemble à un petit square, assez ombragé, plutôt sympa. J’ai une vue sur l’entrée de la banque mais je ne vois pas Sarah à l’intérieur. Je viens de remarquer un mec qui vient de passer trois fois devant. Il est maintenant au téléphone. Mon instinct de flic me dit qu’il est louche, mais je ne suis pas d’ici et même si j’ai ma plaque et mon arme, je ne suis pas en mesure de faire quelque chose. À Chicago, je serais allé voir le gars et j’aurais fait un contrôle de papiers. Je le fixe alors qu’il est stoppé à quelques mètres de l’entrée. Il hoche la tête avant de raccrocher puis poursuit son chemin. Sans doute une fausse alerte.

Sarah sort de la banque et vient me rejoindre.

– Désolée d’avoir été aussi longue.

– Il n’y a pas de mal. Rassure-moi, tu ne te promènes pas avec des liasses de billets dans ton sac ?

– Non, sourit-elle, je n’ai rien eu à retirer. Ils transfèrent mes fonds à Chicago sans souci.

– OK. On fait quoi maintenant ?

– On peut rentrer. Il faudrait que je commence les quelques cartons et mes valises. Le transporteur doit venir demain en début d’après-midi, juste avant qu’on ne parte pour l’aéroport.

– OK, eh bien, je te suis, dis-je en tendant la main devant elle parce que je serais bien incapable de rejoindre la voiture.

Elle remonte son petit sac sur son épaule et on sort du square pour rejoindre l’avenue principale. Elle empêche de justesse sa robe de remonter à cause d’un coup de vent et se met à rire. Je ne peux m’empêcher de l’accompagner. Elle paraît si insouciante. Je me demande comment elle est capable d’être comme elle est après ce qu’elle a vécu.

– Qu’est-ce qu’il y a ? demandé-je alors qu’elle s’arrête net à mes côtés.

Je la fixe en fronçant les sourcils parce que tout à coup, l’insouciance et la joie de vivre que je voyais à l’instant ont disparu.

– Sarah ?

– Il est là, murmure-t-elle d’une voix rauque. Juste devant.

– Qui ça ? Celui que tu as fui ?

– Oui. Callum.

Je me redresse et vois un homme venir droit sur nous, le pas rapide. Ce n’est pas le même type que tout à l’heure, celui que je trouvais suspect. Il est plutôt beau gosse. Si je ne savais pas ce qui s’est passé, j’aurais pu dire qu’il formait un joli couple avec Sarah. Les cheveux noirs légèrement décoiffés, le visage anguleux, je comprends immédiatement ce qui a pu déranger Scott quand il l’a rencontré, alors qu’il approche. Son regard possède une étincelle dérangeante. Sarah ne l’a sans doute jamais aperçue parce qu’il savait y faire, mais elle est bien là.

– Sarah ! s’écrie-t-il, alors que d’instinct je me mets entre elle et lui. Je me suis fait un sang d’encre.

– Arrête tes conneries ! s’exclame-t-elle en repassant devant moi.

On dirait qu’elle est bien décidée à lui tenir tête. Je me rends compte que c’est uniquement la situation qui l’a empêchée de se défendre, parce qu’elle semble parfaitement capable de l’affronter sans que je sois là.

– Sarah, enfin, je…

– Rien de ce que tu pourras dire ne va excuser ce qui s’est passé !

– Je ne savais pas.

– Qu’est-ce que tu imaginais ?

– C’est moi qui ai déclenché l’alarme.

– Et tu crois que je vais te dire merci ? s’emporte-t-elle, les joues rouges. Comment ai-je fait pour ne pas voir qui tu étais réellement ?

Callum fait un pas vers elle, ce qui a pour effet de la faire reculer. Elle se retrouve presque contre mon torse mais ne bouge pas pour autant. Je décide de rester comme je suis afin de lui apporter un peu de confiance et de réconfort aussi. Elle ne craint rien tant que je suis là.

– Je ne sais pas ce que tu crois, Callum, mais tu vas arrêter de m’appeler. Tu vas arrêter de traîner près de l’immeuble et tu vas arrêter de harceler Lisy, sinon ça finira mal pour toi. Tu sais qui est son père. La seule raison pour laquelle tu es libre, c’est parce que je n’ai pas porté plainte. Je sais très bien que tu t’écraseras devant ces hommes et que tu ne me défendras pas. Si tu avais été ce genre d’homme, rien ne me serait arrivé.

– Je n’ai pas su faire face, marmonne-t-il.

Putain, j’hallucine, ce mec est vraiment pitoyable.

– Sarah, merde, est-ce qu’on peut en parler ?

– Je t’ai dit tout ce que j’avais à te dire. Je n’ai rien à ajouter.

Il soupire exagérément. C’est comme s’il voulait passer pour la victime, le pauvre mec abandonné par sa nana. Non mais quel connard ! Au moment où il pose un regard peu avenant vers moi, je décide d’intervenir, histoire de mettre un peu plus de poids aux propos de Sarah.

– Tu vas la laisser tranquille, mec, grondé-je en faisant un pas vers lui, Sarah à mes côtés.

– T’es qui, toi ? demande Callum, en me jaugeant de la tête aux pieds.

– Je suis un ami de Sarah et tu as tout intérêt à lui foutre la paix, le menacé-je en ouvrant légèrement ma veste afin de dévoiler mon holster et le Glock 22 accroché.

– Putain, Sarah ! Je suis désolé, tente-t-il malgré tout.

– Tu dégages, ordonné-je en grognant presque et en posant le bout de mes doigts sur son torse.

– Tu ferais mieux de l’écouter, Callum, intervient Sarah.

Je lui lance encore un regard noir avant qu’il ne fasse demi-tour. Je me tourne enfin vers Sarah, qui fixe toujours la silhouette de Callum. Elle est figée comme une statue et je sais qu’elle essaie de prendre sur elle pour paraître forte, mais je vois bien que cette rencontre l’a affectée.

– Heureusement que tu étais là, souffle-t-elle.

On dirait qu’elle l’admet à contrecœur, même si je trouve qu’elle s’est bien débrouillée.

– Oui, heureusement, acquiescé-je en jetant un coup d’œil pour voir si l’autre abruti est bien parti. Viens, on rentre, il pourrait revenir à la charge.

– OK. Je voulais faire quelques courses pour ce soir, mais ça t’ennuie si on commande juste à manger ? demande-t-elle d’une toute petite voix.

– Non, bien sûr que non.

Elle reste bien sagement à mes côtés et silencieuse alors qu’on rejoint la voiture. Une fois que nous sommes rentrés à l’appartement, elle s’excuse pour aller dans sa chambre. Je suppose qu’elle veut commencer à préparer ses valises, mais quand, dans le silence de l’appartement, il me semble entendre des pleurs, je ne peux pas m’empêcher de rejoindre le couloir et de pousser délicatement la porte de sa chambre pour voir si j’ai rêvé. J’ai légèrement l’impression d’envahir son espace privé, mais ça me tue de la savoir comme ça.

– Sarah ? demandé-je doucement avant de pousser un peu plus la porte.

Je la trouve assise sur le lit, le dos tourné à la porte, face à la fenêtre de sa chambre.

– Quoi ? fait-elle en reniflant.

Difficile pour elle de nier qu’elle était en train de pleurer.

– Tu as besoin de quelque chose ? demande-t-elle en se redressant vivement et en essuyant violemment les larmes qui sont sur ses joues.

– Tu vas bien ?

– Oui, ment-elle. Je vais faire mes valises.

Elle se dirige vers sa penderie, le regard vide.

– Sarah… l’arrêté-je. C’est pour ça que je suis venu avec toi. Pour que ce type ne puisse pas t’approcher. Tu peux me faire confiance. Mais en toute honnêteté, je suis impressionné. Tu es plus forte que tu ne le penses.

Les yeux qu’elle me lance pourraient achever n’importe qui. Un mélange de peur, de reconnaissance et d’un petit autre chose me scie sur place. Une larme qu’elle n’a pas pu retenir coule le long de sa joue et avant que je n’aie pu lever ma main pour l’essuyer, Sarah fait un pas et s’effondre dans mes bras. Je la laisse évacuer tout ce qu’elle ressent et passe mes mains dans son dos. Un sentiment bizarre s’empare de moi, quelque chose que je refuse de ressentir. Alors, comme un crétin, je pose mes mains sur ses bras et la repousse doucement.

– Désolée, désolée, se confond-elle en excuses, alors que je me rends compte qu’elle prend mon geste pour un rejet.

Je pourrais dire quelque chose, m’excuser, ce n’est pas l’impression que je voulais donner, mais après réflexion, je me dis que c’est sûrement mieux ainsi. Sarah est la petite sœur de Scott et je ne peux pas me permettre d’être trop à l’aise avec elle. Il faut que je respecte une certaine distance.

– Je suis désolée. Ça va aller. Je vais faire mes valises et m’occuper les mains. Mes valises…

Elle se rend compte qu’elles sont encore dans l’entrée. Elle me laisse pour aller les récupérer et je la suis.

– Tu as besoin d’aide ? Je ne supporte pas de rester à ne rien faire, lui dis-je en haussant les épaules.

– Eh bien, euh… Je dois avoir des cartons par là, dit-elle en ouvrant la porte d’un placard.

Elle en sort trois dépliés et me les tend.

– Tu peux t’occuper de l’étagère dans ma chambre, si tu veux. Il n’y a pratiquement que des livres.

Je l’entends vider son armoire alors que j’empile les livres dans le carton. Des livres de cours, des romans, quelques encyclopédies diverses, dont une sur le cinéma d’art et d’essai. Cette fille a l’air de s’intéresser à énormément de choses. Je ferme le premier carton et en attaque un second avec des bibelots.

– Oh, attends, je vais faire un peu de tri, dit-elle en m’interrompant.

Je repose ce que j’ai dans les mains sur l’étagère et la regarde faire. Elle ouvre un autre carton et pose dedans ce dont elle ne veut plus. Plusieurs cadres contenant des photos avec elle et l’autre connard finissent directement dans le fond du carton. Ceux avec son frère, sans doute ses parents et une fille atterrissent dans mon carton. Elle finit de trier et l’étagère se retrouve nue. Une valise est ouverte sur le lit tandis que l’autre est fermée et posée debout contre le lit. Je tente de ne pas regarder ce qu’il y a dedans mais c’est peine perdue quand j’aperçois des sous-vêtements. L’armoire est vide et elle a commencé à vider la commode. Je distingue des soutien-gorge très colorés qui m’ont l’air plutôt sexy. Je me racle la gorge et décide qu’il est temps de lui laisser un peu d’air.

– Je peux aller prendre un truc à boire ?

– Oui, bien sûr ! Fais comme chez toi. Il y a ce qu’il faut dans le frigo.

Je hoche succinctement la tête, sors et respire un bon coup. Putain !

***

On vient juste de finir la pizza qu’elle a commandée. Un vrai délice ! Je pensais avoir mangé les meilleures pizzas à Chicago, mais celle-ci est une tuerie. J’en suis à ma troisième bière, Sarah entame sa seconde. Elle a fini ses deux valises, elle a rempli un troisième carton à faire rapatrier à Chicago, le reste doit aller à la poubelle. Elle n’a visiblement rien d’autre dans l’appartement. Tout appartient à sa coloc, Lisy.

– Je veux te montrer quelque chose.

Je hoche la tête tout en avalant ma gorgée de bière.

– Viens avec moi, dit-elle.

Elle attrape ses clés et on sort de l’appartement. Je la suis alors qu’elle emprunte l’escalier de secours. Mais on ne descend pas, on monte et on ne s’arrête que lorsqu’on a atteint le toit de l’immeuble. Je découvre avec surprise qu’un petit coin a été aménagé avec un barbecue, quelques chaises et transats. La vue est juste époustouflante. Même s’il fait nuit, je devine l’océan face à nous. Les lampadaires le long de l’avenue se reflètent dans l’eau et donnent un côté romantique au spectacle. Sarah prend place dans un transat et je l’imite.

– Je venais ici presque tous les soirs, pour ça, dit-elle en pointant un doigt vers le ciel.

Je lève les yeux et découvre un ciel immaculé, les étoiles bien brillantes et les constellations.

– Je trouve apaisant ces dessins formés par ces étoiles, à des milliers de kilomètres de nous et pourtant si visibles. Le ciel ne semble pas être comme à Chicago. Tout ici est lumineux, chaleureux. Je ne sais pas si j’arriverai à me refaire à Chicago, ses hivers si rudes. Je dois réapprendre à vivre là-bas.

Je ne dis rien. On reste silencieux, à contempler les astres. Elle m’en détaille quelques-uns dont celui qui me touche plus particulièrement, celui du Taureau.

– Il me semble que tu avais dit à ton frère que tu ne serais pas toute seule. Tu as parlé de ta coloc, mais elle n’est pas là.

– Lisy était en formation sur Tampa aujourd’hui. Elle ne rentre que demain matin. Tu pourras la rencontrer à ce moment-là.

– Je ne dis pas ça pour ça, Sarah.

– Je sais bien. Si tu n’étais pas là, effectivement, aujourd’hui, j’aurais dû faire face seule. Mais ce n’est pas le cas, alors n’en parlons plus.

Elle refuse d’affronter mon regard alors je laisse tomber. Quand nos bières sont finies, on décide de rentrer. Alors qu’elle pousse la porte de son étage, mon portable sonne et je stoppe ma marche.

– Je prends ça, je n’en ai pas pour longtemps.

– OK.

Chapitre 7

Sarah

 

En entrant dans le couloir, je tombe sur Callum en train de tambouriner à ma porte. Que la soirée se finisse bien, c’était vraisemblablement trop demander ! Après notre rencontre de cet après-midi et mon petit craquage dans la chambre, je pourrais avoir peur. Mais j’en ai marre ! Je suis épuisée par tout ça. Je respire un bon coup et m’avance, prête à l’affronter une nouvelle fois. J’espère juste que je vais réussir à contenir ma colère, je ne voudrais pas réveiller les voisins.

– Putain, Sarah ! s’exclame-t-il en me voyant arriver.

– Qu’est-ce que tu fais là ? demandé-je en jetant un œil derrière moi.

– Je me suis dit que j’aurais une chance de te trouver ici.

– Lisy t’a demandé de ne plus venir. Et il me semble l’avoir fait tout à l’heure. Qu’est-ce que tu n’as pas compris ?

– J’ai besoin de te parler, Sarah.

– Qu’est-ce que tu peux bien avoir à me dire ? Rien de ce que tu me diras ne pourra t’excuser, Callum. Je ne vais pas me répéter. Tu me fais perdre mon temps.

– Je m’en veux tellement, dit-il en passant une main dans ses cheveux.

– Ça n’a pas d’importance !

– Je les ai remboursés. Je suis inscrit dans un groupe d’aide.

– Tant mieux pour toi, Callum. Mais encore une fois, ça ne change rien. J’ai été très claire et il n’y a aucune chance que je revienne sur ce que j’ai dit. Tu entends ? AUCUNE ! Ne m’appelle plus et ne cherche plus à me revoir.

– Je t’en prie, Sarah, donne-moi une chance, supplie Callum en s’avançant vers moi.

– Non, va-t’en.

– Sarah, écoute-moi…

– Tu es sourd ou quoi ? gronde une voix derrière moi.

– Putain ! Mais qu’est-ce que… ? Qu’est-ce qu’il fout là, lui ? demande Callum, en colère.

– Va-t’en, Callum. Tu n’es pas le bienvenu ici !

– Putain, je n’y crois pas ! Tu sors avec ce mec ?

