

numérique et broché

3 premiers chapitres
Chapitre 1 – Un battement de trop
SYDNEY
Guettant les alentours, je fronce les sourcils ayant du mal à reconnaître les lieux.
—Tu as bien programmé l’adresse ? demandé-je à Leslie, ma collègue installée à mon côté dans la voiture.
— Oui.
Nous sommes en route pour le domicile d’un particulier. Un voisin a appelé les secours pour signaler que des cris d’enfants particulièrement inhabituels se faisaient entendre dans la maison mitoyenne. Après s’être rendue sur les lieux, la police a contacté le bureau de l’aide à l’enfance. Et c’est maintenant à notre tour d’intervenir.
Après trois ans d’études, incluant un stage de fin d’année, suivi de six mois d’intérim, j’ai été embauchée il y a huit mois au centre d’aide sociale de Waltham, ma ville d’enfance, située à un peu plus de douze miles à l’ouest de Boston.
— Tu en sais un peu plus ? me renseigné-je.
— Oui. Le père vit seul avec ses deux enfants. Des jumeaux de six ans, Bastian et Adrian. La mère est partie depuis quatre ans. Il l’avait signalé à l’école où ils sont scolarisés. Elle est introuvable apparemment.
— Quel est l’état du père ?
— Critique. Il a rapidement été emmené aux urgences après l’intervention des flics, mais ce n’est pas bon. Crise cardiaque.
— Merde… soufflé-je.
C’est un déchirement à chaque intervention dans des conditions pareilles.
Je ne pensais pas avoir autant de responsabilités si vite, mais le centre manque de personnel et les besoins explosent. J’ai l’avantage qu’ils me connaissent, en raison de mes études, mais aussi auparavant, parce que je suis moi-même passée par-là.
Nous entrons dans un quartier typique de la Nouvelle-Angleterre et je m’arrête devant une maison à un étage. Le jardin est mignon, bien entretenu. La portière claque derrière moi et je jette un coup d’œil vers la voiture de police et l’ambulance garées à proximité.
— Sydney ! s’exclame Neil en arrivant vers moi. Leslie, salut.
Neil est mon meilleur ami et officier de police. Il est arrivé dans la région quand nous faisions notre entrée en 11th[1] grade et il ne s’est pas laissé convaincre par les rumeurs qui circulaient à mon propos. Il est immédiatement venu vers moi, et nous ne nous sommes plus quittés depuis.
Il ne remplaçait pas Connor, mais il est devenu une constante dans ma vie. Parfois, j’aimerais que ce soit aussi simple. Que ce passé reste bien rangé dans une boîte, comme je m’efforce de le faire. Mais il suffit d’un nom, d’un souvenir… et quelque chose en moi vacille.
Neil est resté auprès de moi à chaque instant, à chaque coup dur. Il est celui qui en sait le plus sur moi, même avant Janice, ma mère d’accueil. De plus, étant donné nos métiers respectifs, nous sommes régulièrement amenés à nous voir au travail. Cela resserre nos liens.
— Salut Neil, répondons-nous en chœur.
— Des nouvelles du père ? me renseigné-je.
— Non, pas encore.
— Où sont les garçons ?
— Dans leur chambre, à l’étage avec ma collègue. Les ambulanciers les ont examinés, ils vont bien.
Nous nous écartons pour laisser passer ces derniers après un hochement de tête en notre direction.
— On a effectué des recherches pour voir si on trouvait de la famille proche, mais jusque-là, personne. Les grands-parents paternels sont décédés, et du côté de la mère, elle a grandi en famille d’accueil, donc personne non plus. On continue à regarder et je vous tiendrai au courant.
— Merci, dis-je dans un petit sourire en portant une main à son bras. Tu nous conduis auprès d’eux ?
— Oui, bien sûr. Suivez-moi.
L’intérieur est comme l’extérieur : agréable. L’agencement est classique, mais tout y est. Le confort, la propreté, une atmosphère chaleureuse. Le père semble attentionné. Les jouets et les livres partout en témoignent.
En haut de l’escalier, Neil nous indique la première chambre à droite. Sans que j’aie à lui demander quoi que ce soit, Leslie reste sciemment en retrait. Elle est encore en formation, c’est donc à moi de mener la visite.
J’avance dans la pièce et suis tout de suite charmée par la décoration. Un grand tapis aux motifs spatiaux réchauffe l’ensemble, posé au centre. Deux lits se font face de part et d’autre d’un mur couvert d’une immense fresque murale représentant les Avengers.
Carol, la coéquipière de Neil, est accroupie face aux jumeaux. Deux têtes blondes se relèvent vers moi d’un même mouvement. Leurs grands yeux bleus me fixent intensément. Leur petit nez couvert de taches de rousseur se fronce en me détaillent de la tête aux pieds.
D’un sourire, Carol me laisse la place et je saisis une petite chaise sous un bureau.
— Tu vas la casser ! s’exclame l’un d’eux.
— Tu crois ? Tu préfères que je m’asseye entre vous deux ?
Il lance un regard à son frère, puis se décale légèrement pour me faire une place. Je m’installe alors entre eux, abandonnant le siège.
— Pourquoi tu boites ? demande le même qui s’inquiétait.
Les enfants de cet âge ne passent pas par quatre chemins. Et cela me convient très bien. Je préfère la franchise.
— J’ai eu un grave accident de voiture quand j’étais plus jeune.
— La vache ! T’as eu très mal ?
— Oui. J’ai failli perdre la vie, mais je me suis battue et je m’en suis sortie.
— Tu boites encore… contre-t-il.
— Mon corps a été très abîmé. J’ai encore des séquelles, mais ça va.
Le boitement n’est pas la seule trace que j’en garde, mais ils n’ont pas besoin de tout savoir.
— Je m’appelle Sydney. Qui est Bastian ?
— Moi, répond celui à ma gauche.
— Donc tu dois être Adrian, en déduis-je en me tournant vers le plus bavard.
Il acquiesce d’un mouvement de tête.
— Carol vous a dit qui j’étais ?
Ils secouent vivement la tête. À mes débuts, je craignais d’être prise pour quelqu’un d’inexpérimenté, mais en réalité, avec les enfants, cela passe bien. Mieux que je ne l’aurais cru.
— Je travaille avec la police et l’hôpital. Mon rôle c’est d’aider les enfants quand il y a un souci à la maison. Le temps que leurs parents aillent mieux…
— Notre papa va s’en sortir ? demande Adrian.
— Je l’espère, mon grand. Il est entre les mains des médecins. Je suis sûre qu’ils font tout pour l’aider. Vous êtes très courageux.
— Pas vraiment… murmure Bastian.
— Pourquoi tu dis ça ?
— Quand papa est tombé, on a rien fait. On pensait qu’il allait se relever. Et après, on a juste crié. C’est nul, explique-t-il la voix tremblante.
— Absolument pas. C’est justement grâce à vos cris que la voisine a pu appeler la police. Vous lui avez sauvé la vie.
Ils n’ajoutent rien et échangent un regard chargé d’émotion.
— On va aller où ? On va rester ici tout seuls ? s’inquiète Adrian, paniqué.
— Non, ne t’en fais pas. Avec Leslie, on va vous emmener dans une famille d’accueil. June et Dan sont adorables. Ils vont bien s’occuper de vous. Et demain, si les médecins sont d’accord, vous pourrez voir votre papa.
— Ça va durer longtemps ?
— Le temps qu’il récupère. Vous avez des questions ?
— On peut emmener des affaires ?
— Bien sûr ! J’allais vous le proposer.
Leslie entre avec une valise qu’elle ouvre sur l’un des lits. J’aide les enfants à rassembler quelques affaires : des vêtements, des jouets, des livres, une console. Le but est de leur permettre d’emmener un bout de chez eux.
Une heure plus tard, tout est prêt. Neil aide Leslie à charger le coffre, tandis que je boucle la ceinture des garçons à l’arrière.
