

numérique et broché

3 premiers chapitres
CHAPITRE 1 - La fille du lion
NESSRINE
Je regarde ma montre encore une fois. Le verdict est sans appel : cela fait trente minutes que j’attends sur ce tabouret de bar. Mon rencard ne viendra pas. D’autres auraient sûrement abandonné. Pourtant, j’ai cru que le courant passait bien. C’est même lui qui a proposé ce rendez-vous. Peut-être a-t-il eu un empêchement ? Mais l’absence de retour à mes trois messages est une réponse en soi.
Je termine mon cocktail et en commande un autre. Et dire que j’ai fait un effort sur mon apparence pour rien. Enfin, non, pas complètement : j’aime prendre soin de moi avant tout pour moi-même, mais tout de même, cette attente inutile reste une belle désillusion. Décidée à me couper du monde, je porte une main à mes oreilles et retire discrètement mon appareil auditif à gauche, puis mon implant cochléaire à droite. Dans mon sac, je récupère l’étui prévu et les y range.
Mon père me répète sans cesse que c’est imprudent, mais, parfois, ma surdité est une force. J’ai le choix : entendre ou non, ouvrir ou fermer la porte aux bruits et aux voix. Quand je ressens le besoin de me protéger, je n’hésite pas. Le silence me couvre comme une armure. Et puis, tant que l’on me fait face, je peux lire sur les lèvres. Ce soir, l’homme que j’attendais a décidé de disparaître. Alors pourquoi rester connectée ?
J’ai confiance en moi. Je ne vais pas me morfondre pour quelqu’un qui ne me mérite pas. Cela semble clair. Je ne suis pas non plus du genre à partir en chasse à la recherche d’un coup d’un soir. Parce que, autant être honnête, j’avais bien des idées derrière la tête en acceptant ce rendez-vous. Plans qui viennent de tomber à l’eau. Il ne sait pas ce qu’il rate. L’ensemble de lingerie que j’ai choisi est particulièrement sexy. Histoire d’enfoncer le clou, je décide d’informer le déserteur de ce qu’il va manquer et ponctue par l’émoji doigt d’honneur.
Reposant avec virulence mon portable sur le comptoir, je prends une gorgée de mon cocktail et remarque qu’un homme installé un peu plus au fond du bar me jette des coups d’œil par intermittence. Enfin, c’est l’impression que j’ai. Il pourrait tout aussi bien attendre quelqu’un lui aussi et guetter son arrivée, étant donné que je suis placée entre la porte d’entrée et lui.
Je le détaille quelques instants alors qu’il est plongé dans son téléphone. Physiquement, il est très loin de Jake, avec qui j’avais rendez-vous. Si ce dernier porte le costume cravate avec classe, l’inconnu du bar paraît bien moins lisse. Jean brut et veste en cuir, il ressemble à Jackson Teller dans Sons of Anarchy. Son être entier vous appelle à vous méfier de lui. Sa posture vous informe qu’il n’est pas homme qu’il faut emmerder. Son regard pourrait vous pénétrer et vous fouiller dans les moindres recoins pour dénicher votre faille. Il est le genre d’homme qu’il ne faudrait pas approcher. Il faudrait même le fuir. Sauf que je m’appelle Nessrine Belinski et que j’ai côtoyé ce genre d’individus toute ma vie. Je bois une gorgée et chasse cette idée, puis elle revient, plus insistante. C’est une mauvaise idée, je le sais, pourtant je range mon portable dans mon sac, glisse l’anse à mon épaule et attrape mon verre, ma veste avant de quitter mon tabouret. Direction cet homme qui maîtrise à la perfection le mystère.
Me voyant m’arrêter près de sa table, il relâche son portable qui rebondit sur la surface et pivote doucement son visage vers moi. Il le fait même avec une lenteur délibérée, avant de planter deux billes bleues dans les miennes. Je ne m’attendais pas à cette couleur, à cause de la pénombre. Je suis aussi étonnée de découvrir que ses cheveux, mi-longs, ramenés en arrière, sont blonds. Cela adoucit légèrement le portrait que je me suis peint de lui dans ma tête. Toutefois, il ne laisse rien paraître et ne décroche pas un seul mot. Alors je lui fais le plus beau sourire dont je suis capable et passe en mode chasse, bien que j’aie affirmé le contraire il y a peu. Je veux que cet ensemble de sous-vêtements, qui m’a coûté un bras, serve à quelque chose d’autre que mon propre plaisir.
— J’ai vu que vous étiez seul. Moi aussi. Alors je me demandais si on pouvait partager un verre.