– Ce ne sont pas tes affaires, Callum, dis-je, en colère.

– C’est la dernière fois que je me répète, menace encore Jordan en s’interposant entre Callum et moi.

– Tu crois que tu me fais peur ? rit Callum.

– Peut-être pas, mais tu ne me fais pas peur non plus, et crois-moi, même sans mon arme, je ne fais qu’une bouchée de toi, pauvre naze. Tu dégages. Si je te revois mettre les pieds dans cet immeuble ou emmerder Sarah, tu auras affaire à moi et là tu verras de quoi je suis capable.

Callum soupire un grand coup et finit par renoncer. Il tourne les talons, appuie violemment sur le bouton des ascenseurs. Je le fixe jusqu’à ce que les portes s’ouvrent. Callum me lance un dernier regard avant de disparaître. Jordan se retourne vers moi et me voit retenir mon souffle.

– Il est parti, il ne te fera pas de mal, affirme-t-il en posant ses mains chaudes sur mes bras.

– Je sais. De toute façon, demain je suis partie et il ne saura pas que je suis retournée à Chicago. Il ne viendra jamais me chercher là-bas.

Je me tourne pour ouvrir la porte de l’appartement. J’y arrive péniblement.

– Pourquoi tu trembles comme ça, alors ? Encore une fois, tu t’en es bien sortie face à lui.

– C’était dur, mais j’en avais peut-être besoin. Mais je…

– Tu t’en fais pour ta coloc ? essaie-t-il de deviner.

– Peut-être un peu. Je vais partir, mais lui, il sera toujours là. Il risque de la faire chier un moment. Enfin, je la connais, nous ne sommes pas amies pour rien, souris-je.

Je pense à elle, à son sourire, je m’en veux de lui donner du souci comme ça.

– Enfin, s’il persiste, il tombera sur plus effrayant que toi.

Jordan fronce les sourcils, exigeant plus de détails.

– Le père de Lisy est capitaine dans la police de Miami. C’est un black qui fait plus d’une tête de plus que toi et sûrement plus de cent kilos. Callum a déjà eu affaire à lui, il ne s’y risquera pas une autre fois.

Jordan hoche succinctement la tête et je referme la porte à double tour.

– Eh bien, alors, souffle un peu. Essaie de ne pas t’en vouloir plus, ça ne sert à rien.

– Je vais essayer.

J’essaie de négocier pour lui laisser mon lit, mais il refuse catégoriquement. Alors je lui sors le nécessaire pour qu’il puisse s’installer sur le canapé, qui est assez confortable heureusement, et je l’abandonne pour aller dans la salle de bains. Je lui laisse ensuite la place et lui souhaite une bonne nuit. Et j’ai tout le mal du monde à trouver le sommeil.

***

Le lendemain matin, je suis réveillée par une tornade qui vient s’écraser sur mon lit, sans aucune pitié pour moi.

– Sarah ! Bon sang, je me suis fait un sang d’encre, me gronde Lisy avant de me prendre dans ses bras.

– Tu m’as manqué aussi, souris-je contre son épaule.

Elle sent bon la vanille et le soleil. Sa peau est toute chaude et elle paraît bien trop éveillée pour une heure si matinale. J’ai envie de lui poser des questions sur sa formation, sur Tampa, mais elle en a décidé autrement.

– Avant toute chose, j’aimerais savoir qui est ce mec qui dort sur le canapé. Enfin, il ne doit plus vraiment dormir…

– C’est Jordan, un des colocs de mon frère.

– Ce n’était pas des conneries, alors ? Il est vraiment venu avec toi.

– Ouais, fais-je d’une petite voix.

– Eh ben ! C’est… Il est carrément beau mec, putain !

– Lisy !

– Quoi ? Mon Dieu, tu vas bien ? demande-t-elle en s’attardant sur mon visage.

– Oui, oui. Tout va bien. Ne t’en fais pas.

– Que je ne m’en fasse pas ? Bon sang ! Tu as quitté Miami à cause de ça, me rappelle-t-elle.

– Oui, je sais.

– OK, OK. J’arrête. Je vais juste profiter de la matinée avec toi, parce que j’ai l’impression que tu ne restes pas, constate-t-elle en portant le regard sur les cartons qui trônent contre le mur de la chambre.

– On en a parlé. Je préférerais rester, vraiment. J’aime ma vie ici, mais je… Avec Callum, c’est impossible.

– Pas si tu portais plainte contre lui et contre les deux molosses qui ont fait ça, dit-elle en glissant une mèche derrière mon oreille.

Je soupire. Je commence à être lasse de devoir m’expliquer. Mais je ne peux pas en vouloir à mes proches de se faire du souci.

– Tu sais bien ce qu’il en est. J’ai parlé à ton père. Sans le témoignage de Callum pour corroborer mes propos, il n’y a rien. C’est uniquement ma parole contre la sienne. Et après avoir discuté avec lui hier…

– Quoi ! Parce qu’il a débarqué ici ?

– Oui, et je l’avais vu plus tôt en ville, près de la banque.

– Bordel !

– Ouais. Enfin, il a dit ce qu’il avait à dire et il n’a pas essayé de me convaincre pour autant. Ça veut tout dire, Lisy. Il a bien trop à perdre, peut-être sa vie, alors prendre ma défense…

– C’est vraiment un connard de première.

– Je m’en rends compte seulement maintenant.

– C’est vraiment malheureux, déplore Lisy. Tu dois juste me promettre une chose.

– Quoi ?

– Que je pourrai débarquer n’importe quand et à n’importe quelle heure à Chicago et que tu seras toujours là pour moi.

– Oh, Lisy, soufflé-je avant de foncer dans ses bras.

On reste comme ça pendant plusieurs minutes. Le bruit de l’eau qui coule sous la douche nous fait relever la tête au même moment.

– Alors… susurre-t-elle en se relevant. Jordan, hein ?

– Oui, Jordan. Je n’ai rien fait pour qu’il soit là. Ils m’ont quasiment imposé ça avec Scott.

– OK, OK. Mais…

– Mais quoi ? fais-je en enfilant un sweat-shirt.

– Bon sang, mais tu l’as bien regardé ?

– Oui, figure-toi ! Ce mec joue dans une autre cour que la mienne, si tu veux mon avis. Je suis tombée sur deux de ses conquêtes et tu peux me croire sur parole quand je te dis ça.

– Deux en quelques jours seulement ? Punaise ! Ce mec est un tombeur ou quoi ! rit-elle.

– Parle moins fort, bon sang. Tu veux qu’il nous entende ? la grondé-je en lui lançant un regard noir.

– Oh, ça va ! Il y a pire que de s’entendre dire qu’on attire les filles comme des mouches, quand même. Enfin, je ne dirais pas non pour être une petite souris dans la salle de bains. Je parie qu’il est trop bien gaulé !

– Mais merde, Lisy, qu’est-ce qui te prend ? Et ton petit ami fou de toi ?

– Il va très bien, merci. J’essaie juste de détendre l’atmosphère, tique-t-elle.

– Ce n’est pas détendre l’atmosphère que de me mettre mal à l’aise face à lui.

– Il te plaît, ma parole ! sourit-elle. Oh !

– Je l’ai vu torse nu, je sais qu’il est bien gaulé, j’ai forcément regardé son visage, et oui, il est beau, mais ça s’arrête là. C’est un ami de mon frère. Il ne s’intéresse à moi que pour une chose et ça n’a rien à voir avec ce que tu penses.

– Ouais, si tu le dis. On verra bien plus tard.

– Il n’y aura rien à voir. Bon, allez, au lieu de me faire chier avec ces conneries, viens, on va préparer le petit déjeuner…

– Pendant qu’Apollon finit de prendre sa douche, roucoule-t-elle en m’interrompant.

Qu’est-ce qu’elle peut être chiante des fois, mais je crois que c’est en partie pour ça que je l’aime. Quand Jordan nous rejoint, on vient de finir les pancakes et le café attend dans les tasses. Lisy s’est pressé quelques oranges et elle est en train de siroter son verre devant le journal, le Miami Herald. Jordan me lance un sourire en entrant dans le salon. Ses cheveux sont mouillés et complètement sauvages, quelques boucles retombent sur son front. Il porte un jean et un tee-shirt tout simple. Il est pieds nus et je trouve ça sexy. Lisy hausse les sourcils et me lance un petit sourire pervers. Bien entendu, elle lit en moi comme dans un livre ouvert. Je lui tire la langue, histoire de montrer mon mécontentement.

– Salut, dit Jordan en se plantant devant le comptoir de la cuisine.

– Salut. Jordan, je te présente Lisy, ma meilleure amie et colocataire. Lisy, voici Jordan, ami et colocataire de mon frère.

– Je me suis déjà présentée, mais ravie, dit-elle dans un sourire sincère en lui tendant la main.

– Enchanté aussi, répond simplement Jordan en lui rendant sa poignée de main.

Je me mets à penser que j’aimerais qu’il me touche aussi, et repousse aussitôt cette pensée. Non mais ça ne va pas ! Je fixe un instant sa main qui pend le long de sa cuisse et je refais surface.

– Tiens, fais-je en lui tendant une tasse. Tout frais de ce matin. Il y a des pancakes si tu as faim, et des fruits. Il y a du jus d’orange aussi.

– Merci. Je peux ? demande-t-il en désignant un tabouret de bar à côté de Lisy.

– Oui, répond-on toutes les deux.

– Vous comptez faire quoi ce matin ? demande Lisy en refermant le quotidien devant elle.

Je hausse les épaules, silencieuse. Je n’y ai pas vraiment réfléchi, à vrai dire. Faire les cartons et les valises a été plutôt rapide. Le transporteur ne vient qu’en début d’après-midi et notre avion n’est qu’à dix-sept heures. Lisy interroge Jordan du regard mais elle n’obtient pas plus de réponse.

– Un tour à la plage, ça vous dit ? Tu n’es pas près de revenir te baigner.

Elle est en train de me narguer en souriant, la vilaine !

– Viens parfaire ton bronzage une dernière fois avant de remonter vers le grand froid. Bon, toi, tu n’en as pas vraiment besoin, dit-elle à Jordan en le détaillant de la tête aux pieds, mais je parie que tu n’as jamais mis les pieds dans l’océan de ce côté-ci.

J’essaie de voir comment Jordan le prend, vu la façon dont il avait réagi après ma gaffe au supermarché, mais Lisy ne lui laisse pas le temps d’en placer une.

– On pourrait aller à Bahia Honda State Park, propose-t-elle, tout enjouée. C’est magnifique là-bas, tu vas adorer !

Ce n’est pas la porte à côté, mais c’est vrai que cette réserve naturelle sur la route des Keys est splendide. Si je veux montrer une des merveilles de la Floride, c’est l’endroit parfait.

– Ça te dit ? demandé-je à Jordan.

– Pourquoi pas. Mais je n’ai pas apporté de maillot de bain.

– Pour ça, je peux te dépanner, intervient Lisy en sautant de son tabouret.

Elle disparaît de la cuisine, va dans sa chambre pour revenir une minute plus tard avec un caleçon de bain rouge avec un petit motif discret sur une des jambes.

– C’est à mon copain. Tiens, dit-elle en le tendant à Jordan. Allez, il ne faut pas traîner si on ne veut pas arriver trop tard et profiter un peu !

On prend chacune la direction de nos chambres tandis que Jordan va dans la salle de bains. Je farfouille dans une de mes valises pour trouver un maillot de bain. Je tombe sur un deux-pièces tout simple, de couleur violine. J’ai un petit pincement au cœur en le mettant, pour une raison complètement ridicule en plus et de surcroît totalement inutile.

Le corps des deux copines de Jordan me vient immédiatement en tête. On va dire qu’on n’a pas vraiment le même… Ce n’est pas que je sois grosse. Plus jeune, je faisais beaucoup de sport, du patinage artistique. J’étais assez douée, en fait. Et puis une blessure au genou m’a contrainte à abandonner la compétition. Après avoir souffert le martyre, mon genou n’a jamais retrouvé sa solidité initiale et j’ai toujours eu une trouille bleue de me blesser de nouveau. Alors j’ai ralenti mon activité sportive et j’ai malheureusement pris quelques kilos. Je ne suis pas énorme, mais je ne suis pas menue non plus. J’ai probablement deux ou trois kilos en trop, mais je les supporte bien. Alors, ça m’est égal. Ce qui me complexe un peu plus, ce sont mes seins. Aucun des grammes que j’ai pris n’a été se loger là-haut, à mon grand désespoir…

J’ai longtemps espéré que je finirais par tenir de maman de ce point de vue, mais non. Mes seins ne sont pas très gros. Ils pourraient être plus petits, c’est sûr, mais quand je vois maman ou encore Lisy, franchement, j’ai des complexes. Sans doute parce que je sais que la poitrine est importante pour pas mal de mecs. Même si elle ne fait pas tout, même si elle ne peut pas suffire dans une relation, elle fait partie du physique féminin et c’est la première chose qu’un homme voit. Tous ceux qui disent que le physique n’a pas d’importance sont hypocrites. Bien sûr qu’il en a. Une personne n’est peut-être pas belle pour tout le monde, elle ne l’est peut-être pas de la même façon pour tout le monde, mais quand vous êtes avec quelqu’un, ce quelqu’un vous plaît forcément, il vous attire. Et je sais par expérience que bien souvent, chacun a un type de personne qui lui plaît. Et pour Jordan, ce sont les brunes à forte poitrine et jambes longues.

Ça m’énerve de faire ce constat alors que j’enfile un short en jean et un débardeur blanc par-dessus mon maillot de bain. Ce n’est pas nouveau, j’ai toujours été comme ça et je le resterai. Je n’ai aucune vue sur Jordan, donc c’est débile. De plus, je ne vais sûrement pas me laisser miner par ces bêtises. Je veux et vais profiter de la matinée avec ma meilleure amie.

Je retrouve Lisy, toute souriante. Elle a mis une tunique longue qui tombe largement par-dessus son petit short, si bien qu’on pourrait croire qu’elle n’en porte pas. Elle a une jolie peau mate, une belle couleur chocolat au lait. Le mélange parfait de son père, un grand black au regard sévère, et de sa mère, une femme d’origine asiatique vraiment magnifique. Je la fixe et alors que je m’apprête à lui dire combien elle va me manquer, Jordan arrive et je ne peux faire autrement que de le regarder. Le short tombe assez bas sur ses hanches, il a mis un tee-shirt à manches courtes qui laisse entrevoir ses tatouages et il porte des baskets, des Stan Smith légèrement usées. Bon sang, ce qu’il est beau. Je détourne rapidement le regard pour récupérer mon petit sac.

– Tu as la clé de la voiture ?

– Ouais, dans ma veste, dit-il en allant la chercher au salon.

Lisy siffle en découvrant dans quelle voiture on va rouler. Je n’essaie même pas de discuter pour savoir qui va conduire. Je monte à l’avant tandis que Lisy grimpe à l’arrière et que Jordan s’installe derrière le volant. Je programme la destination comme si c’était devenu une routine et Jordan lance le moteur. La route se fait dans le silence. J’essaie de mémoriser les paysages qui défilent derrière la vitre de la voiture. Je pousse un soupir quand on arrive enfin et prends un grand bol d’air frais. C’est magnifique. Bahia Honda est une réserve naturelle surplombée par l’ancien chemin de fer qui menait à Key West. C’est une île sauvage qui offre une très belle plage dans sa partie sud.