— J’espère que tout ira bien pour leur père, dit Neil en me rejoignant sur le trottoir.
— Moi aussi. Ces enfants ne manquent de rien. C’est une belle famille.
— J’en ai l’impression, oui. De toute manière, on reste en contact.
— Évidemment.
— Toujours partante pour boire un verre demain soir ?
Je marque un temps d’hésitation. Ces derniers temps, je n’ai pas trop le cœur à sortir.
— Tu peux dire non, tu sais.
— Non, c’est d’accord. Mais je ne resterai pas tard.
— Parfait. À plus. Syd.
Il dépose un baiser sur ma joue avant de nous laisser partir.
Il ne nous faut pas très longtemps pour rejoindre la maison de June et Dan. Quand nous prenons en charge des enfants, la première chose que nous faisons est chercher une maison d’accueil à proximité de leur domicile afin de limiter les changements, notamment pour l’école et d’éventuelles activités sportives.
June et Dan nous attendent sur le perron de leur domicile.
Les jumeaux sont timides et se cachent derrière moi, me tenant chacun une main. Leslie termine de sortir leurs affaires alors que nous remontons l’allée. Je m’accroupis près d’eux et relève leur menton pour qu’ils puissent me regarder dans les yeux.
— Bastian, Adrian, on est arrivés. Je vais vous présenter June et Dan. Vous n’avez rien à craindre.
— Tu t’en vas déjà ? s’enquiert Adrian, les lèvres tremblantes.
— Non. Avec Leslie, on va rester un petit moment. Ne t’en fais pas.
Il acquiesce d’un mouvement de la tête et nous avançons enfin jusqu’à l’entrée.
— Bonjour, dis-je en souriant.
— Bonjour Sydney.
— June, Dan, je vous présente Adrian et Bastian.
— Enchantée, répond June en se plaçant à leur hauteur.
— Bonjour, déclarent-ils d’une même voix.
— Salut les garçons.
Ils lèvent les yeux vers Dan et les écarquillent aussitôt.
C’est vrai qu’il est assez impressionnant. Plus d’un mètre quatre-vingt-dix et pour sûrement plus de cent kilos. Les épaules carrées, il jouait au football américain plus jeune. Il était assez doué, je crois. Il a exercé en tant que coach au lycée, le Waltham High School, avant de se consacrer entièrement à l’accueil d’enfants avec sa femme. Malgré sa carrure imposante, il est vraiment extra avec les jeunes.
June, quant à elle, a suivi une formation de bibliothécaire. Elle exerce encore à mi-temps quand ils hébergent peu d’enfants. C’est une grande blonde élancée et très charismatique, qui porte des lunettes assez exubérantes.
J’adore le couple qu’ils forment et ce sont vraiment des gens adorables.
— Vous aimez le football ? les interroge le géant en récupérant un ballon qui traîne sur le rebord de la fenêtre.
— On préfère le baseball.
— Ça me va aussi, s’amuse-t-il. J’ai ce qu’il faut à l’arrière, dans le jardin. Ça vous dit de frapper quelques balles et de me montrer ce que vous savez faire ?
— Oui !
— Hey, Sydney, s’exclame Adrian en tirant mon pull.
— Oui ?
— Si papa peut pas s’occuper de nous, on va louper les entraînements alors…
— Les entraînements ?
— Oui, on fait du baseball avec Bastian. Les samedis aprèm’.
Ils échangent à nouveau un regard, donnant l’impression de communiquer l’un avec l’autre sans se parler. C’est troublant. Les yeux brillants, ils semblent vraiment très tristes.
— Ce n’est pas un problème, les garçons ! intervient Dan. Je vous y emmènerai.
— C’est vrai ?!
— Bien sûr.
— Génial !
Je les suis du regard alors que l’ancien coach les guide dans le jardin.
— C’est vraiment très gentil, remercié-je June.
— Avec plaisir. Tu sais bien que dès qu’on parle sport, Dan répond présent. Tout ce qu’il faut pour qu’ils se sentent à l’aise. Vous entrez ?
— Oui.
J’aide Leslie à déposer les bagages dans l’entrée et nous suivons June dans le salon. Nous nous installons sur le canapé et lui donnons le dossier concernant les jumeaux. Nous échangeons rapidement sur le papa. Ils savent très bien comment les choses fonctionnent, donc pas besoin de s’expliquer pendant des heures. C’est ce que j’aime avec eux.
Devant la baie vitrée, j’observe les garçons jouer avec Dan. Après un petit quart d’heure, je les rejoins, il est temps que nous partions.
— Adrian, Bastian ! On va y aller.
Ils accourent près de moi et je m’abaisse aussitôt.
— On se revoit demain, d’accord ? Vous n’allez pas à l’école pendant deux jours.
— La maîtresse va pas être contente.
— Elle comprendra, mon grand. Tu es triste de ne pas y aller ?
— Non, j’aime pas l’école.
— Moi non plus !
Ils me font rire. Je me disais aussi !
— Avec Leslie, on viendra vous chercher et on ira voir votre papa, d’accord ?
— Oui ! s’exclament-ils, plein d’enthousiasme.
— En attendant, je vous laisse avec Dan et June. Ça marche ?
Ils hochent la tête avec vigueur.
— On peut te dire un secret ?
— Bien sûr.
Ils avancent vers moi, chacun à l’une de mes oreilles, et mettent la main devant leur bouche.
— Dan est nul au baseball, murmurent-ils.
J’éclate de rire sous l’œil attentif du concerné. Je suis sûre qu’il se doute de ce qu’ils viennent de me confier, mais il s’en fiche.
— Il est bien meilleur au football, leur réponds-je tout bas. Vous pouvez peut-être en profiter pour lui apprendre deux ou trois choses.
— Oui !
Je les regarde, attendrie, retourner auprès de Dan, puis nous partons avec Leslie pour rejoindre le centre.
J’espère que leur père va s’en sortir et qu’ils ne seront que de passage dans le système des familles d’accueil.
J’ai été à leur place. Mes parents sont morts dans un accident de voiture quand je n’avais que six ans. Pas de famille proche qui puisse s’occuper de moi. Un grand-oncle éloigné qui n’a pas voulu, ou plus probablement, pas pu me recueillir. J’ai donc été placée en foyer. Provisoirement, pendant quelques mois, dans un comme celui de June et Dan, et puis, définitivement chez Janice et Ted.
Je ne dirais pas que je suis mal tombée. Ils étaient gentils et s’occupaient très bien de nous. Jusqu’à mes quinze ans, tout était génial même. J’ai été la première à rester si longtemps. Personne ne s’est jamais manifesté pour m’adopter. Cela ne m’a jamais dérangée. Je me suis rapidement attachée à Janice, et cela n’a jamais changé. Je ne l’appelle pas maman, mais elle s’en rapproche plus que quiconque.
Il y a eu pas mal d’enfants de passage. Et puis Connor est arrivé.
J’avais treize ans. Il en avait seize. Il était solitaire. Renfermé.
Je crois que j’ai immédiatement été attirée par lui. Peut-être parce que j’étais trop contente d’avoir un « nouveau frère ». Il ne me repoussait pas. Il m’ignorait simplement. Il ne voulait pas créer de lien, persuadé vite repartir. Et puis, au fil du temps, il s’est déridé.
Et moi… je me suis un peu perdue.
Il a commencé à prendre son rôle de grand frère au sérieux, me défendant quand j’étais embêtée, m’aidant parfois dans mes devoirs quand Janice et Ted ne pouvaient pas le faire. Nous sommes devenus très proches durant les presque deux ans où nous avons vécu ensemble. Il était protecteur envers moi et nous avions une petite bande de copains. Il me donnait l’impression d’avoir une vraie famille.
Je ne sais pas quand j’ai commencé à avoir des sentiments pour lui. Il devenait un jeune homme et j’étais pleinement consciente de son charme et de son charisme, même si j’étais un peu plus jeune que lui.