Bien décidée à ne pas finir cette soirée seule et à bousculer un peu le destin, je n’attends pas une réponse de sa part et glisse sur la banquette face à lui. Je pose mes affaires à côté de moi et mon verre sur la table. Toujours silencieux, il se contente de m’observer et de me détailler avec minutie. Il ne peut pas m’accuser de l’aguicher, je porte une chemise tout ce qu’il y a de plus sage. Comme je l’ai déjà dit, l’affriolant est dissimulé.
Maintenant que je suis tout près, je constate qu’il est plus âgé que moi, sans parvenir à lui donner un âge précis. Il me donne l’impression d’avoir vécu pas mal de choses. Comme si la vie l’avait malmené et l’avait fait vieillir bien plus vite qu’en temps normal. Ce serait un point commun entre nous, mais plutôt un mauvais choix pour débuter une conversation.
— Je m’appelle Nessrine, engagé-je la discussion.
— Vous faites ça souvent, Nessrine ? dit-il enfin.
Je fronce les sourcils, surprise par sa question. Je regrette presque d’avoir retiré mes appareils, quelque chose me dit qu’il doit avoir une voix qui ne me laisserait pas indifférente, en harmonie avec son physique brut.
— Faire quoi ?
— Choisir un homme au hasard dans un bar et venir l’accoster.
— Ce n’est pas…
— Ça doit faire une demi-heure que vous êtes assise là-bas à jeter sans arrêt des coups d’œil à votre téléphone. J’en déduis qu’on vous a fait faux bond. Donc, au lieu de rentrer chez vous, vous vous êtes dit quoi ? Tous ces efforts que j’ai faits, il faut bien qu’ils servent à quelque chose. J’ai tort ?
Je déteste qu’il puisse lire si bien en moi. Il a raison sur toute la ligne, mais il est hors de question que je l’avoue. Du moins, à haute voix et clairement.
— Quel mal y aurait-il à ça ? rebondis-je.
— Laissez-moi deviner. Vous devez travailler dans le centre. Vous sortez du boulot. Tenue chic et classe. Dans la finance ? Un truc du genre ?
Une grimace de dégoût se dessine sur son visage, comme si cette branche était horrible.
— Vous êtes quoi ? Flic ?
— Sûrement pas.
À nouveau ce rictus, peut-être même pire que le précédent, qui me fait dire qu’il a la police en horreur, bien plus que les hommes d’affaires.
— Pourquoi de tous les types présents ici, vous venez me voir, moi ? demande-t-il avant de finir son verre cul sec.
— Pourquoi pas ?
Il croise les mains devant lui et se penche doucement sur la table. Ses yeux me sondent comme s’il cherchait une fêlure. Je devrais reculer, mais il y a dans son silence quelque chose qui attire plus que n’importe quelle promesse.
— Mauvaise réponse.
Il ne développe pas et ce refus de m’expliquer m’agace autant qu’il me fascine. Que veut-il me faire dire ? Que parmi tous les autres, lui seul a réussi à capter mon attention ? Que sous l’apparence lisse et bien sous tous rapports que j’affiche, c’est lui, le genre d’homme qui m’attire ? Je dois dire que privée de mon ouïe, mes sens sont différents. Je suis plus attentive à ce que je ressens. Je me focalise sur ma vue, sur ce qu’il dégage.
— Quoi qu’étaient vos intentions, ça ne m’intéresse pas.
Son souffle se fait plus sec, glisse sur ma peau comme un tesson de verre. Ça coupe, mais ça réveille. Ce soir, j’avais envie d’une connexion, d’un jeu, d’un frisson, d’une histoire à raconter. Pas d’une gifle d’indifférence. Je déglutis, soufflée par son affirmation. Je conçois parfaitement ne pas être son genre. Ce n’est pas ce qui me perturbe. C’est juste que ses paroles semblent en contradiction avec la lueur dans son regard, la contraction de sa mâchoire, ses doigts qu’il croise. C’est difficile à expliquer. Il me repousse, mais je me sens attirée, comme un papillon près d’une flamme. Le mouvement de ses mains m’oblige à y poser mon regard.
Sur la gauche se dessine le bas d’un crâne : la mâchoire avec les dents et le nez. Sur la droite, un loup. Il ne montre pas les crocs, c’est son regard qui informe qu’il doit être craint. L’un de ses yeux est aveugle, barré par une cicatrice. Encore un point commun avec moi. Les lettres qui s’affichent sur ses phalanges m’interrogent aussitôt : L A N A. Une petite amie ? Il y a du danger sur ses mains. Du deuil aussi. Et de la loyauté, peut-être. Ou de la perte. Lana. C’est un nom ou un souvenir tatoué à même la peau ? Je me sens bête, cela m’arrive rarement, parce que je suis une femme intelligente, mais là, face à cet homme qui ne m’a même pas donné son nom, je me sens stupide.