On s’installe un peu à l’écart sur le sable chaud et on étend chacun notre serviette. Je ne peux pas m’empêcher de regarder Jordan alors qu’il enlève son tee-shirt. Je tombe presque à genoux tandis que je redécouvre son torse parfaitement taillé et dans le détail les tatouages qui le recouvrent et que j’ai déjà aperçus. Le dragon, mélange de couleurs et principalement de noir, est impressionnant. Animal mystique et mystérieux, tout ce qu’il représente lui va tellement bien. Il y a beaucoup de travail et de détails pour ce dessin. Sur le flanc gauche, un taureau tout en puissance. Je me demande bien la signification de ces tatouages. J’aperçois de nouveau sur le flanc droit des lignes gravées dans sa peau mais je suis incapable de les lire. Alors qu’il se penche pour poser son tee-shirt sur la serviette, je vois qu’il en a d’autres sur l’avant-bras droit. Ça m’intrigue. Je me dis que si j’arrivais à les lire, j’en apprendrais peut-être un peu plus sur lui.

Je retiens ma respiration alors que nos regards se croisent. Il hausse les sourcils, l’air de dire « J’ai vu que tu me mates », et je me sens piquer un fard. Le coin gauche de sa bouche se soulève légèrement puis il nous abandonne pour rejoindre l’océan par de grandes et souples enjambées, et je soupire en m’asseyant.

– Eh bien ! On dirait qu’il te met dans tous tes états, pouffe Lisy en attirant mon regard noir.

– N’importe quoi, m’offusqué-je.

– Ouais, c’est ça. À d’autres ! ricane-t-elle en retirant sa tunique. Essuie le filet de bave qui tache ton menton, ça fait désordre.

– Oh, ça va ! ronchonné-je.

– Tu ne viens pas ? demande-t-elle en se dandinant pour enlever son short.

– Je n’ai pas envie.

– Pourquoi ça ? s’étonne-t-elle. Tu adores ça.

– Ouais, mais je préfère rester là.

– Tu es sûre ?

– Ouais, peut-être tout à l’heure.

– Comme tu veux.

Je la regarde rejoindre Jordan qui tourne la tête vers moi quand il remarque que je n’accompagne pas Lisy. Je ne sais pas si je fais bien de rester dans mon coin. Il pourrait lui poser des questions. Elle lui répondrait sans aucune gêne. Oui, mais non. Je n’ai pas envie de subir le regard, la comparaison. Je suis complètement nulle, je sais. Je retire mon short puis mon débardeur et m’allonge. Je vais parfaire mon bronzage, c’est suffisant.

***

– Bon, alors ! s’exclame Lisy en déboulant et en m’éclaboussant avant de s’effondrer sur sa serviette.

Je ronchonne vite fait parce que j’ai l’habitude, vu qu’elle me fait le coup à chaque fois, mais bon, ça surprend quand même un peu.

– Quoi ? marmonné-je sans me redresser.

– Tu viens un peu te baigner ? Sinon je vais finir par lui sauter dessus. Putain ! Mais il est carrément canon, ce mec, roucoule-t-elle.

Je ne devrais pas mais je mords à l’hameçon et me redresse, le regard pointé vers l’horizon. Je découvre que Jordan est en train de jouer au beach-volley avec trois autres mecs.

– Ils sont venus lui demander s’il voulait jouer avec eux, il leur manquait un joueur, explique Lisy comme si je n’étais pas capable de comprendre par moi-même. C’est à cause de lui que tu préfères rester ici avec cette chaleur ?

– Non, marmonné-je. Peut-être. Je n’en sais rien. Il…

Je hausse les épaules tout en époussetant un grain de sable sur ma cuisse.

– Je sais que Callum t’a fait subir des choses pas jolies, jolies et je sais qu’être avec un mec n’est pas dans tes priorités absolues. Qui pourrait te le reprocher ? Je n’ai jamais vraiment aimé ce mec, de toute façon. Je ne sais pas ce que tu pouvais lui trouver.

– Il avait certaines qualités, tenté-je de me défendre.

– Tu veux mon avis ? Tu t’es contentée de ce mec parce que tu es persuadée de ne pas mériter mieux que lui. Mais tu te goures, ma belle ! Tu es trop gentille et je suis sûre que tu n’as pas su comment lui dire non.

– Il me plaisait vraiment, Lisy.

– OK. Peut-être, sûrement, dit-elle en voyant mon regard noir. Mais toujours est-il que tu mérites mieux que ce type. Un gars comme Jordan, qui n’hésite pas à faire des kilomètres pour être auprès de toi, un homme, un vrai, un qui sera là pour te protéger, pas pour t’utiliser.

– Je ne suis pas son genre de femme, l’envoyé-je balader.

– Qu’est-ce qui te permet d’affirmer ça ?

– Je le sais, c’est tout. Il n’est là que parce qu’il pense devoir quelque chose à mon frère. Parce qu’il a une soeur et qu’il ne l’aurait pas laissée partir seule. C’est tout. Il n’y a rien de chevaleresque là-dedans. Et je te le redis, j’ai rencontré deux de ses conquêtes et on n’a rien en commun.

– Eh bien, c’est qu’il est con, alors, stipule Lisy sans ménagement alors qu’elle le vénérait il y a deux secondes. S’il n’est pas capable de se rendre compte de la beauté qu’il a à ses côtés, c’est qu’il est con ou aveugle. Mais comme il n’est pas aveugle, c’est qu’il est con. Donc si tu es persuadée que tu n’es pas son genre, tu vas passer ta vie à bouder dans ton coin parce que lui, il est ton genre. C’est ça ? J’ai tout compris ? J’ai bien résumé ?

– Oh, ça va ! ronchonné-je.

– Non, ça ne va pas ! Je veux que ma meilleure amie revienne parmi nous. Celle qui rit, qui sourit tout le temps, qui aime passer du temps avec ses amis, qui adore se baigner. Sarah, ne laisse pas un mec ou un autre, dit-elle en donnant un coup de tête vers Jordan qui vient de renvoyer puissamment la balle de l’autre côté du filet, foutre ta vie en l’air. Tu décides de tout, ma puce. Tu vas commencer un nouveau chapitre à Chicago et j’ai l’impression qu’il en fera partie, inévitablement. Alors ?

– Alors… tu as raison, cédé-je, parce que je me rends compte qu’elle voit juste sur toute la ligne bien sûr, comme souvent.

Je me lève et lui tends la main. Elle se redresse en toute légèreté et me lance un sourire éblouissant. Main dans la main, on rejoint l’océan. Ça serait quand même dommage que je n’y goûte pas une dernière fois avant de partir.

 

Chapitre 8

Jordan

 

Je manque la réception du ballon au moment où Sarah passe avec Lisy un peu plus loin parce que je suis en train de la mater plutôt que de regarder où le ballon se dirige, bien évidemment.

Je me penche pour le récupérer et continue de l’observer alors qu’elle s’arrête au ras de l’eau. Elle est magnifique. Elle a des formes là où d’habitude celles qui passent dans mon lit n’en ont pas vraiment, elle en manque là où les autres en ont plus qu’il n’en faut, mais ce n’est pas grave. Quelque chose se dégage de son visage, de son corps, et compense tout le reste et même plus. Ses cheveux blonds comme les blés s’envolent derrière elle alors qu’une brise souffle et elle entre dans l’eau sur les talons de Lisy, en riant.

– On dirait que le ballon ne t’intéresse plus vraiment, me charrie un des mecs avec qui je jouais. C’était sympa de nous tenir un peu compagnie, en tout cas.

– De rien, réponds-je en lui rendant une poignée ferme.

Je reste un instant à les regarder alors qu’elles barbotent à quelques mètres du rivage. Je ne sais pas si je les rejoins. Je me demande si ce n’est pas à cause de moi que Sarah a préféré rester sur sa serviette tout à l’heure, alors elle n’apprécierait peut-être pas que je la rejoigne dans l’eau.

– Salut ! m’interpelle une jolie rousse. C’est la première fois que je te vois ici.

– Je ne suis pas de Miami, réponds-je simplement, en la regardant à peine.

– Tu viens d’où ?

– Chicago.

Je sais que je ne devrais pas continuer à lui répondre comme ça. Cela revient à l’encourager à faire la conversation…

– Waouh ! Chicago, ce n’est pas la porte à côté…

– Ouais. Tu m’excuses, l’interromps-je gentiment.

D’un pas assez rapide, je rejoins l’océan à quelques mètres des filles. Je vais profiter encore un peu de la douceur de l’eau sans pour autant aller les emmerder. Ce sont les derniers moments qu’elles vont passer ensemble, après tout.

Après un bon moment de nage, je rejoins l’endroit où on s’est installés. Je suis en train de rêvasser sur ma serviette quand Sarah et Lisy réapparaissent. Le contre-jour donne à Sarah un halo fort intéressant. Elle apparaît tel un ange, un ange qu’il est hors de question que je salisse avec mes sales manières et mauvaises habitudes. Elle me lance un sourire timide tout en se penchant pour prendre sa serviette.

– Alors, cet océan ? me demande Lisy en imitant Sarah.

– Agréable.

– Les filles de Floride aussi ? tique-t-elle.

Je hausse les sourcils, me demandant bien de qui elle parle.

– Tu as fait la connaissance de Chanty, la rousse de Bahia. Cette nana est là à chaque fois qu’on vient ici. Elle chasse le beau mâle, vois-tu, explique-t-elle alors que Sarah regarde ailleurs.

– Et selon toi, je rentre dans son tableau ? souris-je.

– Il faut croire.

– Il faudrait qu’on y aille, nous interrompt Sarah. On a le temps de s’arrêter dans un petit snack avant de rentrer.

– Ça marche, fais-je en remettant mon tee-shirt.

***

La récupération des cartons a été faite rapidement, les déménageurs étaient efficaces. Les adieux avec Lisy ont été assez durs pour Sarah. Elle s’est retenue de verser quelques larmes à l’appartement mais aussitôt dans la voiture, pendant que je nous conduisais à l’aéroport, elle n’a pas pu les contenir. Après l’enregistrement des bagages, elle a eu besoin d’un petit moment aux toilettes.

On vient juste de prendre place dans l’avion. J’ai encore un siège côté hublot. Sarah gigote près de moi, une main sur son genou, l’autre accrochée à l’accoudoir entre nous.

– Tout va bien ? lui demandé-je.

J’ai l’impression que ça fait une éternité qu’on ne s’est pas parlé.

– Hum, hum. Je n’aime pas trop prendre l’avion, c’est tout, explique-t-elle tout bas comme s’il s’agissait d’un secret.

– Tu n’as pas de cachet pour te relaxer ?

– J’ai oublié de les prendre avant de partir. Ce n’est pas grave, ça va aller, dit-elle en remuant toujours autant la jambe.

Je n’ai pas le mal de l’air, mais j’imagine bien que ça ne doit pas être un mal dont on se débarrasse juste comme ça, en se concentrant. Je tends le bras et m’empare de sa main. Elle retient son souffle un instant puis ses épaules se relâchent doucement. Elle serre légèrement mes doigts comme pour me dire merci et le pilote annonce le décollage immédiat. Sa pression s’accentue alors que l’avion amorce sa montée. Une fois que nous sommes stabilisés dans les airs, je m’attends à ce qu’elle me relâche mais elle n’en fait rien, alors je laisse ma main là où elle est. J’aime la fraîcheur de sa peau contre la chaleur que je dégage. J’aime la blancheur de sa peau malgré son bronzage contre la mienne qui est mate au quotidien. J’aime la douceur de sa peau contre la dureté de la mienne. J’aime les contrastes. Ils ne m’ont jamais autant attiré alors que je sais que je ne peux pas l’avoir.

Alors qu’on ne devrait plus tarder à amorcer notre approche vers Chicago, je jette un oeil vers Sarah. Durant le trajet, elle a doucement sombré dans un sommeil un peu turbulent. Elle tient toujours fermement ma main, son autre main est enroulée autour de mon bras, sa tête est contre mon épaule. Son souffle chatouille ma peau tandis que la chaleur de son corps contre le mien commence à vraiment m’exciter. Il va vite falloir que je remédie à tout ça parce que je ne vais pas pouvoir tenir longtemps sans sexe. Des pensées salaces envahissent mon esprit tordu et je bande un peu plus alors qu’elle se réveille doucement. Si Scott avait la moindre idée de ce qui se passe dans ma tête, je suis sûr qu’il me tuerait sur place. C’est ce que je ferais si j’étais lui.

– Oh ! Désolée, bafouille Sarah en se réveillant.

Elle s’est redressée et a tout lâché, ma main et mon bras. Un frisson s’empare de moi alors que la fraîcheur remplace sa chaleur.

– Il fallait me pousser, dit-elle en fixant le dossier devant elle.

– Ce n’est rien, ça ne m’a pas dérangé. Ne t’en fais pas.

Je la vois rougir délicieusement et ses lèvres esquissent un léger sourire. Oh, putain ! Je remue sur mon siège. Il est grand temps qu’on débarque parce que là, ça commence à être une torture. Je me demande si Jennifer serait disponible ce soir.

C’est le même bazar en arrivant à l’aéroport de Chicago. Je suis occupé à attendre pour récupérer mon arme tandis que Sarah patiente pour ses bagages. Elle a d’ailleurs fini avant moi. Elle écrase un bâillement alors que je récupère enfin mon bien. Je l’aide avec une valise et on rejoint ma voiture laissée sur un parking longue durée. Je soupire de soulagement quand je vois qu’elle n’a souffert d’aucun dommage. Il est vingt et une heure trente passées quand on rentre enfin à la maison. Scott et Lindsey sont là pour accueillir Sarah. Je dépose mon sac en vrac par terre dans l’entrée et retourne chercher les deux valises de Sarah. Je les laisse à côté du canapé et vais prendre un truc à boire.

– Tout s’est bien passé ? demande Scott en s’accoudant à l’îlot central.

– Ouais, ça a été.

– Merci encore d’avoir été là pour elle, ça signifie beaucoup pour moi, dit-il en me tendant la main.

– De rien, c’est normal, réponds-je en serrant sa main avec vigueur.

Il m’attire contre lui pour une étreinte amicale accompagnée d’une tape dans le dos.

– Merci, vraiment, Jordan. J’apprécie.

– Pas de problème, murmuré-je en regardant Sarah qui est installée sur un pouf près de Lindsey.

Mon portable émet une petite sonnerie indiquant l’arrivée d’un texto. Je le sors et regarde. C’est Jennifer qui me répond. Même s’il est un peu tard, elle est partante.

– Tu m’excuses ? Je dois sortir, dis-je à Scott.

Il tique légèrement et secoue la tête. Forcément, il me connaît assez pour savoir que ce n’est pas le boulot, mais tout autre chose. Je ne veux pas traîner parce que je vais enfin tirer mon coup et je suis impatient.

– Les filles, bonne nuit, les salué-je en passant devant le canapé.

– Tu t’en vas ? me demande Sarah, surprise.

– Ouais. On se voit demain, je suppose.

– C’est la soirée questions en vrac ! s’exclame Lindsey. Tu as intérêt à être là.

– Je ne bosse pas donc ça devrait le faire. Salut, dis-je en rejoignant la porte.

***

Quand j’arrive le lendemain soir à la maison, je suis de mauvaise humeur. Rien ne s’est passé comme prévu. Jennifer était là, toute prête pour moi et partante comme jamais, mais je ne sais pas… On a baisé dans sa cuisine pour finir sur le canapé, mais ça n’a pas été comme d’habitude. C’est la première fois que je la laisse comme ça, presque insatisfaite. Je vais mettre ça sur le compte de la fatigue avec les deux voyages en avion et me faire une raison. Je lui ai promis de me faire pardonner rapidement parce que je n’ai pas pour habitude de prendre sans rien donner.