Ma bulle de bonheur a éclaté le jour où il m’a laissée. Il venait tout juste d’avoir dix-huit ans. Il est parti sans un mot, sans un regard, sans la moindre explication. C’était durant l’été, juste avant mon entrée en 10th[2] grade. Et ce départ m’a anéantie. Les années qui ont suivi ont été une torture.
J’ai perdu ma joie de vivre, mon enthousiasme. À la maison, tout est devenu tendu, silencieux, froid. Rien n’a plus jamais été comme avant. Je ne sais pas si le départ de Connor a précipité les choses ou si tout aurait dérapé malgré tout, mais c’est à partir de là que mon mal-être a ressurgi. Et en parallèle… Lucy est arrivée. M’offrant le bonheur de devenir grande sœur de cœur.
Bien sûr, je sais ce qu’il est devenu. Je sais où il est, ce qu’il fait, qui il est aujourd’hui. Toutefois, je n’ai jamais cherché à reprendre contact. J’étais trop blessée. Et maintenant… c’est trop tard. Cela n’aurait aucun sens. Alors j’ai continué à vivre. Sans lui.
Mon passé m’a façonnée. Tout ce que j’ai traversé a construit celle que je suis devenue. Et cela m’a menée tout droit vers des études dans le social. Je voulais aider. Aider les jeunes à traverser ce que moi, j’ai vécu. Je voulais que mon histoire serve à quelque chose. Et, d’une certaine manière, je crois y être parvenue. Et ça, c’est une victoire.
Je me gare sur le parking des employés et nous sortons du véhicule du centre. La nuit commence à tomber et il fait un peu frais.
— Je te dis à demain. Bonne soirée, Sydney.
— Merci, à toi aussi. À demain.
Je retourne rapidement à mon bureau déposer quelques dossiers, vérifier deux, trois mails et quitte enfin les lieux. Ce soir, je dîne chez ma mère d’accueil.
***
— Tu m’as l’air un peu fatigué, dit Janice alors que je mets la table.
— Je le suis un peu. Certaines journées sont plus éreintantes que d’autres. Mais j’adore mon métier.
— Je le sais. Je t’ai déjà dit à quel point je suis fière de toi ?
— Peut-être une fois ou deux, oui.
Impossible pour moi de garder une voix nette, alors qu’elle me dit un truc pareil. Je ne peux cacher le léger tremblement dû à l’émotion que provoquent ses mots.
— C’est le cas. Je suis tellement fière de la femme que tu es devenue. J’aime à croire que j’y suis un tout petit peu pour quelque chose.
Je me tourne vers elle alors qu’à son tour, elle fait preuve de sentiments. Je m’avance pour la prendre dans mes bras.
— C’est le cas, Janice. Je suis heureuse d’être tombée dans une famille avec quelqu’un comme toi.
— Ma chérie… souffle-t-elle en caressant mes cheveux. Je t’aime.
— Moi aussi.
Je n’ai jamais réussi à répondre autre chose que ces deux petits mots. Et pourtant… à chaque fois, cela me fait mal au cœur. Parce que je sais que ce n’est pas assez. Elle mérite plus. Mais je n’y arrive pas.
À part mes parents, Janice est la première personne dont je me souviens à me les avoir dits. J’avais dix-sept ans, j’étais entre la vie et la mort, allongée sur un lit d’hôpital, après l’accident de voiture avec Ted. Elle a eu si peur de me perdre que cela lui a donné le courage de m’avouer son amour. Elle me l’a dit alors que je n’étais même pas sa fille. Pas vraiment.
À partir de ce moment-là, j’ai commencé à la considérer comme une mère. Toutefois, malgré ça, malgré tout ce qu’elle a fait pour moi, je n’ai jamais pu lui retourner ces mots. Elle sait que je l’aime. Elle le sent. Mais les dire… c’est au-delà de mes forces. Depuis le jour où j’ai été placée, après la mort de mes parents, je me suis construit une barrière.
Ma mère était très démonstrative, câline. Elle me disait « je t’aime » tout le temps. Moi aussi, je le lui disais sans retenue, sans réfléchir. C’était naturel. Et quand ils ont perdu la vie, quelque chose s’est brisé en moi. J’ai eu peur. Peur d’aimer à nouveau, et de perdre encore. Peur de me livrer… pour souffrir ensuite.
C’est irrationnel, j’en ai conscience. Je sais que garder ses sentiments pour soi n’empêche personne de partir. L’amour, qu’on le dise ou non, ne protège pas. Mais ce blocage est là. Cette peur me ronge et persiste. Enfouie, sourde et tenace.
Janice ne m’a jamais rien reproché. Elle comprend. Ou du moins, elle fait comme si. Mais moi, je le ressens. Et ça me fait mal. J’aimerais parvenir à surmonter tout ça.
— Tu es sûre que tout va bien ? demande-t-elle, une main sur ma joue.
— Oui, affirmé-je doucement. Vraiment, je t’assure.
— Est-ce que tu sors de temps en temps ?
Je ris doucement tout en secouant la tête.
— Oui. D’ailleurs, je dois aller boire un verre avec Neil, demain soir.
— Quand vas-tu me présenter un petit copain ? se renseigne-t-elle en posant le plat sur la table.
Elle récupère les assiettes pour y déposer une tranche de rôti, qu’elle accompagne d’une part de gratin de courgettes. Je hume la bonne odeur qui stimule les gargouillis de mon ventre. Et je me concentre là-dessus. Sur la chaleur du plat. Sur le parfum du fromage fondu. Parce que c’est plus simple que d’essayer de comprendre pourquoi la mention d’une éventuelle relation avec un homme me met mal à l’aise.
— Neil n’est qu’un ami et je n’ai pas envie d’avoir un petit ami.
— Et pourquoi ça ?
Le son de sa voix est presque horrifié. Comme si m’entendre dire une telle chose était aberrant. Pourtant, je le pense vraiment.
Je bois une gorgée de vin blanc sans répondre à sa question. Parler de ma vie privée avec elle ne me dérange pas, mais comme il n’y a rien à raconter, je n’en vois pas l’intérêt. Je préfère poursuivre avec une confidence au sujet de mon meilleur ami.
—Neil s’intéresse à Carina. Il perd ses moyens quand elle s’adresse à lui.
Carina est ma voisine. C’est une personne adorable avec qui je m’entends bien. Nous avons aménagé dans notre immeuble le même jour, il y a un an. De temps en temps, nous passons un moment ensemble autour d’un café. Nous nous rendons mutuellement des services et elle a déjà passé quelques soirées avec Neil et moi, mais au-delà, je bloque. Je sais que j’ai un problème, mais c’est comme ça. J’ai un peu de mal à faire de la place dans ma vie à de nouvelles personnes.
— Tu as des nouvelles de Lucy ? demandé-je, en déviant la conversation.
Lucy est arrivée dans la maison d’accueil après le départ de Connor. Malgré nos quatre ans d’écart, je me suis immédiatement attachée à elle, avec un besoin intense de la protéger et de la préserver.
Nous sommes toujours en contact. Elle vient de fêter ses vingt-et-un ans. Elle est entrée à l’université du Massachusetts à Boston il y a quatre ans. La même fac publique où je suis allée.
— Elle m’a appelée hier, m’informe Janice. Elle va bien. Elle profite. Elle me soutient qu’elle a de bonnes notes. Je l’espère parce que sinon, elle va m’entendre !
— Tu n’as pas à te faire de souci pour elle.
Janice sait que j’ai parfaitement raison. Lucy est très intelligente, comme l’atteste son année d’avance. Alors vraiment, elle ne doit pas s’inquiéter pour elle.
— Oh, tu sais, j’ai eu son âge. Je sais bien qu’à la fac, on pense un peu trop aux garçons et moins aux cours.
— Ça n’a pas été mon cas, opposé-je.
— Eh bien bizarrement, ça m’a inquiétée. Il peut y avoir un juste milieu. En ce qui te concerne, j’ai l’impression que tu n’as pas assez profité. Tout ce qui t’importait était de terminer major de ta promo.