Un mouvement sur le côté me sort de ma transe. Je tombe sur une femme qui me fixe le regard mauvais. Depuis combien de temps est-elle là ? Je l’ignore. Je peux mettre ça sur le compte de ma surdité, mais en réalité, j’étais bien trop occupée à observer mon non-rencard.
— Je ne prendrai rien d’autre, merci, m’excusé-je, avant de revenir à mon inconnu.
Il s’est écarté de la table et est maintenant adossé à la banquette. Un léger sourire en coin étire sa bouche qui attire une fois encore mon regard. Je crois que je pourrais passer des heures à le regarder, tellement je le trouve…
Je suis brusquement arrachée à ma contemplation par une main sur mon épaule qui m’agite. Je suis contrainte de tourner la tête vers la serveuse qui n’est toujours pas partie.
— Tu me prends pour qui ? s’exclame-t-elle.
Maintenant que je la regarde vraiment, je constate qu’elle n’a effectivement rien à voir avec les employés. Elle porte une mini-jupe et un haut court qui m’arrache un frisson, pourtant, je suis bien plus couverte qu’elle.
— Je peux savoir ce que tu fous à ma place ?
Ainsi, il avait bien un rendez-vous avec quelqu’un. Un quelqu’un qui ne pourrait pas être plus à l’opposé de moi. Un quelqu’un qui est venu, surtout.
— Oh, navrée, vraiment. Je n’essayais pas de… J’avais juste une question. Enfin, bref… Je vous laisse.
Je récupère mon sac et ma veste et quitte la banquette sans me retourner, faisant tout de même le constat que cet homme n’a pas levé le petit doigt pour me sortir du pétrin dans lequel je me suis mise. Il m’a même eu l’air d’apprécier le spectacle.
La pluie contre la vitre du bar dessine des sillons que je traverse en pensée, comme pour m’éloigner plus vite de ce qu’il vient de se passer.
Vingt minutes plus tard, je claque la porte de mon immeuble. Mes talons résonnent dans le couloir et mon manteau goûte de la fine pluie que j’ai affrontée. Finalement, je rentre seule et frustrée. J’ai connu des samedis soir plus palpitants. Parce que, merde, j’aurais bien vu son visage entre mes cuisses.
CHAPITRE 2 - L'ombre derrière
NESSRINE
Après un week-end passé à réviser au lieu de m’envoyer en l’air avec un bel étalon, une nouvelle semaine tout aussi soutenue reprend. Mon emploi du temps est rythmé comme du papier à musique. Je laisse peu de place aux distractions et, en vieillissant, je me suis de plus en plus passionnée pour les chiffres, le commerce et la stratégie. Je sais que pour la plupart, c’est abstrait ou rébarbatif, pas pour moi. C’est exigeant, complexe et j’adore ça.
Après l’obtention de mon double diplôme à Stanford, Vesperion Consulting Group m’a recrutée à Los Angeles. Six ans plus tard, je jongle entre mes responsabilités dans l’entreprise et mon MBA en stratégie et commerce international, à UCLA Anderson. C’est épuisant, mais grisant. Et plus que tout, j’espère rendre mon père fier de moi. C’est le plus important.
Il me reste tout juste un mois avant les examens finaux. Je ne stresse pas, malgré mon planning chargé, je gère mieux que personne. Cela ne m’aide pas vraiment à créer du lien social, mais cela ne me dérange pas.
Hier, j’ai eu un cours de finance le matin, et l’après-midi, j’étais chez Vesperion. En rentrant chez moi, j’ai encore eu cette drôle de sensation d’être suivie. Le temps que je me retourne pour voir si mes sens ne me trompaient pas, je n’ai vu qu’une silhouette qui disparaissait à l’angle de la rue. Lorsque j’en ai parlé à mon père il y a peu, je me suis dit que j’étais parano, que ce n’était sûrement rien. Toutefois, je ne peux ignorer ce frisson qui me lèche la colonne vertébrale, et c’est très désagréable. Je chasse ces pensées parasites d’un souffle avant de quitter la voiture.
Aujourd’hui, je serai exclusivement sur le campus. Ce matin, je rejoins les membres de mon groupe de travail pour une session sur notre projet, et cet après-midi, nous assistons à un cours de stratégie.
Je lève le visage vers le soleil. Le temps californien me caresse, doux et constant. Lorsque j’arrive dans la salle de travail en mezzanine du bâtiment Anderson, la climatisation ronronne faiblement. Je suis la première à m’asseoir. J’ouvre mon ordinateur portable et sors mes notes. Mes trois collègues ne tardent pas à me rejoindre et nous plongeons dans le travail après de brèves salutations et échanges rapides sur le week-end passé. Rapidement, l’odeur du café réchauffé, de stylos neufs et de stress plane dans l’air, épaisse et familière, un poil écœurante en ce qui me concerne. Sur nos écrans, des chiffres et des graphes s’enchaînent à n’en plus finir.