J’ai réussi à dormir une heure cet après-midi, mais je suis toujours aussi énervé. Je suis passé au bureau vite fait pour prendre des nouvelles de notre dernière enquête. C’est dingue comme la solution à mes problèmes est systématiquement le boulot. Ça en dit probablement très long sur moi… Ça craint sûrement aussi.

Toutes les têtes se tournent vers moi alors que j’entre dans la maison et retire ma veste.

– Eh bien ! s’exclame Lindsey. On se demandait si tu allais daigner te montrer !

– Ouais, désolé. Un petit imprévu, mais je suis là.

– On a commencé sans toi, dit-elle en désignant la table basse où traînent bouteilles de bière vides, packs pleins et pizzas entamées.

– Je vois ça, ce n’est pas grave. Je monte un instant et j’arrive.

J’ai besoin de me débarbouiller un peu le visage et je dois poser mon arme et ma plaque. Je souris à Sarah qui me lance un petit sourire en passant. Quand je réapparais deux minutes plus tard, elle est en train de rire sans retenue. Elle semble être légèrement éméchée. Scott regarde tendrement sa sœur. Elle est jolie ce soir. Ses cheveux sont attachés très approximativement, plusieurs mèches sont libres. Elle ne porte quasiment pas de maquillage, ses lèvres sont plus rouges qu’à l’accoutumée. Je suspecte un rouge à lèvres carmin si je vois bien les marques sur le goulot de sa bouteille. Sur son visage, les marques de son agression se font de plus en plus discrètes. Les hématomes ont pris une teinte jaunâtre, son œil s’ouvre parfaitement. La coupure sur sa lèvre est quasiment invisible. Seule persiste celle près de l’œil, elle était plus prononcée. Il faudra sûrement encore quelques semaines avant qu’elle ne disparaisse complètement. Elle porte une salopette en jean et un tee-shirt blanc en dessous. Elle est sexy sans rien faire et je redoute immédiatement cette soirée, parce qu’elle a été mise au point par Lindsey pour en apprendre le plus possible sur les colocs.

J’attrape la bière que me tend Brad et m’effondre sur le canapé à ses côtés alors que Joe et lui se serrent pour me faire une place. Lindsey et Scott sont installés dans le fauteuil, Lindsey sur les genoux de Scott, tandis que Shanna et Sarah sont assises par terre sur des coussins de sol. Je compte les bouteilles de bière qui ont été vidées par mes colocs. Assez impressionnant… Quelques-unes pour Sarah, sûrement responsables de ses joues rouges et de sa bonne humeur. Lindsey se lance dans l’explication du jeu et Sarah sourit. Visiblement, elle est partante. Je la vois lancer un regard amusé à Scott et je me dis que cette soirée peut finalement être intéressante. Elle a sûrement quelques pépites en réserve sur son frère.

Lindsey brandit un Dictaphone sous le nez de Sarah.

– Alors ! Sache, avant de commencer, que tout sera enregistré. Tout ce que tu diras est et sera utilisé contre toi, dit-elle, machiavélique, alors que toutes les têtes se tournent vers moi.

– Exactement ça, souris-je.

– OK, ça marche ! déclare Sarah, bien décidée.

– Je vais conduire l’interrogatoire, décide Lindsey, mais chacun est libre de m’interrompre.

Bon sang, elle prend bien trop de plaisir à ça. Elle doit en avoir une bonne couche aussi, vu ses yeux qui brillent.

– Pour commencer, question facile : qu’est-ce que tu aimes ?

– Comment ça, qu’est-ce que j’aime ? demande Sarah en fronçant les sourcils.

– Ce qui te vient à l’esprit, n’importe quoi, des choses simples qui te font toi.

Sarah pose un doigt sur ses lèvres pulpeuses et prend un instant pour réfléchir. Je passe la langue sur les miennes. Bordel, ce que je ne donnerais pas pour les goûter, en plus avec cette couleur. Merde ! Cette baise à moitié foirée de cette nuit ne m’a absolument pas satisfait. Elle capte mon regard un instant avant de revenir à Lindsey.

– J’aime un beau ciel étoilé, le bruit des vagues, la sensation du sable sous mes pieds, celle après m’être lavé les dents, me coucher dans des draps frais et propres, énumère-t-elle en faisant rire l’assemblée.

C’est bien la première fois qu’on sort une telle tirade. Puis elle continue.

– J’aime le rire des enfants, le regard de Scott quand il te regarde. J’aime la vie, je crois.

Lindsey lui sourit en retour et regarde Scott avant de lui voler un baiser.

– Réponse validée, intervient Joe.

– Eh ! C’est à moi de faire ça ! boude Lindsey.

– Tu me semblais occupée à l’instant, rit-il.

– Ouais… Bon… Qu’est-ce qu’il te faut pour passer une bonne journée ? Deux choses essentielles.

– Un bon café et de la musique, répond Sarah en souriant.

Le sourire sur les visages des colocs indique qu’ils apprécient cette réponse spontanée. Tout comme moi, d’ailleurs.

– Qu’est-ce que tu aimes comme films ? continue Lindsey.

– Oh, tu n’as pas mieux ? geint Shanna. Franchement, niveau originalité…

– Je veux savoir si on va se chamailler pour la télé. Déjà qu’on n’a pas vraiment le dessus avec les mecs, j’aimerais savoir si Sarah sera de notre côté ou pas.

– Tu veux dire pour regarder de la télé-réalité ! se moque Scott.

– Tu es nul, se rebiffe doucement Lindsey en lui donnant une tape sur le torse. Alors ?

– Eh bien, non, pas de télé-réalité, désolée. Mais j’aime les films en noir et blanc, les réalisateurs comme Federico Fellini, François Truffaut, Francis Ford Coppola. Mon préféré, c’est Alfred Hitchcock.

– Mais tu viens de quelle planète ? Quelqu’un de ton âge ? plaisante Lindsey, une grimace sur le visage.

– Moi, je suis déjà amoureux, intervient Brad. Peu importe ce que dit Lindsey, la réponse est validée.

Il sait comment s’y prendre pour arracher un grand sourire à Sarah. Je me penche pour prendre une nouvelle bière et fixe Sarah alors qu’elle lèche ses lèvres. Elle fait ça souvent, bordel. Il faut à tout prix que j’arrête de faire attention à ce genre de trucs parce que sinon je ne vais pas mettre longtemps à bander comme un fou.

– Quel est le truc le plus débile que tu n’aies jamais gagné ? demande Joe en coupant l’herbe sous le pied à Lindsey.

– Euh… À la fac, j’ai gagné un concours de rots. Ça m’a apporté le respect et une certaine notoriété, déclare Sarah en déclenchant l’hilarité générale.

– Oh, putain ! Ta sœur est géniale ! s’exclame Joe en reprenant son souffle.

– Je sais. L’alcool doit aider pas mal parce que tu n’es pas vraiment du genre à confier ce genre de choses d’ordinaire, constate Scott.

– Peut-être, souffle Sarah avant de finir sa bière. Aucun jugement, hein ?

– Non, fait Lindsey en secouant la tête. On est tous passés par là. Tu t’en sors bien. Visiblement, tu as mis les mecs dans ta poche…

– Des trucs inavouables ? demande Shanna.

– De quel genre ?

– Des trucs que tu fais mais dont tu as honte… Que toi seule fais ou as fait.

– Euh… réfléchit Sarah en rougissant. Quand j’étais petite, une fois j’ai fait pipi sur le lit de Scott alors que je m’étais endormie. J’ai essuyé avec mes peluches.

– Oh, bordel ! ricane Joe en tapant dans ses mains. C’est la meilleure de nous tous ! Elle ose tout ! J’adore.

Scott est stupéfait par la franchise de sa sœur. Sarah éclate de rire. À cet instant, on pourrait se demander si elle dit vrai… Mais elle enchaîne avec d’autres aveux tout aussi farfelus.

– Parfois, je fais pipi sous la douche, ça économise une chasse d’eau. Je pense à la planète, moi !

– Ça, je suis sûre que tous les mecs ici présents le font ! rit Shanna. Mais c’est courageux de l’admettre. Un peu dégueu quand on y pense, vu qu’on partage la même douche en plus…

– Mais je nettoie derrière moi ! tique Sarah. C’est avant ma douche !

– Je t’embête ! sourit Shanna.

– Oh, OK, dit Sarah avant de se pencher pour prendre une autre bière.

– Ça suffit, peut-être, non ? intervient Scott en bon grand frère.

– Une dernière, pour me mettre en condition. J’ai encore des choses à dire ! Dans le même genre… commence-t-elle avant une gorgée, mais promis, juré, craché, je ne le fais plus, quand j’étais petite et trop feignante pour aller chercher un mouchoir, je collais mes crottes de nez sous le lit. Mais je vous rassure, je ne le fais plus du tout.

L’assemblée éclate de rire sous la gêne un peu plus voyante de Scott. Je n’arrive pas à voir si Sarah nous raconte des trucs vrais ou si elle veut juste embarrasser son frère.

– Canari, je crois que tu as trop bu… souffle Scott en se penchant en avant, une main sur la cuisse de Lindsey.

– Oh, ne m’appelle pas comme ça, s’il te plaît ! geint Sarah en faisant la grimace.

– Tant qu’on en est aux confidences… sourit Scott, content de lui.

– Canari ! Ça vient d’où ? demande Lindsey.

– Scott, je t’en prie.

– Désolé, je suis obligé, c’est le jeu.

– Non, tu n’es pas désolé, marmonne Sarah en faisant semblant de bouder.

Et, bordel de merde, cette moue sur son visage, avec ses lèvres, ses yeux qui brillent. Elle est vraiment trop bandante. Elle se cache derrière sa bouteille alors que Scott se lance dans les explications.

– Canari, c’est parce que c’est une blondasse, sourit-il, amusé par le visage dépité de sa sœur. Ensuite, parce qu’elle piaille sans arrêt. Bon, elle s’est un peu calmée avec l’âge mais vous l’auriez entendue plus jeune… Et enfin, troisièmement, parce qu’on ne dit jamais deux sans trois, c’est parce qu’elle chante comme une casserole mais qu’elle ne peut pas s’en empêcher.

– Tu n’es franchement pas sympa ! C’est ridicule.

– Dis-nous la vérité ! ordonne Lindsey en pinçant son bras.

– OK, OK ! C’est dû à la tenue jaune poussin qu’elle portait quand elle était sur la glace.

– Sur la glace ! s’exclament en même temps Lindsey et Shanna.

Voilà qui devient intéressant !

– Ouais, avoue Sarah, toute gênée. Je faisais du patinage artistique quand j’étais plus jeune.

– Eh ben, ça alors ! Je n’aurais jamais pensé ça, dit Brad. Tu as d’autres talents cachés ?

– Non. Je n’en ai pas vraiment, en fait.

– Jordan, je te trouve bien silencieux, dit Shanna en interrompant le fil de mes pensées, plus ou moins salaces. Tu n’as rien à demander ?

Je hausse les épaules, prends une gorgée et fixe Sarah qui gigote, un peu nerveuse, sur son coussin.

– Déjà commis un crime ? Quelque chose de répréhensible ?

– Oh bah celle-là, je l’ai vue venir à dix mille à la ronde, grogne Brad.

– Ben il ne fallait pas me demander alors… grogné-je en retour.

– Ça dépend ce que tu veux dire par répréhensible… dit Sarah en me fixant.

– Dis toujours, pour voir, soufflé-je, curieux.

– À la maison, j’ai voulu sauter par-dessus la rambarde de la terrasse comme ils font dans les films et je l’ai cassée. J’ai laissé Scott se faire punir à ma place. Papa était si en colère que la barrière qu’il avait fabriquée soit cassée.

– On a tous fait punir son frère ou sa sœur pour un truc qu’on avait fait, ça ne compte pas, stipule Shanna, amusée.

– Une fois, j’étais tellement agacée par un mec que j’ai craché dans son verre pour qu’il me foute la paix !

Sarah qui se défend, intéressant.

– Ce n’est que du bon sens contre un gros crétin, ça ne marche pas non plus.

– Une fois, j’ai volé une paire de chaussures de Barbie à ma meilleure amie quand on avait 6 ans. Tu vas m’arrêter ? susurre-t-elle en me fixant droit dans les yeux.

Mon cerveau capte à peine les éclats de rire des copains alors qu’elle est là à me fixer avec ces yeux et cette putain de bouche ! Sarah est décidément très surprenante. La soirée se poursuit dans la bonne humeur, avec Sarah de plus en plus ouverte et honnête. Je vois pour certains trucs que c’est la vérité quand Scott se cache presque derrière Lindsey. Ça promet, tous les deux en colocation !

Chapitre 9

Sarah

J’ai beaucoup apprécié la petite soirée questions en vrac. Il est vrai que j’étais un peu pompette et du coup ça m’a déstressée… Mais j’ai eu l’impression d’être complètement incluse dans la colocation, de subir le même traitement que tout le monde. Vraiment, c’était sympa. Et le transporteur a enfin déposé mes cartons à la maison. C’est Shanna qui les a réceptionnés. Le mec est arrivé plus tôt que prévu et j’étais sortie. Du coup, maintenant, j’ai vraiment l’impression d’être chez moi avec toutes mes affaires. Petit à petit, je fais mon nid, et je m’y sens bien.

Le week-end dernier, Scott et moi sommes allés chez les parents. Je ne pouvais décemment plus repousser l’échéance. Je ne me voyais pas leur mentir en leur disant que j’étais toujours à Miami alors que je me trouvais à quelques kilomètres seulement d’eux. J’ai réussi à convaincre Scott de ne pas leur avouer la raison de mon retour. Une nouvelle fois, il s’est emporté. Mais qu’est-ce que ça allait apporter ? Rien, absolument rien, à part les inquiéter. Et cette fois-ci, j’ai gagné. Je suis de retour, c’est le principal. J’ai demandé de l’aide à Lindsey pour le maquillage. Elle m’a prêté un fond de teint, un de ceux qu’ils utilisent sur les plateaux de cinéma pour couvrir les tatouages, et j’ai pu parfaitement camoufler les dernières marques près de mon œil. Avec mon rouge à lèvres carmin, on ne voyait pas ma petite coupure et pour celle près de mon œil, j’ai joué sur un fard à paupières et le mascara. Si jamais je ne trouve pas de boulot dans l’événementiel, je pourrai toujours me reconvertir en tant que maquilleuse.

Même si je n’avais pas vraiment la sensation de tricher, j’étais quand même angoissée de les voir. Et s’ils se rendaient compte de quelque chose ? Et s’ils me questionnaient ? Mais tout s’est envolé quand maman m’a prise dans ses bras. Je ne suis pas rentrée dans les détails et à vrai dire, elle n’a même pas essayé de savoir pourquoi j’avais décidé de revenir à Chicago. Je crois qu’elle est trop contente que je sois de retour dans la région, même si maintenant elle n’a plus de pied-à-terre sous le soleil et les palmiers. Par contre, je suspecte papa de penser qu’il y a une raison bien précise derrière ma décision, mais il n’a pas non plus essayé de me tirer les vers du nez. J’espère qu’il ne le fera pas et qu’il n’essaiera pas non plus d’obtenir des infos en passant par Scott. Car quand papa et Scott s’unissent pour me protéger, ça me met hors de moi.