— Et c’était mal ?
— Non, disons que… Après ton accident, j’aurais aimé que tu profites pleinement. Que tu retrouves ce sourire que tu avais avant.
Nous ne parlons jamais de ce qui est arrivé. Je n’ai jamais trouvé le courage de me confier à Janice. Elle avait déjà suffisamment à faire, je ne voulais pas lui rajouter du stress. Et puis, la culpabilité pesait déjà assez lourd sur mes épaules. Je refusais de la lui transmettre. Bien sûr, cela ne l’a pas empêchée de s’inquiéter. Pour elle, mon état était uniquement dû à l’accident, qui avait laissé Ted paralysé, et à tout ce qu’il a engendré. Elle savait aussi que je ne digérais pas le départ de Connor. Elle a vite compris que j’avais des sentiments pour lui. Que je vivais son abandon comme une trahison.
Cela m’allait bien. Cette version était simple. Propre. Admissible. Je me suis alors concentrée sur ce qui comptait : Janice, Lucy, mes études. Me forger un avenir. Me rendre utile. Et cela me suffisait. Enfin… c’est ce que je me suis répété.
Alors, même si Janice rêve de me voir heureuse, avec quelqu’un à mon côté… c’est le dernier de mes souhaits. Du moins, c’est ce que je prétends. Je suis encore jeune, non ? Pourquoi me soucier de ça maintenant ? Pourquoi… en effet.
— Tu n’as rien à te reprocher, Janice. Je vais bien. Je t’assure. Tu n’as pas à t’en faire.
— Ma chérie...
— Vraiment, lui assuré-je.
Elle hoche la tête et nous poursuivons notre repas tranquillement en discutant de choses plus légères avant qu’elle ne me questionne sur les différents dossiers sur lesquels je travaille. Même si Janice n’accueille plus d’enfants maintenant, elle aime toujours autant m’entendre en parler, et régulièrement, elle vient au centre, bénévolement.
Après le départ de Ted, il a été plus compliqué pour elle de gérer une maison d’accueil, les revenus n’étaient plus les mêmes et l’ambiance non plus. Il faut dire que ma condition physique après l’accident lui a donné beaucoup de travail. Entre la rééducation, les cours à domicile pendant un temps, elle devait s’occuper de moi à plein temps. Elle a bataillé pour que Lucy et moi puissions rester avec elle. Et après le départ de ma sœur de cœur, Janice a trouvé un travail dans le social à l’hôpital et elle s’y est épanouie.
Janice est la femme la plus douce et la plus délicate que je connaisse. C’est aussi pour ça que je l’aime.
Chapitre 2 – Première base
CONNOR
Je resserre les mains sur le volant sans parvenir à me concentrer. Je suis une vraie boule de nerfs. Et cela ne m’arrive jamais. Même entrer dans un stade rempli de milliers de spectateurs ne me donne pas autant la frousse. Même cette sensation de jouer à la roulette russe, à la fin de chaque saison, quand tout peut basculer, n’a jamais eu autant d’emprise sur moi que maintenant.
C’est ridicule, parce qu’elle ne sera probablement pas là. Je n’ai aucune raison d’avoir peur à ce point. Mais c’est plus fort que moi. Dix ans que je suis parti de Boston. Et depuis que j’ai atterri à Logan, il y a à peine une semaine, je n’ai pas eu un instant de répit. Mon estomac est noué en permanence.
La saison régulière à peine terminée, j’ai quitté précipitamment Saint Louis. Les Cardinals. Ma maison, mes coéquipiers, ma routine. Je m’étais donné à fond durant toute l’année. Et même si nous n’avons pas été qualifiés pour les séries éliminatoires, j’ai quand même réussi à obtenir mon transfert ici. À Boston.
Cela n’a pas été simple à négocier, mais chacune des parties a trouvé un terrain d’entente. Après six ans en ligue majeure de baseball, avec trois World Series[3] à mon actif – deux avec les Giants, une avec les Cubs –, j’avais les cartes en main. Je sais ce que je vaux. Je le dois en partie à Ayoni, mon agente. Sans elle, je ne serais pas là. Elle est redoutable. Je ne la remercierai jamais assez d’avoir rendu ce retour possible.
Quand la presse spécialisée s’en emparera, cela va faire grand bruit. À cause de la somme dont il est question, mais aussi à cause de ce qui s’est passé sur Saint Louis. Je n’irai pas jusqu’à dire que je suis heureux de partir, j’aimais ma vie là-bas, mais l’ambiance était devenue trop lourde. Presque irrespirable.
Et puis ce transfert, ce n’est pas juste pour le jeu. C’est un retour aux sources. Et peut-être… une tentative de réparer ce que j’ai laissé derrière moi.
Des gyrophares dans mon rétroviseur me sortent de mes pensées. Sirène hurlante. Je me gare aussitôt sur le bas-côté et coupe le moteur. Un flic s’extrait de la voiture. Je baisse ma vitre alors qu’il se matérialise à côté.
— Bonjour, Monsieur l’agent.
— Bonjour. Vous avez grillé le feu rouge.
Je fronce les sourcils. J’ai juste tourné à droite au croisement. Je n’ai pas fait attention, et visiblement, la signalisation m’a échappé.
— Il y a deux mois de ça, la ville a installé un panneau interdisant de tourner au feu au rouge, m’explique-t-il.
— Je n’avais pas vu. Je suis désolé.
Je porte une casquette et des lunettes de soleil. Il ne peut pas me reconnaître. Et franchement, je n’essaie même pas. Je ne veux pas d’un traitement de faveur.
— Vos papiers, s’il vous plaît. Et ceux du véhicule.
— Bien sûr.
Je sors mon portefeuille, récupère mon permis. J’ouvre la boîte à gants, attrape la carte grise. Pendant qu’il fait le tour du Jeep, je me demande s’il va trouver un prétexte pour me coller une amende. La voiture étant neuve, il pourra difficilement avancer une raison valable.
De retour, près de la portière, il s’empare des documents que je lui tends. Ses yeux se bloquent sur mon permis. Il enlève ses lunettes. Je fais de même. Il se penche vers moi, l’air plus intrigué.
— Connor McAclin ?
— En personne. Agent… Grant ? lis-je sur son badge.
Il pince les lèvres, empêchant une grimace de déformer ses traits. Il me rend mes papiers, hésitant à dire quelque chose.
— Tout va bien ? demandé-je, méfiant.
— Oui. Un simple avertissement. Maintenant que vous êtes de retour, il faudra être plus attentif.
— Je le serai. Merci.
Il hoche la tête et tourne les talons. C’est à ce moment-là que je remarque la présence d’une autre policière, en faction sur le trottoir. Il la rejoint, téléphone déjà en main. Je le soupçonne de prévenir ses collègues ou ses amis. Peut-être qu’avant même que la presse n’en parle, la rumeur de mon retour va circuler dans toute la ville. Ce ne serait pas la première fois. Cela m’est égal. Je suis habitué à ce que certains aspects de ma vie soient publics. C’est le prix à payer. Je m’en suis accommodé, car je suis toujours parvenu à garder certaines choses secrètes. Celles qui comptent.
Je soupire, relance le moteur. Je dois me concentrer sur ce qui m’attend. Et sur la signalisation qui peut encore avoir changé.
En arrivant dans mon ancien quartier, tout me semble figé dans le temps. Les maisons sont toujours là. Les jardins carrés, parfaitement entretenus. Les allées propres. Les drapeaux américains flottent aux fenêtres au gré du vent.
J’ai l’impression d’être parti hier seulement. C’est troublant.
Je m’arrête devant ce qui a été mon dernier vrai foyer. C’est ici que j’ai connu ce qui s’approchait le plus d’une vraie famille. Et pourtant, je suis tétanisé à l’idée de revenir. Mon cœur cogne.