— Si on ne structure pas mieux la partie « projection stratégique », ça va paraître bâclé.
La voix d’Aidan, concentré, ne laisse pas place à la contradiction.
— On peut encore l’ajuster après le déjeuner, tente Priya, d’un ton plus doux.
J’observe la discussion avec un calme feint. En temps normal, j’aurais déjà recadré l’un ou l’autre. D’après mes professeurs, je suis parfois autoritaire, mais aujourd’hui, je suis à l’écoute, alors je les laisse parler. Mon regard navigue entre l’écran de mon MacBook et la fenêtre en contrebas.
Je sais ce que les autres pensent, que mon mutisme trahit un agacement ou un désintérêt. En réalité, je suis juste… ailleurs. Mon corps est là, mais mes pensées retournent sans cesse à ce foutu samedi soir. À cet inconnu. À ce regard bleu, dur, presque minéral. À ce râteau que j’ai encaissé comme une gifle déguisée en sourire. Et pire que tout, à la frustration que je n’ai pas réussi à évacuer depuis. Même avec l’aide de mes sex-toys les plus fidèles. J’ai joui sans plaisir. Je me suis sentie ridicule, impuissante. Mon propre corps s’était rebellé, incapable de tirer un trait sur cet instant suspendu au bar. Un homme sans nom. Juste une voix grave, un parfum tenace et un refus qui ne quitte plus mes nuits.
— Nessrine ? T’es avec nous ?
Je cligne des yeux. Aidan me fixe.
— Oui, pardon. La formulation du slide trois fonctionne, mais il faudra que tu la recadres avec les datas. On perd en impact.
Le silence tombe aussitôt sur la table. Aidan hoche la tête. L’équilibre précaire du groupe tient encore, pour l’instant.
— Déjeuner sur la terrasse du Royce Hall ? propose Ezra en rangeant ses affaires.
— Pourquoi pas ? réponds-je en refermant mon ordinateur.
J’aurais dû refuser, préférer manger seule dans un coin d’ombre, mais la perspective d’un repas en extérieur sonne comme une échappatoire. Même illusoire.
La terrasse surplombe la colline, baignée de soleil. Un coin de paradis académique, où se mêlent rires nerveux, feuilles volantes et cafés trop sucrés. Après nous être installés, je pique distraitement dans mon poke bowl. Mes camarades parlent chiffres, carrière post-MBA, ambitions. Je les écoute sans vraiment entendre. Pour tout dire, je sais déjà ce qui m’attend après l’obtention du diplôme : ma carrière chez Vesperion se poursuit. M. Caldwell, l’associé avec qui je travaille, m’en a déjà parlé. Il n’a jamais vu une junior gravir les échelons aussi vite. Il suit mon cursus universitaire avec attention depuis mon recrutement à Stanford. Je ne me fais pas de souci pour la suite. Et en parallèle, j’apporte officieusement mon aide à mon père pour la gestion de son entreprise : le Brayton Group.
Entendre mes camarades discuter de l’avenir m’y fait penser. Je sais qu’il est fier de mon parcours. J’aurais pourtant imaginé qu’il me demanderait déjà de rentrer à New York, de le rejoindre au siège, mais non. J’ignore comment je dois le prendre.
Je soupire et bois une gorgée d’eau. Lorsque je repose ma bouteille, une tension, presque instinctive me prend par surprise. Mon regard se soulève. Un peu plus loin, à l’ombre d’un parasol, je le vois. Assis seul, une chemise noire ouverte sur l’encolure, les manches retroussées. Les cheveux ramenés en arrière. Solaires sur la table. Attitude décontractée, mais je le reconnaîtrais sans hésiter : l’inconnu du bar.
Un frisson me traverse, le même que l’autre soir, quand j’ai cru être suivie. Mon cœur rate un battement. Je baisse brusquement les yeux sur mon assiette, incapable de faire semblant. Pourquoi maintenant ? Pourquoi ici ? Il n’a rien d’un étudiant ni d’un professeur. Il détonne dans ce décor.
Je risque un nouveau regard. Il lit lentement son journal, l’air détaché, comme s’il avait tout le temps du monde, et pourtant, je sais qu’il m’a vue. Forcément.
— Tu veux un cookie ? demande Priya en me tendant un sachet.
Ce geste me fait sursauter.
— Non, ça va. Merci.
J’ai soudainement les mains moites et la nuque brûlante. Les rires autour de moi me semblent flous, étouffés.