Ça fait presque un mois que je suis rentrée et je commence à reprendre mes repères dans ma ville. Je suis sortie plusieurs fois avec mes amis. Ça m’a fait grandement plaisir de tous les retrouver. Il y a Logan, Anabel et Joffrey avec qui je suis restée plus particulièrement en contact. Nous étions ensemble au lycée à Joliet. Je suis partie étudier à Miami tandis que Logan et Joffrey intégraient l’Institut de technologie de l’Illinois et qu’Anabel entrait à l’université de l’Illinois. Les garçons ont terminé leurs études en même temps que moi et ont été embauchés presque immédiatement en tant qu’ingénieurs dans deux boîtes sur Chicago. Anabel poursuit encore ses études dans la branche d’architecture, design et arts. Bien entendu, ça n’était pas facile de maintenir les liens, mais dès que j’étais dans la région, je me suis toujours évertuée à les voir, eux trois et quelques autres. Il est vrai que maintenant, les réseaux sociaux aident à garder des liens. On peut prendre des nouvelles plus facilement. Je parle avec Lisy quasiment tous les jours. Quand on ne s’appelle pas, on s’envoie des textos. Jusqu’à maintenant, Callum n’est pas revenu l’emmerder, alors je me dis que cette partie de mon histoire est vraiment terminée.

La vie dans la maison est tranquille, les copains sont adorables, l’ambiance est extra. Je pensais que ça allait me faire drôle de revivre avec mon frère après ces années où nous étions séparés, lui parti de la maison puis moi à Miami, mais non. On a immédiatement retrouvé notre complicité et je l’adore. Je m’entends très bien avec tout le monde. Avec Shanna, je suis sortie en ville plusieurs fois. Elle a essayé de m’initier à la course à pied, mais ce n’est définitivement pas pour moi. Celui que je vois le moins, c’est Jordan. Il a des horaires tellement en décalé. Il est souvent absent plusieurs jours d’affilée, jusqu’à une semaine complète par moments. On le voit rentrer totalement épuisé et il reste quasiment enfermé dans sa chambre une journée supplémentaire pour récupérer. Pas forcément le top pour apprendre à se connaître. C’est le plus solitaire de la bande, assurément. Et parfois il va s’enfermer dans le garage et j’ai retenu ce que m’a dit Scott, alors je n’y mets pas les pieds.

L’été est toujours bien chaud. Je suis allée plusieurs fois à la plage avec mes amis au bord du lac. L’eau et le sable n’ont rien à voir avec la Floride, mais on s’y fait et on s’en contente surtout. J’aurais certainement beaucoup plus de mal cet hiver.

J’ai commencé à prospecter pour trouver du travail. Comme je viens juste d’être diplômée, je n’ai aucune expérience professionnelle, mais je compte sur mes qualifications et ma participation aux différents projets à la fac pour dénicher quelque chose. De plus, je pense posséder toutes les qualités requises pour l’emploi : bon relationnel, rigueur, créativité et débrouillardise. J’ai repéré quelques boîtes qui seraient susceptibles de me plaire et j’ai rédigé des brouillons pour prendre contact. J’ai envie de laisser passer août pour vraiment me concentrer là-dessus. Je veux profiter encore un peu. Scott m’a dit qu’il s’était arrangé avec les colocs pour le loyer d’août et je sais que je peux compter sur lui, mais je n’ai pas non plus envie de faire traîner les choses. Il me reste encore un peu d’argent de côté, le reliquat du prêt étudiant en cas de besoin.

On est vendredi soir et les colocs veulent aller boire un coup dans un pub branché du Loop. Je m’y rends en compagnie de Shanna, Lindsey et Scott. Brad et Joe sont censés nous retrouver ensemble directement en sortant du boulot. Quant à Jordan, je ne sais pas s’il sera là, encore une fois à cause de son boulot, et aussi parce qu’il est un peu à part dans la bande.

On repère une table avec assez de place autour pour qu’on tienne tous. Sur les deux grands écrans du pub est retransmis un match de base-ball entre les Yankees et les Mets, deux équipes de New York. Il y a pas mal de monde, quasiment toutes les tables de billard sont occupées.

Scott propose d’attendre tout le monde avant de commander. Je regarde le match en patientant. Si j’ai déjà eu la chance d’assister à des matchs de basket et de football, je n’en ai jamais vu un en vrai de base-ball. On a pourtant deux bonnes équipes à Chicago, les White Sox et les Cubs, mais ce n’est pas vraiment le sport favori de papa. S’il était prêt à faire deux heures de voiture aller-retour pour aller à une rencontre de basket ou de football, ce n’était pas le cas pour le base-ball. Un match peut durer entre deux heures et demie et trois heures et demie, alors je n’ai jamais insisté. Mais ça m’aurait bien plu. Quand j’étais au lycée, j’aurais certainement pu me débrouiller pour monter sur Chicago avec des copains pour assister à un match, mais ça ne s’est jamais présenté. Et Scott était déjà installé sur Chicago, donc je n’avais plus mon grand frère sous la main pour me promener. Mais c’est une des choses que j’aimerais bien réaliser sur ma liste. Mes pensées sont interrompues par Joe et Brad qui arrivent en se chamaillant, comme à l’accoutumée.

– Qu’est-ce qui se passe, encore ? soupire Shanna en haussant les sourcils de manière théâtrale.

– Ce crétin a dégonflé un de mes pneus ce matin avant de partir au boulot, rugit Joe.

– C’était pour me venger du proctologue ! renchérit Brad.

– Oh, c’est bon, intervient une magnifique Asiatique au bras de Joe. Tu vas survivre. Ou sinon vous pouvez arrêter de vous faire des farces continuellement.

– On s’ennuierait tellement ! pouffe Shanna.

– Ouais, bref… On est là pour passer une bonne soirée, n’est-ce pas ?

– Oui, ma chérie. Mako, je te présente Sarah, la petite sœur de Scott, nous présente Joe. Sarah, voici Mako, ma chérie.

– Enchantée, souris-je, heureuse de faire sa connaissance. Tu es vraiment magnifique. C’est la vérité. Tu ressembles à Gong Li.

– Eh bien, c’est très gentil, merci beaucoup. C’est un sacré compliment, sourit-elle, touchée. Même Joe n’a jamais été jusque-là dans les siens.

– Merci, Sarah, grogne-t-il en faisant semblant de faire la tête.

– De rien.

Alors qu’ils prennent place, je vois Jordan apparaître derrière les portes et s’avancer vers nous.

– Ah, super ! Tu as pu venir ! s’exclame Lindsey en allant lui faire la bise. On ne t’a pas vu de la semaine.

– Je sais. Au moins comme ça, on ne peut pas dire que je vous agace.

La bande au complet, Scott appelle un serveur pour passer commande. Les mecs font une commande groupée de bières tandis que nous, les filles, prenons chacune un cocktail. Je choisis un mojito tout comme Shanna, tandis que Lindsey opte pour une margarita et Mako un diablo. Entre parties de billard et verres qui s’enchaînent, je ne vois pas la soirée passer. Je me sens bien. J’évite sciemment le regard pesant de Scott qui me dit de ralentir. Je n’ai pas vraiment de problème avec l’alcool. Ce dernier me rend plutôt joyeuse, peut-être un peu trop indiscrète et exubérante, mais je vois bien que ça ne plaît pas à mon frère de me voir boire comme ça. Mais je m’en fous.

J’hallucine quand j’apprends que Mako travaille dans l’événementiel, pile le truc où j’essaie de trouver un boulot. Et je crie presque de joie quand elle me dit qu’une de ses collègues vient de partir et qu’ils recherchent quelqu’un et qu’elle se fera un plaisir de parler de moi à sa boss pour arranger un entretien. Je me retiens de lui sauter au cou. On échange nos numéros de téléphone et on fixe un moment dans la semaine pour se caler ça. Je suis tout excitée et du coup je reprends un verre, ou plutôt deux. Deux petits shots de tequila pour fêter ça. Je sais que je perds un peu la tête et que ça ne vaut pas encore ça, mais je ne pense plus très droit.

Je tente ensuite de battre Brad au billard mais c’est peine perdue. Mon allégresse, mélangée à ma maladresse, ne fait pas bon ménage.

– Eh bien, on peut dire que tu n’es pas très douée au billard, jeune demoiselle, se moque Brad en me regardant tenir la queue au-dessus de la table et péniblement tirer.

– Non, pas vraiment, ris-je en lui laissant la place.

– Il faut essayer de se concentrer, explique-t-il sous le regard attentif de Jordan qui nous regarde, appuyé contre une poutre en bois à côté de nous, bière à la main.

– C’est un peu difficile pour moi à cet instant, soufflé-je. Tu profites de ma faiblesse.

– Quelque chose me dit que même en pleine possession de tes facultés, tu n’es pas meilleure, sourit gentiment Brad en mettant deux boules à la suite dans les trous.

– Tu n’as pas tort. Ça se voit tant que ça ? demandé-je avec une petite moue.

– Oui, affirme-t-il en me faisant signe d’y aller.

Je le regarde un instant avant de me positionner. Il est assez beau dans son genre. Il est le plus discret, mais c’est lui qui a le look le plus recherché. Cheveux noirs savamment coiffés décoiffés, petites lunettes noires qui lui donnent elles aussi un charme fou, piercings à l’arcade, au tragus de l’oreille, aux deux oreilles, toujours ce tatouage qui descend dans son cou, mais je suis sûre qu’il en a aussi ailleurs. Je me demande un instant si Jordan et lui vont voir le même tatoueur. Dans ce cas, même si leurs goûts peuvent être différents, je suis sûre que ses tatouages doivent être tout aussi beaux que ceux de Jordan.

– Ça va ? me demande Brad. Tu es dans la lune.

– Oui, pardon. Tu t’impatientes de pouvoir te moquer de moi, c’est ça ? dis-je avant de viser une boule bleue avec la boule blanche.

Mais cette dernière ne touche pas celle que je visais et vient taper dans la verte à côté qui tombe dans le trou.

– Super ! Enfin une ! s’exclame Brad.

Je me garde de lui dire que ce n’était pas du tout celle-là que je visais et me prépare à mon prochain coup, où j’échoue bien entendu. La partie se termine sous l’œil toujours attentif et silencieux de Jordan et Brad gagne sans surprise.

– Tu veux jouer ? demandé-je en me dirigeant vers Jordan.

– Merci. Tu peux ? me demande-t-il en me donnant sa bouteille de bière alors qu’il attrape la queue de billard que je lui tends.

– Oui, bien sûr.

Je les regarde entamer la partie et cette fois-ci, Brad a trouvé un adversaire à sa taille. À chaque fois où c’est à Brad de jouer, Jordan vient récupérer sa bouteille et prend une gorgée. Je me demande pourquoi il ne se contente pas de la poser sur le bord de la table comme les autres font à côté de nous, mais ça ne me dérange pas. C’est quasiment le seul contact que j’ai avec lui depuis plus d’une semaine, alors je ne vais pas rompre le moment.

Chapitre 10

Jordan

Les rôles se retrouvent inversés. Il y a quelques instants, c’est moi qui l’observais alors qu’elle jouait contre Brad. À chaque fois qu’elle se penchait pour tirer, je pouvais mater son cul rebondi, son décolleté qui tombait un peu plus. Elle n’a pas beaucoup de poitrine mais elle sait définitivement la mettre en valeur. Putain, ma queue s’est réveillée d’un coup malgré ma petite sauterie d’avant sortie. Elle est complètement éméchée, mais assez mignonne. Brad a essayé de ne pas être trop dur avec elle, mais elle n’avait vraiment aucune chance.

Maintenant, c’est moi qui joue et c’est elle qui observe. Je sais qu’elle regarde parce qu’à chaque fois que je vais chercher ma bière, elle me fixe. Son regard n’est pas fuyant comme à son habitude, et j’aime ça. Je pourrais garder ma bière et la poser à côté de moi sur le bord de la table quand je joue, mais j’aime bien ce petit contact entre nous. C’était un moyen de la garder à mes côtés parce que je ne l’ai quasiment pas vue de la semaine. J’ai remarqué comment elle a détaillé Brad tout à l’heure. L’alcool la rend vraiment plus extravertie et je me demande comment ça se passe à la maison avec les autres. Ce n’est pas que je suis jaloux, pour cela il faudrait que j’aie des sentiments pour elle et ce n’est pas le cas, mais cela m’amène à me poser des questions. Est-ce qu’elle s’est rapprochée de Brad ? Si je me mets des barrières parce qu’elle est la petite sœur de Scott et parce que les relations ce n’est pas mon truc, Brad n’est pas du tout comme moi. Alors peut-être qu’il pourrait y avoir quelque chose entre eux. Donc non, pas de jalousie, mais un début de colère. Peut-être aussi que je l’envie car il pourrait goûter à quelque chose qui m’est interdit.

Alors que je mets la dernière boule dans le trou, on entend Lindsey qui s’exclame quelques mètres derrière nous. Brad et moi, on repose les queues dans le support, on remet les craies dans le petit pot et on rejoint les copains. Tout le monde est en train d’enfiler sa veste alors on les imite et on se dirige vers l’extérieur.

– On va en boîte ! décrète Lindsey alors qu’on est sur le trottoir.

– Sans moi, dis-je en secouant la tête.

– Ouais ! s’enthousiasme Sarah.

– Tu es complètement bourrée ! Tu ne vas pas venir avec nous, stipule Scott en se moquant de sa soeur.

– Et pourquoi pas ? réplique-t-elle, piquée au vif, en plantant ses poings sur ses hanches.

Putain ! Même passablement éméchée, elle est trop bandante. Et je suis sûr qu’elle ne s’en rend même pas compte.

– Je n’ai pas vraiment envie de devoir te tenir pendant toute la soirée. Jordan, tu peux la raccompagner, s’il te plaît ? me demande-t-il.

– Ouais, bien sûr, pas de souci.

On salue les amis qui prennent la direction du club à proximité et je me tourne vers Sarah.

– Je conduis ! s’exclame-t-elle en se plantant devant moi.

Elle est vraiment incroyable. Il y a deux secondes, elle voulait aller danser. J’aurais cru qu’elle se serait emportée contre son frère, mais même pas.

– Non mais tu es folle ou quoi ? ricané-je alors que Scott me lance un regard qui me dit « Bon courage ».

– Et pourquoi pas, d’abord ? C’est parce que j’suis une fille, c’est ça ? T’es qu’un pov’ macho, dit-elle, la voix un peu pâteuse.

– C’est surtout parce que tu es bourrée comme je ne sais pas quoi. Tu tiens à peine debout.

– N’importe quoi ! s’écrie-t-elle en voulant me dépasser. J’rentre tout’ seule, alors.

– Sûrement pas, viens par là, dis-je en la retenant par le bras.

Je l’attire contre moi et l’entraîne vers la voiture.

– Continue de t’énerver comme ça et je te porte sur mon épaule.

– J’suis trop lourde pour ça, réplique-t-elle.

– Tu vas voir si tu es trop lourde ! la menacé-je, histoire de lui montrer que je ne plaisante pas.

Je suis obligé de la soutenir, un bras autour de sa taille, parce que sinon elle s’étalerait comme une merde tellement elle se démène contre moi.

– Pourquoi est-ce que tu as bu autant ?

– J’en sais rien. J’avais peut-être envie que tu m’ramènes comme tu l’fais, dit-elle, la voix toute douce soudainement.

Je hausse les sourcils alors qu’elle me fixe intensément. Ça ne lui ressemble pas vraiment de parler comme ça. Elle mordille sa lèvre avant de détourner les yeux.

– C’est débile de toute façon, dit-elle tout fort.