Dix ans d’absence. J’ai continué à prendre des nouvelles, mais je suis rarement revenu. Parce que j’étais toujours en déplacement. Parce que je n’avais pas les moyens. Parce que cela m’effrayait. Parce que je croyais que personne ne m’attendait.
Bien sûr, je suis revenu pour Ted et Sydney, après l’accident. Je suis resté quelques jours. J’ai essayé d’aider. Mais après… plus rien. Depuis, je sais que Janice et Ted ont divorcé. Qu’il a quitté la maison. Je n’ai jamais vraiment été très proche de Janice. L’avoir de temps en temps au téléphone me suffisait. C’est horrible à dire. J’ai toujours eu du mal à créer des liens. C’est Sydney qui a tout changé pour moi. Elle a été la seule à vraiment fendiller la carapace. Et pourtant, elle ne m’a jamais laissé reprendre contact.
Je claque la portière et inspire profondément.
La maison est toujours d’un blanc éclatant. Les encadrements sont peints en rouge foncé. Les jardinières aux fenêtres débordent de fleurs. Le cerisier, près de la boîte aux lettres, est encore plus majestueux que dans mon souvenir.
Tout en déglutissant, je monte les marches du perron. Et je frappe. Trois coups bien distincts. Je fais un pas en arrière, en glissant les mains dans mes poches. Le cœur battant un peu plus fort. La porte s’ouvre sur Janice. J’hésite. Va-t-elle me reconnaître ? J’ai changé. Je suis devenu un homme. Loin du jeune paumé qu’elle a accueilli.
Ses yeux se mettent à briller quand elle pose son regard sur moi.
— Connor ? C’est bien toi ?
— Oui, Janice.
Elle s’approche, me détaille. Je vois dans ses pupilles qu’elle attend mon autorisation pour me prendre dans ses bras. Avant, je l’aurais repoussée. Mais aujourd’hui, je la serre contre moi.
— Je suis tellement désolé, murmuré-je à son oreille.
— Ne le sois pas, mon grand.
Elle pose ses mains sur mes joues, les yeux humides. Son sourire me réchauffe le cœur. Je suis enfin rentré à la maison.
Elle s’éloigne un peu, m’observe longuement.
— Mon Dieu… Que tu es beau ! s’exclame-t-elle.
Un petit sourire m’échappe.
— J’espère que je ne te dérange pas.
— Non… Enfin… commence-t-elle en jetant un œil derrière elle.
Je fronce les sourcils. Elle semble hésiter à me faire entrer. La porte est restée entrouverte. Je ne distingue rien de l’intérieur, mais mon cœur, lui, comprend.
Elle est là. Sydney. Et mon rythme cardiaque s’emballe un peu plus encore. Je ne suis pas prêt à la revoir. Mais le serai-je un jour ?
— Je peux repasser un autre jour, proposé-je.
— Ne dis pas de bêtises. Que ce soit maintenant ou demain… je doute que ça change quelque chose.
— Tu as sûrement raison.
— Par contre… prévient-elle, ça risque de ne pas se passer comme tu l’espères.
Je hoche la tête. Je sais que Sydney m’en veut. Rien que ses dix ans de silence le prouvent.
— Entre, Connor. On s’apprêtait à prendre le café.
Je franchis le seuil, puis elle referme la porte derrière nous. Un bruit de vaisselle brisée retentit.
Sydney est là. Sur le pas de la porte de la cuisine. Elle tient encore le plateau contre elle. Des tasses sont à ses pieds, en mille morceaux, mélangés au liquide brun. Elle me fixe, blême, comme si elle voyait un fantôme. Et moi, je reste figé.
Un flottement s’installe entre nous trois et au moment où j’amorce un pas plus en avant, Sydney pivote brusquement sur ses talons et disparaît vers la cuisine. Un bruit sourd se fait entendre tandis qu’elle repose le plateau, sans doute sur la table.
— Je vais nettoyer, dit Janice.
— Je vais t’aider, me proposé-je aussitôt.
— Essaie plutôt d’aller la voir.
— Tu crois qu’elle va bien vouloir me parler ? Je… Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée. Écoute, je…
— Connor, dit-elle doucement en posant ses mains sur mes bras. Vous n’êtes plus des enfants. De l’eau a coulé sous les ponts depuis, tu ne crois pas ?
— Je sais ce que je pense, mais qu’en est-il de Sydney ?
— Tu ne le sauras pas à moins de le lui demander. Et de toute façon, vous devez parler.
Reste à savoir si j’ai envie de connaître les réponses.
Janice entre dans la cuisine et je tends l’oreille.
— Je vais le faire, dit-elle à Sydney.
— C’est ma faute. Je vais m’en occuper, réplique cette dernière.
— Non, ma puce. Laisse-moi faire.
Je fais un pas dans le salon, dont le fond donne également sur la cuisine, et j’observe les lieux. Le papier peint n’est plus le même. L’agencement des meubles est différent, mais bizarrement, tout me semble très familier. Un véritable retour aux sources.
— Qu’est-ce que tu fais ici ? me demande une voix tranchante.
Je me tourne vers Sydney, qui me fixe, le regard dur.
Je ne réponds pas tout de suite. J’ai besoin d’un instant pour encaisser. Pour vraiment réaliser qu’elle est là. À quelques pas de moi.
Elle est encore plus belle que dans mon souvenir. Plus jeune, je la trouvais mignonne. Attachante. C’était une gamine quand je suis parti. Mais là… Elle n’a plus rien à voir avec celle dont j’ai gardé le souvenir. Aujourd’hui, c’est une femme. Une très belle femme. Ses courbes. Son port de tête. Ce regard franc, presque brûlant. Elle dégage une assurance nouvelle et un mur invisible que je ne peux franchir. Ses cheveux sont encore plus longs qu’auparavant. Ils ondulent autour de son visage, encadrent sa mâchoire, dévalent en cascade dans son dos. Des reflets dorés captent la lumière.
Je déteste penser ça maintenant, mais… elle me fait un effet fou. Et cela me met en rogne. Contre moi. Parce que je ne devrais pas penser à ça, alors qu’elle me regarde comme si elle voulait me gifler.
Ses yeux verts brillent d’une émotion non feinte. Pas de joie. Pas de nostalgie. Juste… une peine vive. Une douleur. De la colère, peut-être. Et cela me blesse. Bien plus que je ne veux l’admettre.
— Je suis arrivé il y a quelques jours, commencé-je.
— Tu es en vacances ?
— Oui, mais ce n’est pas pour ça que je suis ici.
— Pourquoi alors ?
Je passe une main dans mes cheveux, nerveusement. Et je ne manque pas son regard qui me scrute. Elle m’étudie dans les moindres détails. De haut en bas. Comme si elle cherchait à savoir si je suis vraiment celui qu’elle a connu.
Je me suis toujours moqué du regard des autres. Encore plus depuis que j’ai atteint une certaine notoriété. Les commentaires. Les critiques. Les jugements. Tout cela glisse sur moi, en principe. Mais là… je suis mort de trouille.
Parce que c’est Sydney. Et parce qu’à cet instant précis, j’ai l’impression d’être de nouveau ce gamin paumé, déboussolé, qu’elle avait accueilli d’un regard doux et lucide. Et je déteste ce sentiment. Je croyais m’être blindé. Mais elle, par sa simple présence, fait vaciller toutes mes certitudes.
Je n’avais pas prévu de la croiser si tôt. Je voulais annoncer mon retour à Janice, puis la laisser gérer. Doucement. À sa manière. Mais je n’ai pas ce luxe. Et maintenant, il me faut les affronter. Elle. Son regard. Son silence. Et surtout… tout ce que je lis dedans.
— J’ai obtenu mon transfert chez les Red Sox.
— Tu reviens à Boston ? demande-t-elle, la voix étranglée.
— Oui.