Il est là. À quelques mètres. Et je suis incapable d’amorcer un mouvement. Parce que je me souviens trop bien de la façon dont il m’a rejetée. Et que, si je le rejoins maintenant, j’ignore si c’est la rage, le désir ou la peur qui parlerait en premier. Alors je reste figée. À le regarder du coin de l’œil. À tenter de reprendre le contrôle. À me rappeler que tout cela n’a aucune importance. Même si, au fond, je sais que ce n’est pas vrai.
C’est la première fois qu’un homme me perturbe autant sans avoir eu plus de contact que ça avec lui. C’est vraiment ridicule.
Je me force à détourner les yeux, replonge dans mon plat. J’avale une bouchée sans la mâcher, tente de me raccrocher à quelque chose de normal, mais le froissement du papier qu’il replie me vrille les nerfs.
Mon regard se relève, instinctivement. L’inconnu du bar se met tranquillement debout, l’air de rien. Il glisse le quotidien sous son bras, remet ses lunettes de soleil, puis récupère sa veste qu’il pose négligemment sur l’épaule. Et, comme un souvenir qui s’efface à nouveau, il s’éloigne, sans un mot, ni un regard, sans hésitation.
Il s’éloigne de moi… ou il me fuit ? Je ne saurais le dire. Je n’ai même pas le courage de me lever. Le souffle court, je le suis des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse derrière la rambarde, avalé par l’escalier de pierre qui descend vers l’allée centrale du campus. Quelque chose en moi, profondément ancré, hurle déjà. Ce n’est rien. Ce n’est qu’un homme. Un homme que je ne connais pas. Et pourtant…
— Nessrine ?
Je sursaute, une fois encore.
La terrasse est vide, mes camarades m’ont laissée. Même Priya, pourtant la plus lente à remballer ses affaires, s’éloigne déjà vers la salle de cours en consultant son téléphone. Je ne les ai même pas entendus partir.
Je prends une profonde inspiration, remets mécaniquement le couvercle sur ma salade à moitié entamée et je me lève à mon tour.
Un pas après l’autre. J’ai un oral à préparer. Une carrière à poursuivre et à construire. Une image à tenir. Mais entre mes omoplates, la brûlure d’un regard inconnu marque ma peau. Indélébile. Une image s’imprime en moi, brûlante, comme si son regard, même détourné, avait trouvé mon épiderme et y avait gravé son empreinte.
CHAPITRE 3 - Erreur de destinataire
NESSRINE
Je ne suis pas mécontente de refermer la porte de mon appartement. La semaine a été éprouvante, les examens approchent et le stress monte, même si je reste confiante. J’ai décliné le happy hour avec mes collègues : je n’avais qu’une envie, rentrer, enlever mes escarpins et plonger dans un bain. Les mails attendront.
En sous-vêtements, je fais couler l’eau dans la baignoire et verse quelques gouttes de bain moussant parfumé, que j’agite du bout des doigts jusqu’à obtenir une mousse onctueuse. Très vite, l’air se charge d’un parfum sucré, chaud, réconfortant. Pommes caramélisées et cannelle. Une odeur que je n’avais pas croisée depuis longtemps. Mon cœur se serre doucement.
La sharlotka[1].
Ce gâteau simple que Galina préparait presque tous les dimanches, quand j’étais enfant. Elle y mettait toujours trop de pommes, parce qu’elle disait que « ce sont elles qui portent les souvenirs ». Avec ses phrases un peu magiques, je l’ai souvent soupçonnée d’avoir été une sorcière douce dans une autre vie.
Une fois entièrement déshabillée, je me laisse glisser dans l’eau tiède, entourée de mousse, les yeux fermés. Et soudain, je ne suis plus dans ma salle de bains de Los Angeles. Je suis dans la cuisine de notre propriété près de New York, sur Fire Island. Le vieux four grince, Galina me demande de ne pas ouvrir la porte sinon le gâteau va retomber. Mon père est là aussi. Il lit le journal au salon, mais il se lève toujours au moment où l’odeur envahit la maison.
La semaine, nous vivions à Brooklyn, mais tous les week-ends, nous partions au ranch. Notre bulle. C’était avant que les silences ne deviennent plus lourds que les gestes. Je n’ai pas fugué en Californie, mais parfois, cela y ressemble : j’ai fui une ville pleine d’héritages, d’obligations et de regards pesants. Mon père n’a rien dit quand j’ai choisi Stanford puis UCLA. Il a respecté mon choix, sans me retenir. Pourtant, son absence se fait sentir dans chaque instant de creux, comme maintenant. Je pourrais l’appeler, lui parler de mes cours, de mes projets, de ce type étrange du bar… mais je ne le fais pas. Les distances que nous installons sans y prendre garde finissent par devenir des ponts trop longs à traverser.