– Quoi donc ?

– Rien.

Elle s’appuie dos à la voiture, le temps que je lui ouvre la portière. Je la glisse sur le siège et referme la portière. Je souffle un bon coup et passe une main dans les cheveux. Putain ! À l’avoir eue tout contre moi, à respirer son parfum, j’ai la gaule. Quelle merde ! Et, putain, le décolleté qu’elle a ! Quand je m’installe derrière le volant, elle a la tête collée à la vitre et regarde dehors. On ne dit rien de tout le trajet. Je me dis qu’elle s’est endormie mais quand je gare la voiture dans l’allée, elle se redresse et défait sa ceinture. Elle ne m’attend pas pour descendre et je la retrouve devant la porte de derrière. Elle patiente le temps que je l’ouvre et elle entre en titubant. Je suis étonné qu’elle ne soit pas tombée en grimpant les trois marches qui mènent à la maison.

– Tu ne montes pas là-haut toute seule, lui dis-je alors qu’elle met un pied sur la première marche des escaliers.

– J’peux m’débrouiller tout’ seule.

– Sûrement pas. Tu vas t’emmêler les pieds. Viens là, dis-je en l’attrapant par la taille.

– Non ! J’peux m’débrouiller tout’ seule, décrète-t-elle en se dégageant. J’peux monter tout’ seule.

– Ah ouais ? Tu es sûre de toi ? Tu vas faire ça comment ? À quatre pattes ?

– Bonne idée, sourit-elle en me prenant au mot.

– Sarah ! m’exclamé-je en la voyant se pencher en avant.

Et, putain, la vue sur son cul qu’elle m’offre ! Quelle torture. Je lui attrape les poignets, la redresse et la jette sur mon épaule.

– Jordan ! couine-t-elle en gigotant. Repose-moi !

– Non, dis-je fermement en grimpant les marches.

– Jordan ! Ça va pas !

– On est presque arrivés.

Une fois sur le palier, je la fais glisser de mon épaule contre mon torse et la pose par terre. Si, au début, son visage semble légèrement en colère, elle se détend en fixant mes lèvres. Je jurerais qu’elle a envie de les embrasser, mais elle ne fait rien. Et, putain, même si j’en meurs d’envie, heureusement elle ne franchit pas le pas. Je me connais, je ne pourrais pas me contrôler. Je suis persuadé qu’elle pourrait m’offrir tout ce qui me manque ces derniers temps et ça, je ne peux pas me le permettre. Putain, non ! C’est ma nouvelle coloc et la petite soeur de Scott.

– Merci, dit-elle d’une toute petite voix.

– Tu vois, tu n’étais pas lourde.

– Peut-être pour toi.

– Pour personne, la contredis-je.

– Va dire ça à Jimmy, dit-elle avant de se diriger vers sa chambre.

– Qui est Jimmy ? demandé-je, curieux.

– Un mec qu’a brisé mon cœur en refusant mon invitation. Quand j’lui ai demandé, il m’a détaillée et m’a sorti qu’j’étais bien plus grosse qu’les filles avec qui il avait l’habitude d’sortir. Jolie mais grosse, donc non merci.

– Ce mec est un con.

– Ouais, ouais… marmonne-t-elle avant de refermer sa porte.

Je suppose qu’à partir de maintenant, elle n’a plus besoin de moi. Je souffle un bon coup et vais rejoindre ma chambre. Je stoppe net quand j’entends un gros bruit sourd qui provient de la chambre de Sarah. Je fais demi-tour et frappe à sa porte.

– Sarah ? Tout va bien ?

– Ouais, ouais ! hurle-t-elle. N’entre pas !

– Qu’est-ce qui se passe ?

– Rien ! J’suis tombée, c’est rien.

– Tu es tombée ! Tu vas bien ? redemandé-je.

– Oui ! Je… marmonne-t-elle.

Je ne sais pas si c’est qu’elle a arrêté de parler ou s’il lui arrive quelque chose. Je pose la main sur la poignée et pousse légèrement la porte.

– Jordan, non, geint-elle.

Bon, elle est toujours consciente.

– Tu as besoin d’aide ? proposé-je sans pour autant regarder à l’intérieur.

Je ne vois que la tête de son lit depuis le pas de la porte.

– Tu vas t’moquer. J’vais y arriver.

– Me moquer de quoi ? fais-je en entrant complètement cette fois-ci.

Je la découvre affalée par terre, le pantalon sur les chevilles, en train de se débattre avec ses chaussures.

– Qu’est-ce qui s’est passé ? demandé-je en m’accroupissant devant elle.

– J’ai voulu m’déshabiller mais j’ai oublié mes godasses. J’me suis un peu emmêlé les pinceaux. C’est rien, explique-t-elle en fixant ses pieds afin d’éviter mon regard.

– Tu t’es fait mal ?

– Non. Tu peux y aller.

– Je t’aide avec ça et je te laisse.

Je tends les mains vers ses chaussures et me concentre sur ma tâche. Je ne dois pas penser au fait qu’elle est quasiment en petite culotte devant moi, ses cuisses nues, sa peau légèrement dorée qui semble douce. Quand j’ai fini d’ôter la seconde chaussure, elle rassemble ses jambes contre sa poitrine et je constate à ce moment seulement qu’elle semble morte de honte. Je pose un doigt sous son menton et l’oblige à me regarder.

– Ça arrive à tout le monde d’être maladroit, lui dis-je pour la réconforter.

– Ouais, murmure-t-elle en détournant les yeux.

– Bon, je te laisse, fais-je en me relevant.

Je l’abandonne sans me retourner. Pas besoin d’ajouter à sa gêne.

Chapitre 11

Jordan

Août

J’ai du mal à voir le temps passer. On enchaîne les enquêtes avec Bayram, certaines assez difficiles à supporter moralement. La carapace que j’ai érigée prend un peu plus de hauteur à chaque fois et je me renferme un peu plus sur moi-même. Je passe pas mal de temps à la salle où je pratique le krav maga. J’ai toujours été attiré par les sports de combat. Plus jeune, c’était un moyen pour mes parents d’arriver à canaliser mes émotions et mon trop-plein d’énergie. Et après m’être essayé à plusieurs sports tels que la boxe et le karaté, je me suis tourné vers cette discipline que je pratique depuis un peu moins de dix ans. Et je dois dire que je ne suis pas mauvais.

Dans le boulot, c’est un vrai plus. C’est d’ailleurs une méthode fortement utilisée au sein du FBI, de la DEA et chez les Marines. C’est un moyen pour moi de maintenir un physique au top, d’avoir une bonne hygiène de vie. C’est mon défouloir. Pendant ces heures où je suis sur le tapis, je ne pense à rien d’autre. J’y retrouve parfois mes deux meilleurs amis, Graham et Frank. Bayram vient de temps en temps mais ce n’est pas trop son truc. Il préfère le basket. On se fait d’ailleurs parfois quelques parties tous les quatre, mais contre Graham, on n’a pas beaucoup de chance.

Ce soir, quand je rentre, je suis un peu sur les nerfs. On a fait tomber un père de famille en apparence bien sous tous rapports mais qui en fin de compte tapait sur sa femme et ses gosses, et faisait même un peu plus sur sa plus grande fille. C’est suite à un appel des services sociaux de l’école qu’on a été alerté. La famille est maintenant hors de danger, mais le combat pour réparer le mental sera certainement long. Je n’ai pas pu m’empêcher de lancer une grosse patate dans sa sale tronche. Bayram a dû me retenir parce qu’il ne serait sûrement plus reconnaissable sinon.

Je file directement dans le garage pour m’occuper l’esprit sur mon bébé, une Ford Mustang Boss 302 de 1970. Une magnifique Mustang, bleu roi, que je suis en train de retaper. Il ne reste plus grand-chose à faire. Je l’ai achetée pour une bouchée de pain, elle était vraiment dans un état pitoyable.

– Salut, Jordan ! m’interpelle Brad, paisiblement installé sur un transat sur la terrasse.

– Salut, Brad.

– Tu vas bosser sur la voiture ? demande-t-il.

– Ouais. Tu veux la voir ? lui demandé-je, même si j’ai plutôt pour habitude d’être tranquille et seul dans le garage.

– Ouais, carrément. Mais je ne veux pas déranger.

– Non, ça va.

Il me suit vers les portes du garage et retient presque sa respiration alors que je glisse la clé dans la serrure.

– Oh, putain ! siffle-t-il. Qu’elle est belle ! Ce sont les couleurs d’origine ?

– Oui. Jorje a pu me faire ça comme dans les années soixante-dix.

– Eh bien, putain ! Elle a vraiment de la gueule. Qu’est-ce qui te reste à faire ?

– J’ai fini de revoir l’embrayage et là je dois faire l’arbre de transmission. J’ai eu un problème en revenant de la peinture, mais le temps que je reçoive les pièces…

– Ouais, je m’en doute. Elle doit te coûter une petite fortune, dit-il en croisant les bras sur son torse.

– Ouais, mais bon, j’ai arrêté de fumer, alors je compense, ricané-je.

Comme je suis toujours un peu sur les nerfs, je ressens plus que jamais le manque, même si ça fait presque un an que je n’ai pas touché une clope.

– Tu as besoin d’un coup de main ?

– Pourquoi pas, dis-je sans me forcer. Ça me changera un peu, plutôt que de rester seul.

J’enlève ma veste et change de tee-shirt. J’attrape le chariot de mécanicien et m’installe. Je regarde un peu ce qu’il me faut pour mettre en place le nouvel ensemble. J’entends Brad s’asseoir sur un tabouret et tirer la caisse à outils vers lui. Je fais glisser le carton où sont disposées les pièces et je commence ma manipulation. On discute de tout et de rien tandis qu’il me tend les outils qu’il me faut.

– Tu vas pouvoir venir avec nous au chalet de mes parents le week-end prochain ?

Ah ouais, j’avais oublié ce truc. Putain, j’ai vraiment la tête ailleurs ces derniers temps. Les parents de Brad sont dans je ne sais plus trop quelle branche et ils gagnent plus que bien leur vie. Ils ont récemment acheté un terrain un peu isolé au nord de Milwaukee. Bien à l’abri dans une forêt privée, ils ont fait ériger un chalet cossu à deux pas du lac Michigan. Un petit coin de paradis. On y est déjà allés une fois, il y a deux ans. Le chalet venait juste d’être fini et c’était bien sympa.

– Ouais, je vais faire mon possible, ça ne devrait pas poser de souci. Passe-moi une clé plate de quatorze, s’il te plaît.

– C’est génial, fait-il en me tendant l’outil.

J’entends vaguement un portable sonner. Il décroche, s’excuse et je l’entends qui sort pour répondre. Je finis de serrer le boulon et je perçois des pas qui reviennent vers moi.

– Tu pourrais me passer une clé à pipe de seize et une clé plate de dix-huit ? lui demandé-je en reposant par terre l’autre clé.

J’entends qu’on farfouille dans la caisse et je vois une main manucurée rose bonbon me tendre ce que j’ai demandé.

– Putain ! Mais qu’est-ce que… marmonné-je, subitement agacé.

J’attrape les outils et m’aide de mes pieds pour faire rouler le chariot. Quand j’émerge de sous la voiture, je tombe nez à nez avec Sarah qui dénote dans le garage. Elle porte des tongs roses elles aussi, une jupe en jean qui lui arrive juste au-dessus des genoux et un débardeur violet au décolleté assez sage mais avec des bretelles en crochet. Elle me lance d’abord un sourire timide qui disparaît immédiatement quand elle découvre la tête que je tire. Personne n’ose jamais rentrer dans le garage et encore moins les filles. De temps en temps, les mecs sont curieux et je les invite à venir voir, comme Brad aujourd’hui. Là, sans que je sache pourquoi, ça me gêne que Sarah soit là.

– Désolée, s’excuse-t-elle. Brad est encore au téléphone. Il m’a demandé de venir voir si tu avais besoin de quelque chose.

– Je n’ai besoin de rien, grogné-je à moitié, en m’essuyant les mains sur un chiffon qui traîne sur l’établi.

Son regard coule vers les outils qu’elle m’a tendus il y a quelques secondes à peine, histoire de me faire remarquer ma contradiction, et elle fait un petit pas en arrière.

– Je suis désolée de t’avoir ennuyé. Je te laisse. C’est une très belle voiture, en tout cas, lâche-t-elle sans m’adresser un regard avant de sortir.

Je jette le torchon sur l’établi et soupire. Je sais très bien ce qui se passe dans ma tête pour que j’agisse comme ça et je n’ai pas le courage de la rattraper pour m’excuser. Je retourne sous la voiture pour finir puis je range mon bordel. Je suis en train de me laver les mains quand Brad réapparaît.

– Désolé, ça a été un peu long, s’excuse-t-il.

– Pas grave.

– Pourquoi Sarah est-elle ressortie aussi sec ?

– Je ne l’ai pas très bien accueillie.

– Et pourquoi ça ?

– Je ne suis pas vraiment d’humeur et je…

– Elle s’est trompée d’outil, c’est ça ? se moque-t-il.

– Non, même pas. Tu me connais, fais-je comme si ça m’excusait.

– Ouais, si tu le dis. C’est une chouette fille.

– Oui, je sais.

– Tu as fini ?

– Ouais.

– Tu fais ronronner le moteur ? demande-t-il en se frottant les mains.

Je lui fais un grand sourire et attrape les clés. Je me glisse sur la banquette en cuir noir et hume le parfum intérieur avant d’insérer la clé et lancer les trois cents chevaux. Un joli bruit envahit immédiatement l’espace, j’en ai des frissons. J’appuie doucement sur l’accélérateur et Brad se baisse en s’accoudant à la portière dont j’ai baissé la vitre.

– Plutôt pas mal, siffle-t-il. Même pas de fumée ! Elle ronronne comme au premier jour.

– Ouais, fais-je, content de moi. Elle n’a pas pris une ride.

– Après tout le temps que tu as passé dessus, tu peux être fier. Quand est-ce que tu vas aller l’étrenner ?

– Dans pas longtemps. Il faut que je règle deux ou trois trucs avec l’assurance. Tu voudras venir ?

– Et comment ! s’exclame-t-il alors que je coupe tout et descends. Avec plaisir.

– Je ne dis pas que je te laisserai conduire…

– Ouais, ça ne m’étonne pas de toi !

***

Le soir, pendant le repas, je remarque que Sarah est silencieuse. Elle évite mon regard et picore plus qu’elle ne mange vraiment. Son frère doit lui taper sur le bras alors qu’il lui parle parce qu’elle ne l’écoute absolument pas. Je me doute que je suis responsable de son attitude et je m’en veux un peu d’avoir réagi comme ça.

Elle se propose de débarrasser. Les mecs ne se font pas prier et filent sur le canapé pour lancer la chaîne des sports. Je rejoins Sarah dans la cuisine avec les assiettes sales tandis qu’elle range le reste du plat au frigo.

– Laisse, je vais m’en occuper, dit-elle sans me regarder alors que je me penche pour ouvrir le lave-vaisselle.

– Non, c’est bon, je peux le faire.

– Tu es du genre à vouloir tout faire, je me trompe ? me lance-t-elle.

Je ne réponds rien, stupéfait, alors qu’elle retourne vers la table pour récupérer les couverts. Elle s’installe face à moi pour les mettre dans le panier et je place les assiettes sales. J’essaie de ne pas loucher sur son décolleté à chaque fois qu’elle se baisse, d’autant plus que son frère est juste à côté, mais c’est difficile. Elle attrape le produit, en met dans la machine et la programme pour cette nuit. Puis elle retourne à table et finit de nettoyer le tout. Appuyé contre l’évier, je la regarde faire. Alors qu’elle arrive pour mettre les saletés à la poubelle, je me lance parce que je ne vais pas rester comme ça avec elle quand même.