Elle fait un pas vers moi et je fronce des sourcils en la voyant boiter. Je suppose immédiatement que cela a un rapport avec l’accident qu’elle a eu. A-t-elle gardé des séquelles ? Elle recule aussitôt en croisant les bras sur sa poitrine. Ses yeux brillent de plus en plus et mon cœur se resserre. Mon regard vient de la blesser, comme si elle pensait que je la jugeais, alors que c’est loin d’être le cas.
— Sydney, je…
Je ne sais pas si j’ai la force de continuer.
Nous n’avons jamais eu aucune discussion. Par ma faute. C’est moi qui suis parti. Mais maintenant que je suis devant elle, je me demande si cela a un sens après toutes ces années.
Elle n’a pas l’air décidé de faire un pas vers moi. En même temps, puis-je le lui reprocher ? Elle ne me doit rien. Je suis tellement bouleversé de la revoir, je savais que je perdrais mes moyens. Je ne sais pas comment m’y prendre.
Ses yeux n’arrêtent pas de me scruter et cela me met mal à l’aise. Qu’essaie-t-elle de voir, de deviner ?
— Je ne m’attendais pas à te croiser ce soir, commencé-je. Je ne savais pas comment venir te trouver. Comment reprendre contact.
— Reprendre contact ? rebondit-elle immédiatement. Tu ne crois pas qu’il est un peu tard pour ça ?
— Je suis désolé, Sydney…
— Tu es désolé ? m’interrompt-elle dans un petit rire. Tu es désolé. Je suis bien contente de l’apprendre, Connor. Vraiment.
Elle lève les yeux au plafond tout en secouant la tête, puis renifle discrètement avant d’essuyer une larme qui roule sur sa joue. Elle avance enfin vers moi et sa beauté me saisit un peu plus. Je sais que je ne devrais pas me focaliser là-dessus, mais elle est vraiment magnifique. Ses traits sont fins, tout en douceur. Ses yeux en amande m’ont toujours plu. Ses pommettes hautes et son grain de beauté juste sous son œil droit me sont tellement familiers. Mon regard se pose rapidement sur ses lèvres pulpeuses avant de retrouver le sien teinté de tristesse.
— Je suis navrée de te décevoir, mais tes excuses arrivent trop tard. Tu étais ma famille et tu es juste parti. Une fois de plus, une personne qui comptait pour moi m’abandonnait. Je ne pouvais pas en vouloir à mes parents parce qu’ils n’ont pas décidé de mourir. Mais toi, tu as délibérément choisi de partir sans rien me dire. Je ne sais pas ce que je représentais à tes yeux, mais visiblement, pas grand-chose. Alors ce n’est sûrement pas au bout de tant de temps que les choses ont changé.
— Sydney, tu as tort.
— Peut-être. Je n’en sais rien et je m’en fiche.
— Sydney… nous interrompt Janice.
— J’y vais. Je vous laisse rattraper le temps perdu. Moi, ça ne m’intéresse pas.
Je la regarde rassembler ses affaires. Quand elle se penche pour embrasser Janice, j’amorce un pas avant de m’arrêter. J’aimerais la retenir. J’ouvre la bouche, sans trouver quoi dire. Alors elle finit par partir sans un regard et nous laisse seuls.
— Je suis tellement désolée, s’excuse Janice.
— Tu n’y es pour rien. Je devais bien me douter que ça se passerait comme ça.
— Donne-lui un peu de temps. Il faut juste qu’elle se fasse à l’idée de ton retour.
— Peut-être.
Je ne sais pas s’il est possible qu’elle me pardonne, mais je ne vais pas baisser les bras. Je ferai tout pour me racheter. Même si j’aime profondément les Red Sox, depuis que je suis tout petit, ce n’est pas pour eux que je suis revenu. Mon transfert est une bénédiction, je ne dis pas le contraire. Pourtant, c’est bien pour la femme qui maltraite déjà mon cœur que je suis revenu dans cette ville que j’ai quittée il y a une décennie.
Pour elle.
Chapitre 3 – Entre les lignes
SYDNEY
En entrant chez moi, je n’ai toujours pas réussi à calmer les battements de mon cœur.
Connor est de retour.
Je n’arrive pas à y croire. C’est tellement invraisemblable, perturbant… bouleversant.
Je ne suis pas du genre à boire, jamais plus de deux verres, et encore moins seule, mais là, il me faut quelque chose. Je fouille dans mes placards. Rien. Quelle misère.
Dans ma chambre, je me jette sur le lit, tête dans l’oreiller. Les larmes montent sans prévenir.
J’avais réussi, tant bien que mal, à penser de moins en moins à lui. Ce n’est pas chose aisée que de faire abstraction du baseball dans une région comme la nôtre avec les Red Sox partout. Toutefois, je m’en sortais. Et là, il réapparaît.
Je refuse de le laisser m’atteindre. Nous sommes des étrangers depuis longtemps. Il m’a fait trop de mal. Je n’ai aucune raison de faire le moindre effort. Et je n’en ai pas envie. Je n’étais pas préparée à son retour. Je n’ai jamais cru qu’il reviendrait par ici, lui qui a mis tant d’ardeur à quitter la région pour vivre son rêve.
Je ne peux pas le lui reprocher. Il a eu raison. Ce qui m’a blessée, c’est qu’il parte sans un mot. Sans me dire au revoir. Et après… tout ce qui s’est passé…
Inconsciemment, je lui en ai voulu. Et cela ne m’a jamais quittée. C’est un tout. La vie, tout simplement.
Que vais-je faire, maintenant ?
***
Le lendemain, Leslie et moi arrivons chez June et Dan, comme convenu, pour prendre les jumeaux afin de les emmener voir leur papa qui est réveillé.
— Bonjour June, la salué-je alors qu’elle nous invite à entrer.
— Bonjour.
— Comment s’est passé la nuit des garçons ?
— Très bien. Ils ont eu un peu de mal à trouver le sommeil. On leur a lu plusieurs histoires, et puis ils ont fini par succomber. Ils viennent juste de terminer leur petit déjeuner. Ils sont dans le jardin avec Dan.
Nous les rejoignons et les trouvons occupés à jouer au football. Visiblement, Dan a réussi à les convertir.
— Sydney ! s’exclament-ils en chœur.
On dirait bien que j’ai deux petits supporters. Cela fait gonfler mon cœur.
— Coucou, les garçons. En pleine forme pour aller voir votre papa ?
— OUI !
J’ai appelé l’hôpital depuis le bureau avant de partir. Leur père a été placé en soins intensifs après sa chirurgie. Il ne va pas sortir avant un petit moment, mais a priori, ses jours ne sont plus en danger. Et j’ai obtenu le feu vert du médecin pour une visite des enfants.
Nous saluons June et Dan, leur indiquant que nous serons de retour dans trois heures maximum.
À l’hôpital, je laisse les garçons avec Leslie le temps de m’entretenir rapidement avec le médecin, puis avec le papa.
— Monsieur Hart ? Bonjour, je m’appelle Sydney Abbott. Je travaille pour le service d’aide à l’enfance.
— C’est vous qui vous êtes occupée des garçons ? demande-t-il d’une voix essoufflée.
— Oui. Je les ai conduits dans une famille d’accueil. June et Dan sont deux personnes adorables en qui j’ai toute confiance. Ils vont s’occuper de vos enfants durant votre hospitalisation. Si par la suite, votre condition nécessite une aide particulière, je serai là pour vous accompagner.
— Comment vont-ils ?
— Bien, le rassuré-je. Ils sont impatients de vous voir.
— Moi aussi.
Je lui souris de nouveau et ouvre la porte.
Je n’ai pas le temps de dire quoi que ce soit. Les diablotins entrent en courant dans la pièce et s’arrêtent au pied du lit. Une expression impressionnée par toute la machinerie aidant leur père à récupérer se peint sur leur visage. Heureusement qu’il n’est plus sous respirateur, cela aurait été encore plus effrayant. De même, malgré les circonstances et son teint un peu blême, il est tout à fait présentable.
Je m’accroupis et regarde tour à tour les jumeaux.