Je rouvre les yeux, chasse la brume sur l’eau et cale ma tête sur le rebord froid. Le parfum sucré persiste. Il s’accroche à ma peau, à mes souvenirs, à mon manque. J’aimerais que Galina soit là, qu’elle me dise que tout ira bien. Qu’elle me fasse une sharlotka, juste pour me prouver qu’on peut toujours retrouver un peu de douceur. Même loin de chez soi.
Presque une heure plus tard, je suis confortablement installée dans mon sofa, emmitouflée dans un peignoir moelleux, un verre de vin rouge à la main et une part de lasagnes prête à être dégustée. Je ne suis pas un fin cordon bleu. Galina, que j’appelle affectueusement Lina, fait ça bien mieux que moi. Et dès que je rentre à New York, elle me gâte. Ici, je me suis rabattue sur le traiteur au coin de ma rue. Il propose peu de plats traditionnels russes, mais c’est très bon, malgré tout.
Après une gorgée d’un Cabernet Sauvignon de la Napa Valley, j’attaque avec faim mon plat. Le fromage fond sur ma langue et les arômes éclatent en bouche. Un gémissement m’échappe. À la télé, les informations, toutes plus déprimantes les unes que les autres, s’enchaînent. Et soudain, un reportage attire mon attention. La voix de la présentatrice, jusqu’ici monocorde, se charge d’une tension nouvelle. À l’écran, des images de caméras de surveillance défilent : un entrepôt incendié, des hommes encagoulés, des gyrophares bleus clignotant dans la nuit.
« …Les autorités soupçonnent un règlement de comptes entre groupes criminels d’Europe de l’Est implantés à New York. Selon nos sources, plusieurs structures de façade auraient été utilisées pour blanchir de l’argent issu du trafic d’armes et de drogues. »
Je repose lentement ma fourchette, mon appétit me quittant d’un coup.
« Aucune arrestation n’a encore été annoncée, mais selon les premières analyses, l’opération aurait été menée avec une précision quasi militaire. »
Mon regard se fixe sur l’écran, sur ces images de chaos sous contrôle. Un frisson me parcourt. Je n’ai pas besoin de poser de questions à mon père pour comprendre. Je sais reconnaître ses silences. Et je sais aussi que ce genre d’événement, même à plusieurs miles de ma réalité actuelle, n’est jamais très loin de nos affaires familiales.
Je serre un peu plus fort mon verre de vin, laissant les mots de la journaliste se perdre dans le bourdonnement de ma conscience. Il y a des jours où je parviens à compartimenter. D’autres où tout me semble lié. Le MBA. Vesperion. Mon père. Le Brayton Group. Ce type du bar. Cette impression constante que quelqu’un m’observe. Et ce soir, ce sentiment-là revient, tel un écho qui refuse de se taire.
Je me lève, repose mon assiette sur la table basse, et me dirige vers la grande baie vitrée du salon. Dehors, la ville pulse sous les néons. Ma rue est calme. Trop calme. Je n’ai jamais été du genre paranoïaque, mais depuis quelques semaines, quelque chose a changé. Un infime décalage dans la mécanique bien huilée de ma vie. Et je déteste ça.
Je ferme les rideaux d’un geste sec et retourne m’asseoir. Je coupe la télévision. Mon esprit est trop encombré pour digérer un autre drame. Il faut que je me reprenne, que je me concentre sur mes objectifs. Mon diplôme. Mon avenir. Mon indépendance. Mais alors que je m’adosse au dossier du canapé, le regard perdu dans le verre à moitié vide, une pensée s’impose à moi, brutale, indésirable : Et s’il n’était pas parti ? Et s’il avait été là, quelque part, à quelques rues, pendant tout ce temps ? J’en viens alors à me demander si je me sentirais plus en sécurité à Brooklyn, près de mon père, au sein de la société, avec ses hommes autour de moi ?
***
Le lendemain, après une nuit de rêves confus peuplés de silhouettes d’hommes en noir, se battant pour m’atteindre et m’éloigner à la fois, je me réveille avec une violente migraine. Une douche brûlante, deux cachets d’aspirine et une crème fraîchement appliquée sur mes tempes plus tard, je suis prête pour mon rituel du samedi matin : un tour au marché de producteurs locaux à deux pas de mon immeuble. Le parfait moyen d’apporter un peu de campagne dans la ville.
J’aime l’ambiance particulière qui y règne. Les voix joyeuses, les rires qui éclatent entre les étals, l’odeur des agrumes coupés et des herbes fraîches mêlées à celle du pain encore chaud. Ici, personne ne parle prévisions de croissance ou stratégie. Les gens vivent, et moi, je respire.