– Tu m’as surpris, c’est tout.

– Ouais, j’ai bien vu. J’ai compris, ne t’en fais pas. Scott m’avait dit que personne ne rentrait dans le garage quand tu y étais, j’aurais dû l’écouter.

– Ce n’est pas interdit d’y rentrer, enfin. C’est juste que…

– Quoi ? fait-elle en soupirant. Je suis une fille donc je n’ai rien à y faire, sans doute.

– Je n’ai pas dit ça.

– Mon père est garagiste. J’avais 8 ans quand j’ai commencé à démonter et remonter un moteur avec lui, alors je pense que je sais un peu comment c’est fait.

Je ne trouve rien à redire à ça. Elle ignore toujours mon regard, se lave les mains et m’abandonne dans la cuisine pour rejoindre la terrasse. Je me sens comme un gros con.

Chapitre 12

Sarah

Je suis tout simplement ébahie alors qu’on arrive au fameux chalet. Je suis la seule à ne jamais y avoir mis les pieds et je dois dire qu’il fait son petit effet. Il est tout bonnement magnifique. C’est dingue ce qu’on peut faire quand on a suffisamment d’argent. Une cour immense permet au moins à une dizaine de voitures de se garer. Depuis le parking, la vue n’a rien d’extraordinaire, mais l’architecture des lieux est superbe. Les murs sont faits de pierre de montagne, la charpente robuste est apparente, le toit est en ardoises anthracite. D’immenses baies vitrées courent sur chaque face et permettent au chalet de se fondre dans le paysage malgré sa masse imposante.

On fait le tour pour entrer dans le chalet et j’ai le souffle un peu plus coupé. Une immense terrasse surplombée par une piscine gigantesque donne l’impression de plonger dans le lac Michigan. Là aussi, le bois rencontre la pierre. L’intérieur est superbe. Mobilier moderne mais chaleureux, grands espaces, électroménager dernier cri pour la cuisine et hi-fi grand luxe pour le salon. Des tons bois, beiges et blancs pour la décoration. Un immense escalier donne accès au balcon où sont sans doute les chambres. Je suis sur le cul. Jamais je n’ai été en présence de tant de luxe. Je me sens presque mal à l’aise.

Les autres prennent rapidement leurs aises. Je suis Shanna avec qui je vais partager une chambre et on pose nos affaires sur les lits avant de retourner dans le salon. On a réussi à partir en fin de journée pour pouvoir profiter du week-end en entier. Seul Jordan n’est pas encore arrivé car il n’a pas réussi à se libérer plus tôt. Mais il a dit qu’il serait là pour le repas. On ne s’est pas vraiment reparlé depuis l’incident du garage. Ce n’est pas que je sois rancunière, c’est juste que ça ne s’est pas trouvé. Avec ses horaires particuliers, on peut être longtemps sans le voir. Les autres doivent avoir l’habitude, moi je m’y ferai sans doute. Toujours est-il que pour moi, c’est du passé, je ne vais pas lui faire la tête. J’espère qu’il le sait.

Les mecs récupèrent des bières au frigo tandis que Lindsey, Mako et Shanna ne perdent pas de temps et font directement un plongeon dans la piscine. Je décide de les abandonner quelques instants et emprunte le chemin privé qui mène au lac. Je respire un grand bol d’air frais. En Floride, il n’y a pas cet air si nature – l’odeur des pins, de la terre fraîche et de l’eau du lac –, qui n’a rien à voir avec l’air marin. Je repère un tronc d’arbre échoué sur les galets et vais m’y asseoir. Un peu plus loin, la plage est faite de sable fin, mais ici je suis entourée de galets gris et blancs, parfois bleutés. Je pose mon regard sur l’horizon. La seule étendue d’eau que j’aurai à ma portée sera celle-ci. Par endroits, en été, l’eau est aussi limpide et turquoise que peut l’être l’océan en Floride. Je ne serai pas totalement dépaysée.

– Besoin d’un peu de tranquillité ? suppose Brad en interrompant le fil de mes pensées.

Je me retourne et le regarde s’avancer vers moi, une bouteille de bière dans chaque main. Il me tend l’une d’elles et je m’en empare alors qu’il prend place à côté de moi.

– Je suis venue observer le paysage. C’est magnifique ici. Et le chalet est à couper le souffle.

– Oui. C’est dingue ce qu’on peut faire quand on a beaucoup d’argent, hein ?

– Ouais, carrément. Je me sens un peu mal à l’aise, en fait.

– Je ne suis pas plus à l’aise que toi, je te rassure. Mes parents ont toujours eu ce besoin d’étaler leur réussite. Je ne partage pas leur façon de vivre. Bien sûr, je n’ai jamais manqué de rien et je profite dès que j’en ai l’occasion parce que ce sont mes parents, que je les aime et qu’ils sont ce qu’ils sont. Mais je refuse de vivre comme eux.

– Tu ne sembles effectivement pas faire partie de ce monde de luxe.

– Mes parents n’ont pas très bien pris mon orientation professionnelle, mais je suis leur fils unique, alors ils se sont fait une raison. J’ai réussi dans mes études de commerce parce que c’était la seule et unique condition pour qu’ils me laissent faire ce que je souhaitais et aussi parce que j’avais bien conscience malgré tout, que s’il leur arrive quelque chose, j’avais besoin d’en connaître un minimum pour pouvoir gérer une éventuelle suite. Mais je préfère cent fois ma vie à la leur. L’argent ne fait pas complètement le bonheur. Quand je vois les liens qui m’unissent aux copains et que je vois leur vie sociale faite d’apparences et d’hypocrisie, franchement il n’y a pas photo.

– Il t’a fallu sans doute beaucoup de courage pour t’opposer et poursuivre le chemin qui te rend heureux.

– Oui, sans doute, je ne sais pas. C’était ce que je voulais alors je suppose qu’il faut seulement se donner les moyens de réussir. Je ne regrette rien, en tout cas. Et toi ? Heureuse d’être de retour ?

– Oui, affirmé-je en hochant la tête, même si Miami me manque, mes amis, ma vie là-bas. Mais j’ai fait ce qu’il fallait. Je vais commencer quelque chose de nouveau et je serai heureuse ici.

– J’aime entendre ça, sourit-il avant de prendre une gorgée de bière. En tout cas, Scott est heureux que tu sois là. Ça se voit.

– C’est gentil. Vous êtes tous adorables. Merci encore de m’avoir accueillie comme vous l’avez fait.

– C’est normal.

– Ouais, je ne sais pas trop… Jordan dit aussi que c’est normal, comme quand il m’a accompagnée à Miami. Mais je ne suis pas de cet avis. J’ai plus l’impression que Scott m’a imposée à vous.

– Non, tu te trompes. Et encore plus au sujet de Jordan. Il est bien le dernier à qui tu pourrais imposer quoi que ce soit, crois-moi. Je sais qu’il peut parfois être un peu dur et bourru, mais c’est un type formidable. Tiens ! Quand on parle du loup, rit-il alors qu’un rugissement de voiture féroce se fait entendre.

Brad secoue la tête et se relève. Il fait un signe de tête vers la maison pour m’inviter à le suivre. Quand on arrive devant le chalet, on tombe sur toute la bande qui est sortie pour accueillir Jordan. La Ford Mustang Boss est garée devant et on peut dire que Jordan n’est pas peu fier. Il sourit de toutes ses dents alors que Scott et lui contemplent le petit bijou. Mon père serait fou s’il voyait ça. Jordan nous lance un petit regard alors qu’on avance tous les deux vers eux.

– Eh bien, mon pote ! Tu l’as finalement sortie du garage, ricane Brad en venant le prendre par les épaules.

– Oui, il fallait que je la dépoussière. Elle chante comme au premier jour.

– Et ce tour que tu m’avais promis…

– On a tout le week-end pour ça. Il n’y avait pas de raison que je ne la fasse pas participer.

Je secoue la tête alors que je l’entends parler de sa voiture comme si c’était une personne.

– Je te jure, les mecs et les bagnoles, c’est quelque chose que je ne comprendrai jamais, soupire Shanna avant de tourner les talons.

– Je dois dire qu’elle est vraiment belle, mais quand même ! Je ne suis pas sûre qu’ils baveraient autant devant Miss America, plaisante Lindsey avant de m’entraîner à l’intérieur. Allez, va mettre un maillot et rejoins-nous dans la piscine. Les mecs s’occupent de tout ce soir, on n’aura qu’à mettre les pieds sous la table.

– OK.

J’y vais un peu à reculons mais je dois me faire une raison. Je ne vais pas rester enfermée tout le week-end alors qu’il fait un temps magnifique, qu’on a accès à une piscine fantastique et que le lac est à deux pas. J’attrape mon maillot de bain deux-pièces bleu marine. Le haut est un bandeau avec un petit bijou en perles à l’entre-bonnet et le bas est une culotte assortie mais dont les côtés sont en fait des bracelets brésiliens. Il fait vraiment son petit effet. Je lâche mes cheveux, enfile mes tongs et rejoins les filles. Je croise les garçons qui sont en train de se servir de nouvelles bières. Jordan me lance un regard furtif et revient à la conversation. J’essaie d’enterrer bien profondément ce sentiment de malaise alors que j’ouvre un peu plus la baie vitrée. Quelque chose fait son trou en moi à chaque fois que mon regard se pose sur lui et je sais que je ne devrais pas. Parce que je sais comment il est. Je l’ai entendu plusieurs fois avec des filles. Sa chambre jouxte la mienne, après tout.

– Il est magnifique ton maillot de bain ! me complimente Mako alors que je descends prudemment les marches de la piscine.

– Merci ! Oh, mon Dieu, qu’est-ce qu’elle est bonne !

Je soupire de bonheur alors que j’entre entièrement dans l’eau.

– Oh que oui, ronronne Shanna à deux pas. Un vrai paradis. Il faudrait qu’on vienne plus souvent !

– Les parents de Brad finiraient par nous faire payer un loyer, se moque Lindsey.

– Tu n’as pas tort.

Je plonge complètement et entreprends de faire plusieurs longueurs sous l’eau. J’observe avec attention la mosaïque choisie pour tapisser le fond de la piscine. Jusque dans les moindres détails, rien n’a été laissé de côté. C’est hallucinant. En fonction des reflets du soleil, les carreaux revêtent des lueurs vertes, turquoise, bleues, vraiment magnifiques. On dirait de la nacre. Je refais surface et me mets sur le dos. Lentement, je bats des pieds et me laisse aller. Le soleil commence à décliner, le ciel se pare de couleurs chaudes et envoûtantes. Tout est vraiment magnifique. Je me retourne vivement alors que ma tête vient de percuter quelqu’un et qu’une voix chaleureuse parvient subitement à mes oreilles. Deux mains puissantes et chaudes se posent sur mes bras alors que mon corps plonge.

– Salut, fait Jordan en fixant un instant mes lèvres avant de revenir à mes yeux.

– Salut. Désolée.

– Ce n’est rien. Mieux vaut ça qu’un mur, souffle-t-il en me relâchant.

Je lui souris faiblement et regarde aux alentours. Les garçons semblent vouloir faire trempette avant de s’occuper du repas. Jordan disparaît sous l’eau et je reprends ma respiration. Je ne sais pas si je l’invente ou si la tension que je ressens entre nous est réelle. Je suis un peu perdue, il est tellement changeant. Un jour, il joue le grand frère, me rassure, me protège. Et un autre, il est froid et distant. J’ai cru comprendre que c’était dans sa nature, donc je ne dois pas me formaliser, ce n’est pas dirigé contre moi. Et puis si je commence à aller dans cette voie, ça risque de compliquer les choses. Nous sommes colocs, Scott est mon frère et un de ses bons amis. Donc je choisis de ne pas y penser et de me concentrer sur les bons moments à venir.

Je replonge une dernière fois pour remettre mes cheveux en arrière et sors. Je m’essuie vite fait avec une serviette et m’installe sur un transat. Peu de temps après, Brad, Joe et Scott sortent pour commencer à s’occuper du barbecue. Là aussi un truc digne d’un film futuriste. Je suis sûre qu’il faut avoir fait plusieurs années d’études supérieures pour savoir se servir de l’appareil tellement il y a de boutons. Jordan les rejoint quelques minutes plus tard et je ne peux m’empêcher de le regarder, lui et son physique digne de magazines de mode.

– Tu m’aides à mettre la table ? me demande-t-il, stoppant mes pensées ridicules.

– Hein ? Euh… oui, bien sûr, fais-je en me redressant aussitôt.

Je regrette d’avoir oublié mon paréo, mais je n’ai pas d’autre choix que de faire sans, alors je le suis vers la cuisine où il semble savoir où chercher assiettes, verres et couverts. Il sort tout ce qu’il faut et pose l'ensemble sur le comptoir en marbre. Il me tend des sets de table que je m’empresse d’aller disposer sur la grande table en verre sur la terrasse. Quand je reviens en cuisine, Jordan est occupé à remplir des carafes d’eau et deux packs de bières sont sortis. Il se tourne vers moi et je suis sûre qu’il sait que j’étais en train de le regarder, lui et son dos athlétique si appétissant. Mon Dieu ! Mais jamais je n’ai pensé de telles choses envers un mec.

Jamais. Même pas au sujet de Callum. Qu’est-ce qui me prend ! Si Scott savait les pensées qui m’habitent…

– Sarah ? fait Jordan alors que je prends les assiettes. Je voulais m’excuser pour la dernière fois, à propos de ce qui s’est passé dans le garage.

– C’est oublié, dis-je précipitamment.

– Non, vraiment, je me suis comporté comme un crétin. Je suis navré.

– D’accord, excuses acceptées, souris-je avant de déguerpir.

Je sais que j’ai rougi parce que j’ai chaud tout à coup. Je retournerais bien dans la piscine calmer mon corps en feu.

***

La soirée était super. Les mecs se sont occupés des grillades, l’ambiance était excellente, les esprits légers. J’ai trouvé que Jordan était plus ouvert que d’habitude. Il participait un peu plus aussi aux conversations. J’ai surpris de nombreux regards appuyés qui me chamboulaient à chaque fois. Je ne peux pas me faire de films, si ? Franchement, ça m’agace. Ma tête me dit que ça ne peut pas être vrai – je ne ressemble absolument pas aux filles avec lesquelles il défile – et elle me met aussi en garde. On habite ensemble, ça n’est forcément pas une bonne idée dans le cas possible où je ne m’invente rien. Mais mon corps veut succomber à la tentation. Je soupire de frustration et fixe le ciel étoilé au-dessus de moi. Il est déjà tard, tout le monde est rentré se coucher, mais je suis restée dehors parce que la voûte céleste me fascine. J’ai récupéré un gilet, enfilé un short et j’ai même pris un bouquin, pensant m’occuper un peu avant d’aller au lit, mais dès que je fais face à un spectacle comme ça, c’est plus fort que moi. Je détaille dans ma tête les constellations de l’horoscope. Il n’y a pas un seul nuage pour gâcher le décor.

– Eh bien, murmure Jordan en attirant mon regard sur la droite. Qu’est-ce que tu fais encore dehors ? Je croyais que tout le monde était rentré.

– Oui, mais…

– Les étoiles, hein ? sourit-il.