— Votre papa vient de subir une lourde opération. Il est très fatigué. Vous devez être sages, d’accord ?
Ils hochent vivement la tête sans me quitter des yeux.
— Leslie et moi, on vous attend dans le couloir. Je vous aide à vous asseoir sur le lit, mais pas de bêtise. Restez tranquilles.
— D’accord !
Nous installons un enfant de chaque côté et leur offrons un peu d’intimité.
Assises sur des fauteuils dans la salle d’attente en bout de couloir, Leslie pianote sur son smartphone, tandis que je feuillette un magazine. Je me penche pour récupérer mon portable qui vibre dans mon sac.
— Je te laisse cinq minutes. C’est Neil, dis-je à Leslie.
— Oui, pas de souci.
— Neil, bonjour, dis-je en décrochant.
— Enfin ! s’exclame-t-il. J’essaie de t’avoir depuis hier soir !
— Désolée, j’étais chez Janice. Et je n’ai pas songé à vérifier mon téléphone en rentrant.
Évidemment que non, j’étais bien trop perturbée par la réapparition de quelqu’un.
— Connor est de retour, lâche-t-il sans fioriture.
Je tique en fronçant les sourcils, me demandant bien comment il peut être au courant. Neil a beau être flic, cela ne le rend pas omniscient pour autant.
Je prends appui contre le mur derrière moi, histoire d’avoir un soutien alors que la mention du joueur joue sur mon humeur.
— Comment le sais-tu ? demandé-je.
— C’est tout ce que ça te fait ? Tu es déjà au courant, devine-t-il. Comment ?
— Il est passé chez Janice hier quand j’y étais encore. Ça a été un choc.
— J’imagine. J’ai essayé de t’appeler dès que j’ai su.
— Comment d’ailleurs ? insisté-je.
— Figure-toi que je l’ai arrêté. Il a grillé un feu rouge. Ça m’a fait un choc aussi.
Neil ne connaît pas Connor, mais il sait tout de ce que j’ai vécu et je crois qu’il l’a détesté dès les premières minutes où je lui ai parlé de lui. Neil est un véritable ami, il se rangera toujours de mon côté.
— Qu’est-ce que tu lui as fait ?
— Rien. Je lui ai juste donné un avertissement. Il n’a pas cherché à discuter et il était coopératif.
— Merci d’avoir essayé de m’appeler.
— J’aurais aimé t’avoir avant qu’il ne débarque. Peut-être que ça aurait atténué la surprise. Tu vas bien ?
— J’ai du mal à digérer son retour, mais je ne compte pas faire quoi que ce soit. On n’est que deux inconnus à présent. Waltham est assez grand pour nous deux. Et puis il vit sûrement à Boston, alors je ne m’en fais pas.
J’espère faire suffisamment illusion. Parce que j’ai la très nette sensation que ce n’est que le début. Mais Neil n’a pas besoin de le savoir. Il va s’inquiéter inutilement pour moi. Je ne suis pas en sucre, ça va aller.
— Je sais que tu essaies de te protéger, mais tu ne crois sérieusement pas que ça va s’arrêter là ?
Bon, eh bien, Neil sait parfaitement ce qu’il en est et il se fait déjà du souci. Raté.
— Je me doute bien qu’à un moment donné, je vais devoir l’affronter, mais je ne suis pas prête. Ce n’est pas facile.
— Bien sûr, Syd. Tu sais que tu pourras compter sur moi. On en reparlera ce soir, je dois y aller. Oh ! J’ai appris que le gars d’hier s’en est sorti. Je suis content pour les gamins.
— Oui, moi aussi. On est à l’hôpital en ce moment.
— D’accord. Bon dans ce cas, je ne t’embête pas plus longtemps. À ce soir.
— Oui. Bye.
Je raccroche et rejoins Leslie. Nous discutons pendant un petit quart d’heure et allons récupérer les garçons.
C’est avec beaucoup de difficultés qu’ils acceptent de laisser leur papa. Je tente de faire de mon mieux pour les rassurer et leur promets qu’ils seront conduits tous les jours à l’hôpital pour le voir.
— Madame Abbott ? m’interpelle monsieur Hart alors que je m’apprête à fermer la porte.
— Oui ?
— Merci pour tout ce que vous faites.
— Vous n’avez pas à me remercier.
— Je le fais quand même. J’ai déjà eu affaire à l’aide sociale et tout le monde n’est pas comme vous. J’ai l’impression que mes garçons vous aiment bien.
— Je sais ce que c’est, c’est pour ça, lui confié-je. Tout va bien se passer. Ils sont entre de bonnes mains. Vous pouvez vous concentrer sur votre rétablissement.
— C’est ce que je vais faire.
Je lui souris et le salue de la tête avant de rejoindre les jumeaux et Leslie.
Ils boudent durant tout le trajet et c’est à peine si j’ai le droit à un au revoir une fois de retour chez June et Dan. Je ne m’en offusque pas, je sais très bien que ce n’est pas contre moi, ils sont juste tristes de quitter leur père.
— Demain, je suis en poste au lycée. Si vous ne pouvez pas les accompagner à l’hôpital, vous pourrez voir avec Leslie ou Patrick, expliqué-je à June.
Patrick est le directeur de mon agence.
— On s’est arrangés, ne t’en fais pas. Dan restera à la maison, mais je m’en occupe.
— C’est parfait. Bon courage et à bientôt.
— Au revoir.
Leslie et moi-même retournons rapidement à la voiture. La journée est loin d’être terminée. Beaucoup de travail m’attend encore. La partie administrative n’est pas ce que je préfère, mais impossible d’y échapper.
— Ils étaient vraiment contents de voir leur père, dit Leslie en bouclant sa ceinture.
— Oui. Ils font la tête, mais ce sera vite oublié. Et demain, ils y retournent.
— Je te trouve vraiment incroyable avec eux.
— C’est gentil. Tu ne t’en sors pas trop mal non plus, la rassuré-je.
— Vraiment ?
— Bien sûr. Je sais que tu trouves que tu ne fais pas grand-chose, mais c’était pareil pour moi à mes débuts. Les responsabilités viennent plus tard.
— Je sais. J’espère juste y arriver aussi bien que toi.
— Si je ne le sentais pas, tu ne serais pas là avec moi, Leslie. Ne t’en fais pas.
— Merci.
— De rien.
Une fois de retour au centre, je m’enferme dans mon bureau. Plusieurs dossiers à compléter. Une tonne de mails à traiter. Des coups de fil à passer.
Je m’octroie une petite pause en milieu d’après-midi et vais me chercher un café. Une musique country passe à la radio. Je m’installe contre le comptoir et sirote ma boisson chaude tout en pensant à Connor. Je me demande ce qu’il va se passer.
S’il n’a pas trop changé, il sera plutôt du genre à ne jamais rien lâcher. C’est grâce à sa ténacité qu’il a réussi à réaliser son rêve. Je ne peux pas lui enlever ça. C’est la manière dont les choses se sont passées qui m’ont fait du mal et tout ce que j’ai vécu après lui. Même si les années de lycée sont terminées depuis longtemps, ce qu’on y vit nous marque à vie, malheureusement.
Je tends l’oreille alors qu’un flash info prend le relais. Carl, un collègue, arrive au même moment et monte le son sans perdre une miette de ce qui se dit.
— Le prodige de Waltham est de retour au bercail, les amis ! La nouvelle vient de tomber et tous les fans de baseball ne pourront que se réjouir ! Connor McAclin vient d’être transféré chez les Red Sox. Après nous avoir fait des infidélités pendant plus de neuf ans avec les Giants, puis les Cubs, le petit génie quitte les Cardinals au terme d’une jolie saison pour rentrer à la maison. Les rumeurs disent qu’il s’agit d’un contrat à plus de dix millions pour une saison à venir. Un peu comme une période d’essai avant d’être définitivement intégré dans l’équipe. Il est évident que nous sommes plus que ravis !