Depuis six ans, j’ai mes habitudes. Je commence toujours par le boucher, un ancien du Bronx qui me met de côté une belle pièce de bœuf « parce qu’il sait que je ne la rate jamais, elle ». Je passe ensuite chez Tomás & Sons, maraîchers bio : le plus jeune m’offre systématiquement une figue mûre à croquer sur place. Fruits de saison, sans engrais chimiques, c’est tout ce que je demande. Je termine par les fleurs. Des pivoines, toujours. Blanches ou rose pâle selon la saison. J’en choisis une botte généreuse pour le vase en céramique sur ma table basse. Rien que pour le plaisir des yeux, pour me rappeler que je peux créer de la beauté, même dans les semaines les plus denses. Le reste : fromage, pain aux graines, miel d’oranger, remplit mon cabas en toile, qui tire mon épaule d’un poids familier. Celui d’un quotidien que j’ai bâti seule, loin de New York. Et pourtant… chaque odeur, chaque saveur me ramène là-bas. Chez eux. Là où m’attendent Lina et ses desserts à la groseille, mon père avec ses regards silencieux et la mémoire d’un amour que nous ne nommons pas.
Ce matin, un dernier arrêt me fait lever un sourcil. Un nouveau producteur d’huile d’olive artisanale me fait goûter une version parfumée au romarin et au citron. Je repars avec une bouteille : un petit plaisir de plus.
Alors que je me dirige vers la sortie du marché, je m’arrête un instant devant un étalage coloré de légumes. Des tomates anciennes, des poivrons aux couleurs vibrantes. Le soleil de Californie tape fort et la lumière joue sur les légumes, les faisant briller comme des joyaux. Ils seraient parfaits poêlés pour accompagner le bœuf pour mon repas du midi. J’en choisis un mélange, tout en remerciant le vendeur.
Je suis presque sur le point de repartir quand une silhouette attire mon attention. Un homme, un peu plus loin, à l’autre bout du stand. Il se penche légèrement, le regard concentré sur un étal de carottes bio, mais quelque chose dans sa posture me fait comprendre qu’il m’a vue. Il est là, tout en noir, cheveux ramenés en arrière, presque comme l’inconnu du bar. Ce parfum me frappe : mélange de musc et de bois. C’est le même que celui du bar, ou alors, je deviens folle.
Mon cœur rate un battement. Ce n’est pas possible. Il ne peut pas être ici. Et à nouveau ce frisson-là… le même que l’autre soir. Celui qui avertit avant que les yeux ne confirment. Je me fige une minute, observant, mon esprit embrumé par la surprise et l’inquiétude. Il tourne légèrement la tête et ses yeux rencontrent les miens dans un moment suspendu. Et là, il se détourne presque aussitôt. Il fait un pas rapide, puis deux, et s’éloigne en direction de la sortie.
Je suis stupéfaite. Il me fuit. Sans réfléchir, je me précipite derrière lui. Mon cabas balance contre ma cuisse, mais je l’ignore, tout mon être est concentré sur cette silhouette qui m’échappe. Qui est-il vraiment ? Un frisson d’excitation et d’appréhension me saisit, mais je suis bien décidée à l’arrêter, à lui demander ce qu’il veut, pourquoi il m’évite, ou me suit. Mais à chaque pas qu’il fait, il semble accélérer aussi. Il disparaît à l’angle du marché et je presse mon allure, essoufflée. Je traverse rapidement les allées, esquivant les piétons et les étals. Je le vois au loin, marchant d’un pas vif, presque furtif.
Je fais un dernier effort, mais je le perds dans la foule. Mon cœur s’emballe. Je reste là, au milieu du marché, entourée de voix, de couleurs et d’odeurs, soudain étrangement vide. Pourquoi ai-je couru après lui ? Qu’aurais-je bien pu lui dire ? Je balaie une dernière fois la foule du regard, sans le retrouver, puis je rebrousse chemin, avec la sensation d’avoir laissé filer plus qu’une silhouette.
Ce n’est rien. Il n’y a rien. Je ferme les yeux un instant, reprenant mon souffle. Je me souviens de la sensation d’être suivie, de l’anxiété qui m’avait étreinte. Une part de moi l’a toujours su, sans savoir pourquoi.
Je tourne les talons, reprenant mon chemin en direction de la sortie du marché, mais quelque chose reste coincé dans mon esprit, une question sans réponse, un malaise persistant. Je me sens plus seule que jamais et ce n’est pas juste à cause de l’inconnu du bar.
Après un retour chez moi, un déjeuner composé du bœuf, poivrons et tomates sautés, j’ai passé l’après-midi à avancer sur mon projet perso. Quand je lève le nez de mon ordinateur, la migraine tapie au fond de mon crâne ne m’a pas complètement quittée. La course de ce matin y est sûrement pour quelque chose.