Il se souvient probablement de Miami et de ce que je lui ai confié. Il avance vers moi, les mains dans les poches de son short. Son regard est électrique et il me regarde vraiment, intensément. Mon coeur s’emballe alors qu’il progresse doucement. Je déglutis nerveusement et penche la tête en arrière alors qu’il s’arrête juste à côté de moi.

– Pourquoi tu me regardes comme ça ? demandé-je, une boule au ventre.

– Pour rien. Allez, pousse-toi un peu, dit-il en se rapprochant encore pour se mettre en bout de transat.

– Tu ne vas pas t’asseoir ici ! Jordan ! Tu vas…

Mais je n’ai pas le temps de finir ma phrase. Avec son poids, à peine assis en bout de transat, il fait balancier et je ne suis pas assez lourde pour retenir la chaise longue. Jordan bascule en arrière et se retrouve dos au sol. Je suis projetée en avant, ma chute étant amortie par son corps sur lequel j’atterris.

– Tu es trop nul ! m’exclamé-je avant d’éclater de rire.

– Ouais, je sais, s’excuse-t-il.

On reste quelques secondes étalés par terre, à rire, puis Jordan passe un bras autour de ma taille, replace une mèche de cheveux derrière mon oreille et je retiens ma respiration. Qu’est-ce qui est en train de se passer ? Je sens un courant électrique passer entre nous deux. J’ai le réflexe de me redresser parce que je dois l’écraser, mais il me serre un peu plus contre lui et je commence à me rendre compte de son excitation. Là, je ne peux pas l’inventer ! Plus rapide que l’éclair, il s’empare de mes lèvres en me stupéfiant, et je ne peux faire autrement que de répondre à son baiser.

Tout est absolument incroyable. C’est peut-être idiot mais j’ai l’impression de quitter terre et de monter rejoindre mes chers astres. Tout s’éteint autour de nous, je n’entends plus rien à part les battements rapides de mon coeur et ma respiration saccadée. Je ressens la moindre parcelle de son corps en contact avec le mien, ses mains au creux de mes reins, son sexe qui appuie contre mon ventre, la douceur de ses lèvres sur les miennes, la chaleur de sa langue qui joue avec la mienne. J’ai l’impression d’être envahie par son odeur. Adieu fraîcheur des pins et chlore de la piscine, il n’y a que lui, son parfum imposant, enivrant, entêtant. Je suis saisie par son goût aussi, mélange de bière et de chocolat du dessert qu’on a dégusté tout à l’heure. Bon sang, on ne m’a jamais embrassée comme ça. Jamais je n’ai connu quelque chose d’aussi intense, d’aussi renversant. C’est comme s’il me marquait. Je sais bien ce qui suit généralement un baiser pareil et même si j’en ai envie, je suis tellement bien que ça m’irait aussi de ne faire que ça toute la nuit.

Maladroitement, on se redresse sans se lâcher, et à cet instant, ce sont ses yeux qui me chamboulent. J’y lis tout un tas de choses. Je me rends compte qu’il est comme moi, peut-être déstabilisé par ce qu’il ressent, parce qu’il connaît les risques, mais c’est comme s’il ne pouvait pas lutter. Pourtant je ne peux m’empêcher de lui demander :

– Qu’est-ce que tu fais ? murmuré-je.

– Ce dont j’ai envie. Arrête-moi maintenant, supplie-t-il en se mettant debout. Dis-moi d’arrêter tout de suite et je le ferai.

Ses lèvres me disent quelque chose mais je lis tout le contraire dans ses yeux. Alors je ne sais pas trop ce qui me prend, mais je n’écoute pas ma tête et laisse mon cœur et mon corps prendre le dessus. Je me colle de nouveau à lui et l’embrasse passionnément. Ses bras se referment dans mon dos et il me soulève comme si je ne pesais pas plus qu’une plume. Je l’étreins le plus fort possible pour sentir la moindre parcelle de son corps contre le mien. Bousculant une chaise au passage, on rejoint rapidement la chambre de Jordan qui, heureusement pour nous, est la seule au rez-de-chaussée. Je n’ai jamais ressenti ça, une telle urgence, un tel besoin de l’autre. Ses mains sont partout sur moi, sa bouche avide contre la mienne. Ma tête ne pense plus, je fonctionne à l’instinct et ça ne me ressemble pas.

Complètement excités l’un par l’autre, on se débarrasse rapidement du peu de vêtements qu’on porte. Et, mon Dieu, je ne sais pas quoi faire de mes mains. Ma bouche est occupée, mais je n’ose pas. Lui ne se gêne pas et mon corps prend un peu plus feu. Ses doigts laissent des traînées brûlantes sur ma peau, dans mon dos, sur mes seins qu’il pétrit doucement, sur mon cul qu’il caresse avant de trouver mon sexe. On est sur le lit, l’un sur l’autre, les jambes emmêlées. Alors qu’il m’excite sans répit, je me sens courageuse et caresse son torse avant de trouver son sexe qui me nargue plus bas. Il grogne alors que je m’en empare et sa cadence à l’intérieur de moi augmente en réponse à mes caresses. Je commence à partir parce qu’il ne me laisse aucune minute de répit. Mon Dieu ! Je n’arrive pas à croire que c’est en train de m’arriver. Sa bouche est maintenant dans mon cou et mes jambes tremblent toujours un peu plus.

Un air frais passe sur mon corps alors qu’il m’abandonne un instant pour farfouiller dans son sac à la recherche d’un préservatif. Il l’enfile et revient sur moi. Une main sur mon visage, il dégage une mèche sur mon front et passe son pouce sur mes lèvres.

– Il est encore temps de s’arrêter, dit-il tout bas. Tu peux encore me dire stop.

Je ne sais pas pourquoi il me sort ça maintenant. Est-ce que c’est parce qu’il n’en a pas envie ? Je secoue la tête pour lui faire comprendre que je n’ai aucunement l’envie qu’on arrête, je veux le sentir en moi. Mon souhait est aussitôt exaucé et ma respiration est bloquée par les sensations. Oh, bordel de merde ! Il est doux au début puis au fur et à mesure que mon corps s’habitue à lui, ses mouvements se font de plus en plus précis et vigoureux. Je m’accroche à l’arrière de ses cuisses, alors qu’il attrape mes hanches pour me redresser un peu. La sensation est absolument indescriptible, je n’ai jamais vécu ça. Mes doigts glissent, je saisis les draps et Jordan accélère encore. Je me retiens de crier parce que c’est trop. Trop bon, trop fort, trop génial. Il grogne et mon coeur cogne. Il vient caresser ma poitrine et ça augmente mon plaisir. Je suis sur le point de partir pour le septième ciel. Au moment où son pouce se pose sur mon clitoris, mon corps s’enflamme de la tête aux pieds, ma vue se brouille, des petites étoiles dansent devant mes yeux et je suis un peu paniquée. Je n’ai jamais ressenti ça. C’est la première fois et ça me chamboule. Ça me bouleverse parce que je constate qu’il s’agit de mon premier orgasme alors que je croyais en avoir déjà eu et aussi parce que je ne pensais pas pouvoir vivre ça sans être amoureuse. Comment le sexe peut-il être aussi bon avec quelqu’un qu’on connaît si peu ? C’est juste hallucinant. Les larmes brouillent mon regard et je sens Jordan se contracter sous son propre orgasme alors que le mien déferle toujours sa magie dans mon corps.

Il fronce les sourcils avant de se retirer et roule sur le lit à mes côtés. Je remonte le drap sur moi, pudique tout à coup, et fixe le plafond, encore perturbée par ce que je viens de ressentir. Je ferme les yeux et savoure le moment. C’était tellement intense, bon sang ! Je n’en reviens pas. Je sens le matelas bouger et suppose que Jordan s’absente pour se débarrasser du préservatif. Je ne fais même pas attention aux paroles non échangées, car petit à petit, le sommeil me gagne enfin.

***

Quand je me réveille, je me sens bien. Plus que bien, même. Des images de sexe flottent encore dans mon esprit et un grand sourire se dessine sur mes lèvres. Je me retourne et il s’efface dès que j’aperçois la place vide à mes côtés. Jordan n’est plus là. J’essaie de faire taire mon instinct primaire, mais quelque chose me dit qu’il ne se trompe pas. J’enfile un peignoir. Peut-être est-il sorti pour le petit déjeuner ? Je jette un œil au réveil. Il est encore tôt, ça m’étonnerait que quelqu’un soit levé. Je sors sur la pointe des pieds et gagne timidement la cuisine que je trouve vide, bien entendu. Je soupire tristement parce que j’appréhende la suite des événements.

Je ne peux pas nier mon pincement au cœur alors que je rejoins silencieusement la chambre que je partage avec Shanna. Elle est encore endormie, de travers dans le lit, ses cheveux en désordre sur l’oreiller, un pied qui pend dans le vide. J’entre dans la salle de bains et une larme s’échappe de mon œil. Je sais ce qui se passe, j’aurais dû envisager la chose hier, mais tout est allé beaucoup trop vite et même si j’en avais eu conscience la veille, je ne suis pas sûre que j’aurais dit stop. Parce que c’est ce qui s’est passé. Il m’a prévenue, il m’a demandé de l’arrêter. Est-ce que c’était sa façon de me prévenir ?

Je me sens stupide. Je n’étais qu’une autre fille parmi toutes celles qui défilent dans son lit. Je file sous la douche avec l’espoir fou que l’eau puisse éliminer toute trace du passage des mains, de la bouche et du sexe de Jordan. Mais je sais d’avance que c’est peine perdue parce que cette nuit était vraiment exceptionnelle pour moi. Il a essayé de me prévenir, mais ça n’est pas pour autant que ça rend la chose plus facile. J’ai l’impression d’être jetée comme une vieille chaussette.

J’ai lancé le café, préparé des pancakes, pressé des oranges fraîches. Petit à petit, la maisonnée s’est réveillée. Scott m’a embrassée sur la joue, les autres ont gloussé de joie en découvrant les bonnes choses à manger. Mais toujours pas de Jordan en vue. J’essaie de faire bonne figure parce que je ne veux pas plomber l’ambiance avec une décision que j’ai prise. Et surtout, je ne veux pas que ce soit bizarre entre nous. Entre Jordan et Scott aussi, parce que ça deviendra forcément tendu si mon frère apprend ce qui s’est passé.

Je suis installée à la table sur la terrasse, ma tasse de café dans une main, et je feuillette un magazine quand j’entends du bruit en direction de l’allée qui mène au lac. Jordan remonte le chemin à grandes foulées. Il revient de son footing, habillé d’un short long de basket, sans tee-shirt, son portable installé dans un brassard pour sportif, écouteurs vissés aux oreilles. Il est tout en sueur et ralentit à proximité de la piscine. Ma première réaction, primaire, est de le trouver incroyablement sexy. Il me plaît, je ne peux pas le nier, surtout pas après la nuit qu’on a passée. Ensuite, c’est la tristesse qui s’empare de moi parce que, évidemment, je viens de succomber au seul homme qui ne veut pas de copine. Je ne suis même pas en colère contre lui. Il n’a pas à s’excuser. Je le savais et il a essayé de me le dire.

Ses yeux trouvent les miens immédiatement et me fixent pendant un instant. Je crois déceler un petit mouvement de tête comme pour dire bonjour puis il détourne le regard pour rejoindre le devant de la maison. Je ne cherche même pas à le rejoindre pour exiger une discussion, une explication, parce que je sais que ça ne sert à rien. Je suis une grande fille, je dois pouvoir faire face. Je le dois.

La journée passe relativement vite. On passe notre temps sur la plage du lac. En fin d’après-midi, on s’en va faire un petit tour en ville. Je ne connais pas Milwaukee. C’est sympa. Je tombe sous le charme de l’architecture du Milwaukee Art Museum au Mitchell Park. C’est vraiment joli. Cette visite culturelle occupe mon esprit et Brad fait un très bon guide. Jordan se met à l’écart durant tout l’après-midi. Je capte à un moment ou deux des regards un peu lourds, un peu noirs. Je n’essaie même pas de chercher ce qui me vaut une attitude pareille. Après tout, il ne m’a pas adressé la parole depuis cette nuit alors je ne vais pas faire le moindre effort pour lui.

La soirée est bien avancée, les garçons sont installés sur le canapé, bière à la main, devant une rediffusion d’un match qui oppose les Chicago Bulls aux Bucks de Milwaukee. Je me demande si la date de ce week-end a été choisie en conséquence et je me dis qu’on a bien fait de rester ici plutôt que d’aller dans un pub parce que avec toute la bande qui soutient les Bulls, ça aurait pu faire des étincelles dans la ville des Bucks. On est encore dans la cuisine avec les filles, on finit de ranger. Mon regard est inévitablement attiré par Jordan qui continue à m’ignorer.

– Tu veux qu’on sorte un peu prendre l’air ? me propose Lindsey.

– Si vous voulez, fais-je en haussant les épaules.

Shanna et Mako ouvrent la voie et je suis Lindsey à l’extérieur. C’est dingue comme il fait doux, c’est très agréable.

– Alors, qu’est-ce qui ne va pas ? demande Lindsey.

– Rien, mens-je.

Trois paires d’yeux me fixent avec insistance et j’ai l’impression d’être transparente. Si Scott venait à se rendre compte de quelque chose, je serais foutue !

– Tu sais que tu peux tout nous dire, Sarah. On ne te jugera pas, me dit gentiment Lindsey.

– Je vous assure, tout va bien.

– Tu es sûre ? On ne dirait pas, pourtant. Et j’ai comme l’impression que ça a un rapport avec Jordan.

Je manque de m’étouffer avec ma bière alors qu’elle débite ça, l’air de rien. Shanna coule un regard entendu vers Mako qui acquiesce de la tête.

– On se rend bien compte qu’il y a une nette différence entre hier et aujourd’hui. Vous vous faites la gueule ?

Je ne peux m’en empêcher, je sens que je rougis comme une pivoine.

– Oh, mon Dieu ! s’exclame Shanna. Ne me dis pas que…

– Oh, ce n’est pas vrai ! disent en même temps Mako et Lindsey.

– Putain ! Ne me dis pas que tu es tombée dans le panneau Jordan, ma belle ! renchérit Lindsey.

– Je ne vais pas le dire, marmonné-je, en me sentant idiote comme jamais.

– Oh, ma chérie ! me plaint Lindsey. Bon sang, j’aurais dû te prendre entre quatre yeux et te mettre en garde.

– Je savais bien…

– Tu ne savais pas assez, déplore-t-elle.

– Ce n’est rien, je vais m’en remettre.

– Jordan n’est pas vraiment bon dans les relations amoureuses, explique-t-elle. Il n’en veut pas, en fait. Il est comme ça. Il n’a pas de copine.

– Vous ne direz rien à Scott ! Lindsey ! Promets-moi de ne rien lui dire. Ça ne change rien, ça ne changera rien. C’était une nuit et rien de plus. Ça s’arrête là et c’est très bien comme ça.

– Hum, fait Lindsey, une petite moue sur le visage.

Shanna et Mako font à peu près la même tête. Merde ! Je vis avec lui, je le croise tous les jours. Quelle merde ! J’aurais dû lui dire non, je n’aurais pas dû laisser faire mon corps, mon envie. Mais je serais passée à côté d’une partie de jambes en l’air absolument géniale où j’ai eu mon premier orgasme… Je ne suis pas sûre de regretter quoi que ce soit, contrairement à lui, sans doute… Shanna a la gentillesse de changer de sujet de conversation et Mako s’empresse d’informer les filles qu’elle me présente à sa boss dans la semaine. Je suis tout excitée et j’espère que ça marchera.

À suivre…