— Putain ! Dix millions, s’exclame Carl. Ça laisse songeur.
Je lui lance un regard perdu. Effectivement, il est bien loin le temps où Connor vivait comme moi en famille d’accueil et où nous ne roulions pas vraiment sur l’or. Nous n’avons jamais manqué de rien, mais ce n’est pas comme vivre et grandir dans sa propre famille.
— Tu ferais quoi avec autant d’argent ? me demande-t-il.
— Aucune idée.
— Même pas une petite ?
— Je m’achèterais probablement une jolie maison plutôt que vivre en location dans un appartement.
— Ouais, moi aussi. Et une bagnole. Bon sang, j’ai toujours rêvé d’avoir une Ferrari.
Je ris en imaginant la scène.
— Tu n’arrêtes pas de te prendre des excès de vitesse avec ta voiture actuelle. Imagine-toi au volant d’une Ferrari ! Pas sûre que ce soit une bonne idée.
— J’irai sur un circuit. Et des voyages ! J’arrêterais sûrement de bosser aussi. Je ferais fructifier mon argent et à moi la belle vie !
Je souris doucement. Carl est un grand rêveur. À chaque pause, il me raconte souvent le dernier rêve qu’il a fait. Son imagination est sans limite et je m’évade avec lui. Pendant quelques instants, il me fait oublier Connor et c’est tant mieux.
Peu avant 19 h, je retrouve Neil dans le pub où nous avons pris l’habitude de sortir. Je ne suis pas une fêtarde, mais j’aime bien cet endroit. Je me force à entretenir des liens sociaux, parce que sinon, je resterais enfermée chez moi ou au boulot.
Il m’accueille avec un grand sourire et nous échangeons une étreinte rapide.
— Je t’ai attendue pour commander. Tu veux boire quoi ?
— Une bière. Légère, s’il te plaît.
Il s’éclipse deux minutes et revient avec une Bud light pour moi et une Samuel Adams pour lui. Nous trinquons et il passe aussitôt à l’offensive.
— Comment tu te sens ?
— Bien, je t’assure. Tant qu’il reste loin de moi, ça ira.
— Je ne suis pas sûr que ce soit normal que tu dises ça et tu sais que ça n’arrivera pas. Tu appréhendes de le revoir ?
— Je ne sais pas, dis-je en toute honnêteté. Je n’en ai pas envie en réalité. Ça ravive bien trop de choses et je n’ai pas envie de souffrir. J’ai mis tellement de temps à m’en remettre. Je sais qu’il n’est pas responsable de ce qui s’est passé après son départ, mais voilà, j’assimile les deux faits et c’est dur.
Neil attrape ma main et me la serre gentiment.
Il n’y a pas si longtemps, j’ai fini par me confier à lui, après une soirée où j’avais un peu bu, où je venais de vivre quelque chose de particulièrement difficile au travail. Tous mes souvenirs sont remontés à la surface et j’étais vraiment misérable. Il était là et j’ai vidé mon sac. Étant donné son métier, j’ai toujours été réticente à lui confier des informations sur mon passé, mais je sais que je peux lui faire confiance. Jamais il ne dira quoi que ce soit. Il ne m’a pas jugée ce jour-là, il m’a réconfortée et soutenue.
Il plonge son regard dans le mien et je sens qu’il a envie d’ajouter quelque chose, mais il se retient. Au lieu de ça, il me lance un petit sourire et prend une grande gorgée de bière.
— J’ai appelé Thomas.
— Neil !
— Évidemment que je l’ai fait ! s’offusque-t-il.
Thomas est son grand frère, cinq ans plus âgé que lui. Ils sont très proches. Et Neil voue une admiration sans faille pour son aîné.
— J’avais besoin de discuter avec lui et je voulais en avoir le cœur net.
— Ça a été annoncé à la radio.
— Oui, je sais. J’ai entendu.
— Et alors, qu’en pense ton frère ?
— Pour le moment, rien. Ils ne se sont pas encore rencontrés. L’équipe se concentre sur les matchs en vue d’une qualif pour les séries mondiales.
L’une des raisons pour lesquelles, j’ai eu un peu de mal à occulter Connor toutes ces années est le fait que, comble du destin, Thomas est également un joueur professionnel de baseball. Il a joué pour les Yankees de New York et les Phillies de Philadelphie, avant d’intégrer les Red Sox, il y a quatre ans, et ainsi se rapprocher de sa famille.
L’équipe locale n’est pas mal engagée cette année dans les séries éliminatoires. Pour le moment, ils affrontent les Yankees. Je ne me passionne pas vraiment pour les matchs ou les performances des joueurs, mais Neil est un fan inconditionnel, alors difficile pour moi d’y échapper. Et puis, cela fait partie de notre culture, encore plus ici. Cela s’arrête là pour moi, je ne m’y intéresse pas plus que ça. Je ne me l’autorise pas en réalité.
— On a parlé vite fait. Je lui ai demandé comment il voyait les choses. Il semble plutôt content de l’arrivée de Connor. Ses stats et son talent parlent pour lui. Niveau jeu, il ne se fait aucun souci. Ce n’est pas pour rien qu’on l’appelle « le petit prodige ». Thomas dit qu’ils le comparent à Babe Ruth dans les couloirs.
Waouh ! Je suis malgré tout impressionnée.
Connor n’arrêtait pas de parler de ce joueur. Il a exercé son art entre 1914 et 1935. Connor était émerveillé devant ses performances et il m’a souvent répété qu’il voulait l’égaler, que c’était son rêve et son but ultime. Il doit être très fier si c’est ce qu’on pense de lui. The Bambino est encore aujourd’hui considéré comme le meilleur joueur de baseball des États-Unis.
— Thomas ne se sent pas vraiment menacé par Connor. Ils n’exercent pas au même poste. Bon, il est peut-être un peu envieux quand on dit de Connor qu’il est l’un des meilleurs frappeurs de sa génération. C’est vrai aussi qu’il a un avantage certain parce qu’il est ambidextre…
— …mais ?
— Il est plus inquiet en ce qui concerne son comportement.
— Comment ça ?
Je repose ma bière et pivote vers Neil, les sourcils froncés.
— Tu ne sais pas ce qui s’est passé à Saint Louis ?
— Non, je ne m’intéresse pas à tout ça. Tu le sais bien.
— Eh bien, il a…
Je secoue la tête et agite vivement la main que je viens de tendre entre nous.
— Non, s’il te plaît. Je n’ai pas envie de savoir. En fait, on a assez parlé de Connor. Si ça ne te dérange pas.
— Bien sûr que non. Désolé. Je m’emballe un peu. Je sais que tu détestes ce type et je suis de ton côté, vraiment…
— …mais ? répète-je en souriant cette fois-ci, parce que je connais mon meilleur ami.
— Tu m’en voudras beaucoup si je te dis que je suis content qu’il arrive dans mon équipe ?
Neil affiche un grand sourire qui lui monte jusqu’aux oreilles. Comment pourrais-je lui en vouloir ?
— Ça m’est égal. Vraiment.
— Je vais essayer de moins m’emballer. Et de ne pas t’abrutir avec tout ça, maintenant qu’il est là.
— Tu as le droit, Neil. Thomas est un Red Sox aussi. Je ne vais pas te demander de te couper de tout ça, simplement à cause de Connor. Je t’assure, tout va bien.
— Merci. Je t’adore, tu sais ça ?
— Oui, moi aussi. Allez ! Parlons d’autre chose, si tu n’y vois pas d’inconvénient.
Nous buvons chacun une gorgée de bière avant de rebondir sur un autre sujet.
Toutefois, quelque chose me dit que ce n’est pas la dernière fois que nous serons amenés à parler de Connor.
[1] Équivalent de la première en France.
[2] Équivalent de la seconde en France.
[3] Série Mondiale = série finale de la ligne majeure de baseball nord-américaine, elle récompense la meilleure équipe en MLB (Major League Baseball).