Je rejoins la cuisine et entreprends de préparer le repas. J’épluche un oignon, coupe quelques légumes et fais mijoter une ratatouille simple. Rien de très original, mais j’ai besoin de sentir que je contrôle au moins ça : le goût, la chaleur, l’odeur rassurante de l’huile d’olive que j’ai achetée ce matin. Un filet sur les courgettes. Du thym frais. Un soupçon de piment.
Un fond de musique classique tourne dans l’appartement, trop bas pour vraiment être entendu, mais juste assez pour remplir le silence. Je me verse un verre d’eau citronnée, pose les couverts sur la table et allume une bougie. J’essaie de réfléchir, d’oublier cette silhouette perdue dans la foule du marché, cette impulsion ridicule qui m’a poussée à le suivre. Ce moment où j’y ai cru. Et puis cette disparition soudaine. Encore. Comme un mirage.
J’allais m’asseoir quand mon portable vibre sur le plan de travail.
Numéro inconnu – Samedi 12 avril 21 h 42
[Merci encore pour hier soir. Je ne suis pas sûr d’avoir compris ce que tu voulais dire, mais j’ai apprécié notre échange.]
Je fronce les sourcils. Je relis deux fois le message.
Hier soir ? Je n’ai vu personne hier. À part mon vin, mes lasagnes et les infos déprimantes, la soirée a été d’un calme olympien.
Erreur de destinataire ? Peut-être. Ou une tentative maladroite d’entamer une conversation. Le message est neutre, presque trop, mais quelque chose… m’accroche. Et surtout : je ne peux pas m’empêcher de penser à lui.
Je fixe l’écran encore quelques secondes, puis repose le téléphone, sans répondre.
Une fois la cuisson terminée, je m’installe sur le canapé avec mon assiette, un plaid léger sur les genoux. La ratatouille est réussie. Mieux que d’habitude, même. Peut-être que cette huile d’olive y est pour quelque chose.
Je lance un film que j’ai déjà vu mille fois, juste pour combler le silence. Le générique défile, les premières notes résonnent, mais je ne vois rien. Mon regard revient sans cesse vers le téléphone sur la table basse. Je rallume l’écran. Je relis le message. Encore. Je pourrais, je devrais, l’ignorer, mais une petite part de moi refuse. Laisser ce message se perdre dans le vide serait plus simple. Ce serait aussi reconnaître que le vide, justement, me pèse.
Alors je tape. J’efface et recommence, puis j’envoie.
Nessrine – Samedi 12 avril 22 h 10
[Je crois que vous vous trompez de personne, mais c’est peut-être la première fois qu’un inconnu me remercie pour une soirée que je n’ai pas vécue.]
Je reste figée, le téléphone dans la main, attendant une réponse qui ne vient pas. Juste un silence pesant, amplifié par la musique du film que je n’écoute plus. Je pose le téléphone sur mon ventre, le regarde un instant, puis ferme les yeux. Je n’aurais peut-être pas dû répondre, mais c’est trop tard maintenant.
Quelques minutes plus tard, je coupe la télé sans même savoir ce que j’ai regardé, range vaguement la cuisine et file à la salle de bains. Un nettoyage de peau, un brossage de dents, un chignon lâche, puis je me glisse sous les draps frais, la lampe de chevet allumée. J’attrape mon carnet, griffonne deux lignes sans y croire et le referme aussitôt. Je ne suis pas fatiguée. Juste… lasse. Je tends le bras pour attraper mon téléphone, plus par réflexe que par réelle attente. Et là, l’écran s’allume. Un nouveau message.
Numéro inconnu – Samedi 12 avril 22 h 12
[Navré pour l’erreur de destinataire. Merci d’avoir pris le temps de me le signaler. J’espère ne pas vous avoir dérangé.e. Bonne soirée à vous.]
Ces mots sont polis, respectueux. J’ignore pourquoi, j’en suis presque déçue. Je relis. Pas de nom. Pas de signature. Juste ce ton courtois, trop distant. Je soupire. J’aurais pu l’ignorer, mais il y a… quelque chose. Je ne saurais l’expliquer. Je tape quelques mots.
Nessrine – Samedi 12 avril 22 h 14
[Pas de souci. Bonne soirée à vous aussi.]
J’hésite. J’efface ? J’envoie ? Trop tard. Le message est parti.
Je repose le téléphone sur la table de chevet à mon côté et éteins la lumière. Rien ne le justifie. Pourtant, cette nuit, je peine à trouver le sommeil, perturbée par ce contact inattendu.
[1] Cake aux pommes russe.





